Le dépôt
Chantuseries à p'tite mesure - poèmes

LA NASSE
chanson
Les matins amorphes les soirées canailles
solide comme la roche un bloc de chaille
dans l’innocence au chaud des bras
à courte distance mais quand même
pas là.
Tu t’enroules tu passes
on te du fait tort tu te casses
à contre-corps la vie se ramasse
tu déroules
tu repasses.
Érodée en dessous la peau fatiguée comme toujours
morsure des étoiles même en plein jour
poussière dans l’oeil mauvais parfum
charogne en vacances et tombe au matin.
Tu vacilles tu passes
tu fumes encore tu t’effaces
enfin à l’aurore
tu tombes comme une masse.
Dans les nids de poules du cortex préfrontal
les palisses
y’a tes misères et les fluides mécaniques des abysses
qui noyaient tes lundis jusqu’hier.
T’es perdue dans la nasse.
RACLÉES
Mon père n’en a jamais mises
mais il m’a dit qu’il en avait reçues,
des qui vous détonnent juste après les paupières.
On y voit blanc pendant que ça répercute,
rampe dans les vertèbres et coule dans les dents.
La peur d’en prendre une,
ça vous survit dans le patrimoine
comme des collemboles dans une crevasse.
Ça vous assèche et vous fait résister à la glace.
Ça résonne dans le tronc et vous descend
jusqu’aux héritiers par les voies basses.
Mais rien qu’une seule génération :
Mon fils ne l’a pas.
ANAÉROBIE
J’ai tout fait
la logistique les collègues l’anisette à l’aube
la logistique encore et moi soûl dès l’aube
J’ai tout fait
les assiettes les verres les graisseux toxiques
les chambres et les chiottes J’ai tout fait
la paye à l’heure de pousse et l’astreinte de nuit
les baignassoutes dans les cars le mépris J’ai surtout fait
la trancheuse et les barils d’huiles,
les mecs des fraudes qu’il fallait fuir
J’ai tout fait parce que mes aïeux la chaîne le ménage
les vieux les bébés le maïs les petites bottes
la peau brûlée dans les pommiers balais since carreaux
et puis l’ANPE et les types qui s’immolent devant
les illusions l’abandon l’ubérisation
les râteaux les moteurs deux-temps
Vous respiriez peut-être, moi J’ai tout fait
LA JURISPRUDENCE DE MORNAC
Le suicide d’un gars
Il se croyait capable de mourir assis aux pieds de la dune
à la vitesse du vent ensablé dans la morphogenèse
de même qu’on se noierait dans une belle vague
sourcer localement son trépas
sortir de l’autre bord en Rascar Capac
dont sans doute ils craindraient tous la morsure
mort digne et patient
immolé par le ressac des pierres.
Or il y avait dans son enfance une confiserie près de la Seudre
les bois cassés de l’artisan lui y avait germé le crâne
comme dans une boule à marcottage une tumeur sapide
Il avait maintenant le don de détecter les immortelles
mêmes passées fleurs pas comme ces minables
à qui il faut de l’odeur ou du soleil pour jouir
impossible alors de mourir il s’extirpa in extremis
quelques grains déjà dans l’oreille.
DANS LE TERRITOIRE
Route de Suwalki
En repartant du gasoil
je rends le salut d'un trisomique
du temps de ma mère
il passe sur un tracteur tondeuse
homologué pour la chaussée
je connais bien l'homme
il est de mon âge.
Aux anciens rivages
les solives ont tenu le coup
l'Atlantique ! mais les pierres romanes
les chevrons, sont meulées
et le bardage adieu marais
c'est tout foutu.
À Besançon dans les collines
Mathilde nous a enveloppé
pour le pique-nique
un saint-nectaire fermier
dans du papier exprès.
De sources peu fiables
les miliciens de Prigojine
sont en Bielorussie
prêts
à étrangler l'Europe.
AUX TERRES MANGÉES
photos disparpillées
Ceux qui trouvent un goût à l’eau des mottes
du tort au Cougna
puis dos voûtés dans leurs bottes,
les trisaïeux.
I m’en ressouviens
la pneumoconiose de Colin,
l’ardoise ! la charrette de foin
Tucduhal comme il se fendit le crâne
ou Renoux qui s’ouvrit l’intestin
d’un coup de tronce imprudent,
(une vipère
lui avait rentré dans le brodequin)
comme on faucardait le Bruan
tout à la main.
