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AUTEUR-E-S - Index I

8 - Jean-François Bardeligne

Chantuseries à p'tite mesure - poèmes

LA NASSE

chanson


Les matins amorphes           les soirées canailles

solide comme la roche             un bloc de chaille

dans l’innocence                   au chaud des bras

à courte distance            mais quand même

pas là.


Tu t’enroules tu passes

on te du fait tort tu te casses

à contre-corps la vie se ramasse 

tu déroules 

tu repasses.


Érodée en dessous la peau      fatiguée comme toujours

morsure des étoiles               même en plein jour

poussière dans l’oeil             mauvais parfum

charogne en vacances et tombe au matin.


Tu vacilles tu passes

tu fumes encore tu t’effaces

enfin à l’aurore 

tu tombes comme une masse.


Dans les nids de poules du cortex préfrontal

les palisses

y’a tes misères et les fluides mécaniques des abysses

qui noyaient tes lundis jusqu’hier.


T’es perdue dans la nasse.



RACLÉES

Mon père n’en a jamais mises

mais il m’a dit qu’il en avait reçues,

des qui vous détonnent juste après les paupières.

On y voit blanc pendant que ça répercute,

rampe dans les vertèbres et coule dans les dents.

La peur d’en prendre une,

ça vous survit dans le patrimoine

comme des collemboles dans une crevasse.

Ça vous assèche et vous fait résister à la glace.

Ça résonne dans le tronc et vous descend

jusqu’aux héritiers par les voies basses.

Mais rien qu’une seule génération :

Mon fils ne l’a pas.



ANAÉROBIE

J’ai tout fait

la logistique les collègues l’anisette à l’aube

la logistique encore et moi soûl dès l’aube

J’ai tout fait

les assiettes les verres les graisseux toxiques

les chambres et les chiottes J’ai tout fait

la paye à l’heure de pousse et l’astreinte de nuit

les baignassoutes dans les cars le mépris J’ai surtout fait

la trancheuse et les barils d’huiles,

les mecs des fraudes qu’il fallait fuir

J’ai tout fait parce que mes aïeux la chaîne le ménage

les vieux les bébés le maïs les petites bottes

la peau brûlée dans les pommiers balais since carreaux

et puis l’ANPE et les types qui s’immolent devant

les illusions l’abandon l’ubérisation

les râteaux les moteurs deux-temps

Vous respiriez peut-être, moi J’ai tout fait



LA JURISPRUDENCE DE MORNAC

Le suicide d’un gars


Il se croyait capable de mourir           assis aux pieds de la dune 

à la vitesse du vent        ensablé dans la morphogenèse

de même qu’on se noierait dans une belle vague

sourcer localement son trépas 

sortir de l’autre bord en Rascar Capac 

dont sans doute ils craindraient tous la morsure

mort digne et patient

immolé par le ressac des pierres.


Or il y avait dans son enfance une confiserie près de la Seudre 

les bois cassés de l’artisan lui y avait germé le crâne 

comme dans une boule à marcottage une tumeur sapide 

Il avait maintenant le don de détecter les immortelles

mêmes passées fleurs                 pas comme ces minables 

à qui il faut de l’odeur ou du soleil pour jouir

impossible alors de mourir       il s’extirpa in extremis

quelques grains déjà dans l’oreille.



DANS LE TERRITOIRE

Route de Suwalki


En repartant du gasoil 

je rends le salut  d'un trisomique 

du temps de ma mère

il passe sur un tracteur tondeuse 

homologué pour la chaussée 

je connais bien l'homme 

il est de mon âge.

 

Aux anciens rivages 

les solives ont tenu le coup 

l'Atlantique ! mais les pierres romanes         

les chevrons, sont meulées 

et le bardage          adieu marais 

c'est tout foutu.


À Besançon dans les collines 

Mathilde nous a enveloppé 

pour le pique-nique

un saint-nectaire fermier 

dans du papier exprès. 


De sources peu fiables

les miliciens de Prigojine 

sont en Bielorussie

prêts 

à étrangler l'Europe.



AUX TERRES MANGÉES

photos disparpillées


Ceux qui trouvent un goût à l’eau des mottes 

du tort au Cougna 

puis dos voûtés dans leurs bottes, 

les trisaïeux.    


I m’en ressouviens

la pneumoconiose de Colin, 

l’ardoise ! la charrette de foin  

Tucduhal comme il se fendit le crâne

ou Renoux qui s’ouvrit l’intestin 

d’un coup de tronce imprudent, 

(une vipère 

lui avait rentré dans le brodequin)

comme on faucardait le Bruan 

tout à la main.



DAÏE

Voici la vieille céruse qui nous mortignait 

dans les noeuds du bois 

badigeon de poesun deposé dans le temps 

sous ces nuances dont on abuse encore chez soi

dans d’la saumure d’ancienne goraille

le P.  B. C. O. 3.  précipite des formes de vie

ou peut-être c’était moi qui l'avait mise là.