DAÏE
Voici la vieille céruse qui nous mortignait
dans les noeuds du bois
badigeon de poesun deposé dans le temps
sous ces nuances dont on abuse encore chez soi
dans d’la saumure d’ancienne goraille
le P. B. C. O. 3. précipite des formes de vie
ou peut-être c’était moi qui l'avait mise là.
DURE
Il tombait des hallebardes au Bras-de-Sevreau,
et nous ici, rien.
Pas même de vent.
On était bien,
juste un peu de lumière d’automne
qui nous vibrait le feuillage.
Je regardais par ma fenêtre,
des familles passaient
avec des sourires en draisienne,
aussi le tramway.
Difficile de s’imaginer,
au Bras-de-Sevreau, juste à côté,
les caniveaux saturés,
la violence précipitée.
Des hallebardes ! a dit René,
un ancien semi-pro qui tient la brasserie.
Ça travaille tranquillement le midi,
puis les clients s’en retournent
vers la vie.
ACOUPHÈNES
Rémy et Geneviève
Son mari fut un grand buveur.
Pas un violent,
pas un qui va voir ailleurs
ou qui perd au poker, non,
juste un avec la goule pentue,
qui reste aux copains
le plus longtemps possible,
qui dort à côté de son vélo,
rond dans les carottes sauvages.
À huit ans,
il était quasiment mort.
Il ne se rappelait de rien.
Au-delà,
Alzheimer lui avait censuré
soixante ans de mariage.
Il naviguait avec son père
dans sa tête
et le golfe du Morbihan,
pour livrer des fûts de cidre
sur les îles.
Il avait oublié le français.
La panique
il ouvrait des yeux :
Mais à qui sont ces mains de vieux ?
PESANTEUR
“Ne prenez pas de passagers inconnus.
Les véhicules suspects sont fouillés et les conducteurs détenus.”
SMS reçu en Pologne, près de la frontière Biélorusse, Septembre 2021, expéditeur anonyme
À peine arrivés, il fallait se préparer pour repartir et ainsi de suite
ça perdait de son charme, mais tout doucement
en vieille actrice qui maigrit et garde le même parfum
flashback calé sur la bande
la route nous offrait le meilleur pour la fin, parts valeureuses de l’héritage
le vieux briquet pour les plus fidèles, la collection
à minuit sur l’aire d’une autoroute débarrassée
le bruit des poids-lourds à fond dans la nuit blanche
ça nous servait les madeleines qu’on garderait pour plus tard
imbibait pour toujours la mousse isolante qu’on avait bricolée
dans notre camion maison, puis nous parvenait adouci
sans réveiller le petit
on a vendu le camion à une dame Fabienne
la boutique de cristaux à Mornac-sur-Seudre
elle a pris aussi nos bruits dans la mousse et n’a pas négocié.
Chez Bruno et Suzanne Barlier
les parents de même essayèrent de déguiser la misère en bohème
mais c’était les années soixante
avec des communautés au lieu des TinyHouse et VanLife
on s’y retrouvait comme dans la chanson pour s’asseoir autour du repas
ils avaient leur dernière phrase, celle du départ
certains la raconteraient à leurs enfants pour illustrer un peu l'ascension sociale
te v’la vingt francs, bon courage
nous on peut plus…
tu sortiras pas d’ici !
tu reviendras ?
bon débarras.
Salope !
La preuve qu’on peut survivre. On empêchait quand même ma mère de sauter du haut de la tour de Taillebourg et quand j’avais huit ans, je regardais un film avec mon père, un mec se jette du haut d’une falaise et je lui demande bien sûr pourquoi, à mon père
“ça peut arriver de se prendre pour un oiseau pendant quelques secondes”
qu’i me fait
vraiment ? oui, quelques secondes
plus tard j’entends parler du LSD
aujourd’hui encore je ne sais pas si c’était ça ou l’autre raison.
Cette pudeur mon père.
VIE ET MORT DE RIEN DU TOUT
Je regarde donc je vois
des mecs déjà virils à jeun, les bébés qui vous fixent en souriant
vous avez des lunettes de soleil
et ils vous inventent des yeux
beaux comme des gueules du covid
l’inconnu remplacé avec de l’harmonie, l’innocence
vos yeux pourtant rouges jaunes noirs bouffis terrorisés
vieux chiens loups à trois pattes, cigarettes qui glissent
d’une oreille de clochard jusqu’au quai de la gare
si bas, les genoux qui plient lentement
en gardant le dos droit, les conseils qu’on vous donna
la vieille d’à côté à qui poliment vous répondîtes
ne vous lâchera plus.
BARBUDO
syndrome de stress pré-traumatique
on ne les voit pas des fois juste un peu on sait
quand ils vont décider de nous défoncer on fera pas un pli
mais quand on est pressé d’en finir nous les Salopards
ils en jouent c’est la torture et plus ils attendent et plus on meurt
il est sûrement à deux pas d’un obus sur la gueule mais il demande à voir
dans le fond quand on l’écoute on comprend
c’est un gars qui n’a rien vu venir peut-être même qu’il a ri
de la peur des autres c’est des conneries vous verrez
Barbudo se vide d’histoires il en profite
et on n’ose pas interrompre au cas où c’est cette parole
qui nous fige les Salopards à distance
parce qu’il reste des trucs à dire
CERTAINS GARS DE SAUCE
Au bout de doigt de Beraber
Aux temps de la trancheuse à jambon et des blocs d'épaule souvidées, y avait de la hiérarchie et nous savions nos rangs. Mon p'tit drôle, mon drôle, la fiole, le frère au patron et Nenel qui mélangeait les poudres pour faire les glaces maison.
La trancheuse… Le frère au patron disait la “Desma”, hommage à sa machine à faire des joints à plus de 200 degrés qu'il avait manipulée trente ans. Ça lui avait séché les rétines, comme une carie du pâtissier, mais aux yeux des mecs d'usine. À la chaine lui.
On m'y faisait passer dans cette bécane 80 oignons, deux fois jour, on m'engueulait que je serai pas prêt pour le quinze aoû. Fais tourner la Desma mon p'tit drôle. C'était pas tendre mais je fermais les yeux, parce qu'on me payait net d'impôts, mais aussi un peu
à cause des oignons.
EN COMPAGNIE DES CONNARDS
Introduction à “La Mort de Mme Langereau”
Les filles commencent vraiment à se déhancher...
Les bières françaises sont minuscules
et s’évaporent sur ma langue maternelle
que j’explique mal (forcément, on me demande).
Il va y avoir un jeu :
chacun a donné deux secrets, intimes,
et il faut trouver qui. Je n’ai pas de secret, l’inverse,
que des histoires, je dis au revoir.
On fait un selfie (pour XXX).
On me remercie : pour les alcools locaux
avec beaucoup de sourires
et on s’inquiète gentiment
de me voir partir
à vélo
à travers champs.
MORT DE MADAME LANGEREAU
“Tout était bouffé dedans”
propos rapportés par Cheyenne, attribués aux urgentistes
Y a enfin de l’air,
tout sent le maïs et l’Atlantique derrière,
ma loupiotte qu’éclaire mal,
c’est le meilleur moment des vacances,
sur le vélo de mon père qui grince,
je traverse dans le noir
des nuées d’insectes durs qui me collent à la sueur.
Le-Petit-Boutemaille, Le-Grand-Boutemaille, Les-Groies,
Route de Saint-Sulpice, et si je taille au droit ?
ça fait bien dix bornes mais tant pis,
vais-je passer devant le moulin où j’épousai Madara ?
tain une moissonneuse ! juste au ras le chemin,
les graines qui coulent comme du jus de terre.
00h50. C’est déjà la douceur des lumières du bourg,
la Pouchaume et notre ancienne maison,
la fenêtre de ma chambre dans les combles,
en face la pub des meubles Orgé, odeur de gros tabac
et de linge de sport qui sèche mal, l’orage arrive.
Madame Langereau débouche une bouteille d'acide chlorhydrique.
SIGNAL FAIBLE DE L’APOCALYPSE
Ceux qui entretenaient avec le comestible un rapport pyramidal,
qui mangeaient pour encore durer, qui avaient eu des enfances d’indigènes,
vidaient leur sève sur la Cayenne : n’y avait pas eu de peutoncles
Ils en vendaient pourtant d’habitude aux entrées de cabanes, depuis des siècles
mais pas cette année, n’y en avait pas eu. Mais pourquoi ? - Bah je ne sais pas.
L’Ostreyant connaît les noms de ceux qui prennent du peutoncle.
Un coup d'œil, de menton à Piveteau ou la mère Douteau.
Mais cette année non, un regard inquiet,
n’y en a pas eu. Ils avaient déjà compris avant tout le monde, c’est grave ce qui se passe.
Quand même le nouveau maire, un jeune qui s’est installé,
est optimiste, On rénove les halles avec de la Thénac qui ressemble à de la pierre d’ici,
et sous le presbytère il fait visiter “les cellules” du douzième.
À peine la taille d’un homme, décaissée dans la roche mère, avec un lourde grille.
Il s'intéresse à la commune.