DURE

Il tombait des hallebardes au Bras-de-Sevreau,

et nous ici, rien.

Pas même de vent.

On était bien,

juste un peu de lumière d’automne

qui nous vibrait le feuillage.

Je regardais par ma fenêtre,

des familles passaient

avec des sourires en draisienne,

aussi le tramway.

Difficile de s’imaginer,

au Bras-de-Sevreau, juste à côté,

les caniveaux saturés,

la violence précipitée.

Des hallebardes ! a dit René,

un ancien semi-pro qui tient la brasserie.

Ça travaille tranquillement le midi,

puis les clients s’en retournent

vers la vie.




ACOUPHÈNES

Rémy et Geneviève


Son mari fut un grand buveur.

Pas un violent,

pas un qui va voir ailleurs

ou qui perd au poker, non,

juste un avec la goule pentue,

qui reste aux copains

le plus longtemps possible,

qui dort à côté de son vélo,

rond dans les carottes sauvages.

À huit ans,

il était quasiment mort.

Il ne se rappelait de rien.

Au-delà,

Alzheimer lui avait censuré

soixante ans de mariage.

Il naviguait avec son père

dans sa tête

et le golfe du Morbihan,

pour livrer des fûts de cidre

sur les îles.

Il avait oublié le français.

La panique

il ouvrait des yeux :

Mais à qui sont ces mains de vieux ?




PESANTEUR 

“Ne prenez pas de passagers inconnus. 

Les véhicules suspects sont fouillés et les conducteurs détenus.”

SMS reçu en Pologne, près de la frontière Biélorusse, Septembre 2021, expéditeur anonyme


À peine arrivés, il fallait se préparer pour repartir et ainsi de suite 

ça perdait de son charme, mais tout doucement

en vieille actrice qui maigrit et garde le même parfum 

flashback calé sur la bande 

la route nous offrait le meilleur pour la fin, parts valeureuses de l’héritage 

le vieux briquet pour les plus fidèles, la collection 

à minuit sur l’aire d’une autoroute débarrassée 

le bruit des poids-lourds à fond dans la nuit blanche

ça nous servait les madeleines qu’on garderait pour plus tard

imbibait pour toujours la mousse isolante qu’on avait bricolée 

dans notre camion maison, puis nous parvenait adouci 

sans réveiller le petit

on a vendu le camion à une dame Fabienne 

la boutique de cristaux à Mornac-sur-Seudre 

elle a pris aussi nos bruits dans la mousse et n’a pas négocié.


Chez Bruno et Suzanne Barlier 

les parents de même essayèrent de déguiser la misère en bohème 

mais c’était les années soixante 

avec des communautés au lieu des TinyHouse et VanLife 

on s’y retrouvait comme dans la chanson pour s’asseoir autour du repas 

ils avaient leur dernière phrase, celle du départ 

certains la raconteraient à leurs enfants pour illustrer un peu l'ascension sociale



te v’la vingt francs, bon courage 

nous on peut plus…  

tu sortiras pas d’ici !

tu reviendras ?

bon débarras.

Salope !



La preuve qu’on peut survivre. On empêchait quand même ma mère de sauter du haut de la tour de Taillebourg et quand j’avais huit  ans, je regardais un film avec mon père, un mec se jette du haut d’une falaise et je lui demande bien sûr pourquoi, à mon père 

“ça peut arriver de se prendre pour un oiseau pendant quelques secondes” 

qu’i me fait 

vraiment ? oui, quelques secondes                        

plus tard j’entends parler du LSD


aujourd’hui encore je ne sais pas si c’était ça ou l’autre raison. 

Cette pudeur mon père.



VIE ET MORT DE RIEN DU TOUT

Je regarde donc je vois  

des mecs déjà virils à jeun, les bébés qui vous fixent en souriant 

vous avez des lunettes de soleil 

et ils vous inventent des yeux  

beaux comme des gueules du covid

l’inconnu remplacé avec de l’harmonie, l’innocence

vos yeux pourtant rouges jaunes noirs bouffis terrorisés 

vieux chiens loups à trois pattes, cigarettes qui glissent 

d’une oreille de clochard jusqu’au quai de la gare 

si bas, les genoux qui plient lentement 

en gardant le dos droit, les conseils qu’on vous donna

la vieille d’à côté                  à qui poliment vous répondîtes               

ne vous lâchera plus.



BARBUDO


syndrome de stress pré-traumatique


                on ne les voit pas            des fois juste un peu        on sait
    

quand ils vont décider de nous défoncer on fera pas un pli                

mais quand            on est pressé d’en finir nous                 les Salopards    

 ils en jouent      c’est la torture              et plus ils attendent et plus on meurt


il est sûrement à deux pas d’un obus sur la gueule mais il demande à voir  


dans le fond quand on l’écoute on comprend      

c’est un gars qui n’a rien vu venir             peut-être même qu’il a ri 

de la peur des autres              c’est des conneries vous verrez 


Barbudo se vide d’histoires                    il en profite 

et on n’ose pas interrompre                  au cas où c’est cette parole 

qui nous fige les Salopards à distance


parce qu’il reste des trucs à dire



CERTAINS GARS DE SAUCE

Au bout de doigt de Beraber


Aux temps de la trancheuse à jambon et des blocs d'épaule souvidées, y avait de la hiérarchie et nous savions nos rangs. Mon p'tit drôle, mon drôle, la fiole, le frère au patron et Nenel qui mélangeait les poudres pour faire les glaces maison.