TOUS ILS REVIENNENT
La Rochelle, asile départemental de Lafond, fin des années 70
Immobile devant l'oracle, il attendait que ça gargouille, la main suspendue au reste de nuit. L'eau-d’la-ville commença doucement de souffler pour confirmer que sous les couches de tartre, une résistance continuait de faire son boulot avec courage. Le cortège optimiste des conforts du jour et des odeurs de vie se mit en branle. L’œil rouge de la cafetière tremblotait, signalant le pôle magnétique du pavillon des anciens alcooliques.
Le café passait. Il en fallait beaucoup car les pensionnaires avaient du sevrage à compenser. Dans le civil, ils ouvraient les volets à la caféine et les rideaux au vin blanc.
Aujourd'hui la grandsoif avait passé les vitrines au blanc d'Espagne, y avait plus de pinard. Ils avaient échangé leur vice contre de l'insomnie et une expertise à la belote
comme le monde n'en connut plus jamais.
LE JOUR DES OBSÈQUES
Noël Chalmette, Véronique Berbuteau et Enzo Chalmette, ont l’immense chagrin de vous annoncer le décès de Pauline Chalmette, le mercredi 14 octobre dans sa 17ème année. Les obsèques se dérouleront au cimetière nouveau de l’Epinard samedi 24 octobre à 10h. Cet avis tient lieu de fairepart.
Vous savez ils n’ont pas que ça à foutre les artisans,
je comprends : chantier, déchetterie, dépôt, maison.
Ils roulent vite sur les petites routes, ils sont obligés. Les frères Duc
EURL, qui font maçonnerie, terrassement, gros travaux,
nids de frelons, ils passent toujours par la grande ligne droite,
celle qui longe le cimetière de l'Épinard, pour ça ils s’évitent
de traverser le bourg. En général ça paye, mais ce jour-là,
tout ce monde en deuil au milieu de la chaussée, ça bloquait.
On se garait depuis quasiment un kilomètre du parking,
De chaque côté du bord de la route.
Alors Stéphane Duc, l’aîné, arrêta le camion à une distance
respectueuse de l’attroupement, serra le frein à main
et coupa le contact, il regardait son frère droit dans les yeux
en restant silencieux, pour voir si l’autre avait saisi. Il n’était pas question de klaxonner ou de descendre en haussant le ton
pour négocier un droit de passage. Il voyait bien que les mines
étaient graves, on n’enterrait pas le vieux lambda et même un bourrin comme Laurent Duc peut comprendre ça. Ce coup-ci il faudrait attendre que tout le monde soit entré dans le cimetière.
Stéphane alluma deux clopes et en donna une à son frère.
PHYLLOXERA
Aux petites heures du brouillard, Franck descend nu
vers le fossé en se frottant partout avec des charognes
ramenées du boulot, des pias, des couennes, et encore
de la queue de porc ou des sacs à couilles, tout ce qui sent.
Il s’immerge sans ralentir, accroupi avec les yeux
qui font surface et il attend là que ça morde. Il fouille
dans la vase du fond, il a les pieds et les mains
qui s’enfouissent et ça lui donne l’impression
d’être le dieu du pays, qui tire les ficelles par en dessous.
Il est tout à la fois l’appât, la proie et le prédateur. Il ressort
à coup sûr avec un bouquet d’écrevisses, pincé au sang
et au hasard. C’est bientôt l’heure de passer à table.
La faiblesse des autres l’agace. Lui se tient prêt à parer une attaque à tout moment, couteaux affûtés, muscles douloureux et cerveau reptilien, mais les hommes
se font couler des bains chauds dont ils sortent la mousse au cul,
comme des batraciens.
DÉPART
23 ans de boîte, tu veux une médaille? Pauvres fous. À la chaîne déjà, se parlaient tout seul, l’anisette dès le matin. DRH? Fou pareil, pensait que ça se passerait bien, on ferme! sur le carreau. Séquestré, la gueule croûtée de sang, il venait de se rendre compte. Moi au 3ème jour de piquet devant l’atelier, j’ai compris, au revoir. Convaincre ma femme : il y a du boulot là-bas, toi qui voulais voyager. Ils faisaient un pont d’or ! elle pouvait s'arrêter de travailler, le petit apprendrait la langue… Mais non. Aucune copine, sa mère lui parle plus. Chez elle? Cette location de merde? Pauvre fille, tu vois bien que t’as pas d’arguments. J’ai imposé. Ça a cassé quelque chose, elle s’est tue, à peine son fils... On a chargé la camionnette, on pouvait pas tout prendre, on a fait un feu. Elle a jeté les photos, je voyais cramer des peluches, je disais au petit de regarder ailleurs. Pas sûr qu’elle ait pris de quoi se changer. Elle a fait le ménage. Elle avait commencé une broderie, tous les soirs. Elle l’a découpée dans le brasier, les morceaux un par un et les ciseaux. On est partis. Une fois débarqués, il fallait rouler 300km. Le thermomètre indiquait -24. Je paniquais. Je ne reconnaissais pas les charognes. La nuit nous attendait, comme un boyau. Nos problèmes n’étaient plus de ce monde.
NEUNEUILLE
Théorie des petits anciens
Avant la bise, Neuneuille, le patriarche au ventre nu, vous regardait comme un presbyte en reculant le visage et en vous maintenant à distance des deux bras. Il régnait dans la confiance avec le pouvoir absolu d’un prince gitan. N’habitaient là que des anciens gendarmes, des veuves et quelques très vieux chiens. Ils vivaient en communauté, personne ne restait isolé. On faisait les courses et on montait les paquets chez Mme Degrain et au père Szymanski. Chacun son balcon et l’existence s’étirait, pour certains depuis plus de cent ans.
Dans le vide sanitaire, Neuneuille avait repéré une zone où le béton du sol se fissurait. Il donna à ses gars sûrs la copie du passe-partout de la gendarmerie pour emprunter un marteau-piqueur et leur commanda de passer un coup de surface et d’ensuite décaisser à la pelle quatre-vingts mètres cubes de terre. Au bout de deux semaines, on étalait au râteau la dernière remorque de graviers, pour faire un sol propre.
Les gendarmes à la retraite de la cité des Fonds-Céleste, dans la forêt de Lespare-Médoc, se tenaient debout dans la belle cave à vin fraîchement exhumée par leurs soins, juste en dessous de leur immeuble, au nez et à la barbe des permis de construire. On allait pouvoir lancer le business-plan, les épinards seraient beurrées
avant les prochaines vendanges.
Neuneuille en profita un temps, puis il fut percuté à 79 ans par l’une des premières trottinettes électriques en libre service devant l’espace Darwin, alors qu’il transportait à la force des bras trois caisses de Margaux Prieuré Lichine 98 pour un ami qui travaillait à la mairie. Il n’en mourut pas bien sûr, à peine s’il avait vacillé sous l’impact, mais le jeune qui conduisait l’engin fit un vol plané et atterrit dans un lit d’hôpital. Neuneuille voulut faire livrer une caisse de Médoc aux parents mais ceux-ci ne buvaient pas.
Comme pour les orangs-outans avec l’huile de palme, on avait bouffé à Neuneuille tout son espace vital. Il trépassa quelques mois plus tard.
UNE BUFFE DE GORGE
Générateur automatique de Bardeligne
Il contracta le venin des huîtres entre deux vents de mer,
pas de la perle mais des maux qui mortignent
pas de la mère mais des malines, des algues
pas de la peine mais des embrouilles, les gitans
font leur année dans la semaine aux grandes marées
ils ratissent la brigade et Neptune, le marmiton.
Leurs enfants : déscolarisés, oh ! attrapent des crabes, les écrasent.
Ils voient tout, la mort la vie.
On entend plus que pimer des cheunes
Avant au chemin des grenouilles y’avait des grenouilles
On se forçait d’aimer en manger parce qu’on aimer d’en chopper
tian bon si z’ou z’aimiant
“Faut un chiffon rouge mais pas trop rouge” (Marchaisseaux, père ou fils).
Un fois, en rentrant fier avec mon seau,
j’ai pris le contrevent de la chambre de mes soeurs dans la gueule
une bise du perthuis
je me suis enfoncé dans le noir, sous les lentilles d’eau. Tout un moment
LA DAME DE L’ÉCLUSE
Ne lave jamais tes plaies à l’eau du canal.
Si familière soit-elle.
Un estivant longe la berge
alors que tu remets une bouillette, un distrait,
il embarque ta ligne sans même y rien voir
et voilà : un hameçon de quatre dans le doigt.
L’estocade peut-être, pourquoi pas ?
C’est déjà plus toi qui décide…
Laisse faire à c't'heur la grande sorcière ,
assis-toi sans peur sur la pierre
vois pour la première fois
la noblesse des grolles,
un lapin de garenne qui te fixe,
tout ce que la motte compte de farouche s’approche.
Ils étaient tout le temps là en vrai.
Je te trouve bien pâle mon Franck.
C’est pas aujourd’hui, ton jour à toi,
tu vivras longtemps pour tout regretter.
Ton sang sèche si vite.
Regarde, la terre n’a plus soif,
moi si.