La trancheuse… Le frère au patron disait la “Desma”, hommage à sa machine à faire des joints à plus de 200 degrés qu'il avait manipulée trente ans. Ça lui avait séché les rétines, comme une carie du pâtissier, mais aux yeux des mecs d'usine. À la chaine lui.

On m'y faisait passer dans cette bécane 80 oignons, deux fois jour, on m'engueulait  que je serai pas prêt pour le quinze aoû. Fais tourner la Desma mon p'tit drôle. C'était pas tendre mais je fermais les yeux, parce qu'on me payait net d'impôts, mais aussi un peu 


à cause des oignons.



EN COMPAGNIE DES CONNARDS

Introduction à “La Mort de Mme Langereau”


Les filles commencent vraiment à se déhancher... 

Les bières françaises sont minuscules 

et s’évaporent sur ma langue maternelle 

que j’explique mal (forcément, on me demande). 

Il va y avoir un jeu : 

chacun a donné deux secrets,          intimes,

et il faut trouver qui. Je n’ai pas de secret, l’inverse, 

que des histoires, je dis au revoir. 

On fait un selfie (pour XXX). 

On me remercie : pour les alcools locaux 

avec beaucoup de sourires 

et on s’inquiète gentiment 

de me voir partir 

à vélo                 

à travers champs.


MORT DE MADAME LANGEREAU

“Tout était bouffé dedans”  


propos rapportés par Cheyenne, attribués aux urgentistes

Y a enfin de l’air,

tout sent le maïs et l’Atlantique derrière, 

ma loupiotte qu’éclaire mal, 

c’est le meilleur moment des vacances, 

sur le vélo de mon père qui grince, 

je traverse dans le noir 

des nuées d’insectes durs qui me collent à la sueur. 


Le-Petit-Boutemaille, Le-Grand-Boutemaille, Les-Groies, 

Route de Saint-Sulpice, et si je taille au droit ? 

ça fait bien dix bornes mais tant pis, 

vais-je passer devant le moulin où j’épousai Madara ? 


tain une moissonneuse ! juste au ras le chemin,

les graines qui coulent comme du jus de terre. 


00h50. C’est déjà la douceur des lumières du bourg, 

la Pouchaume et notre ancienne maison, 

la fenêtre de ma chambre dans les combles,

en face la pub des meubles Orgé, odeur de gros tabac 

et de linge de sport qui sèche mal, l’orage arrive. 


Madame Langereau débouche une bouteille d'acide chlorhydrique.



SIGNAL FAIBLE DE L’APOCALYPSE

Ceux qui entretenaient avec le comestible un rapport pyramidal, 

qui mangeaient pour encore durer, qui avaient eu des enfances d’indigènes, 

vidaient leur sève sur la Cayenne : n’y avait pas eu de peutoncles 

Ils en vendaient pourtant d’habitude aux entrées de cabanes, depuis des siècles 

mais pas cette année, n’y en avait pas eu. Mais pourquoi ? - Bah je ne sais pas.

L’Ostreyant connaît les noms de ceux qui prennent du peutoncle. 

Un coup d'œil, de menton à Piveteau ou la mère Douteau. 

Mais cette année non, un regard inquiet, 

n’y en a pas eu. Ils avaient déjà compris avant tout le monde, c’est grave ce qui se passe.

Quand même le nouveau maire, un jeune qui s’est installé, 

est optimiste, On rénove les halles avec de la Thénac qui ressemble à de la pierre d’ici, 

et sous le presbytère il fait visiter “les cellules” du douzième. 

À peine la taille d’un homme, décaissée dans la roche mère, avec un lourde grille.

Il s'intéresse à la commune.



TOUS ILS REVIENNENT

La Rochelle, asile départemental de Lafond, fin des années 70 

Immobile devant l'oracle, il attendait que ça gargouille, la main suspendue au reste de nuit. L'eau-d’la-ville commença doucement de souffler pour confirmer que sous les couches de tartre, une résistance continuait de faire son boulot avec courage. Le cortège optimiste des conforts du jour et des odeurs de vie se mit en branle. L’œil rouge de la cafetière tremblotait, signalant le pôle magnétique du pavillon des anciens alcooliques.


Le café passait. Il en fallait beaucoup car les pensionnaires avaient du sevrage à compenser. Dans le civil, ils ouvraient les volets à la caféine et les rideaux au vin blanc. 

Aujourd'hui la grandsoif avait passé les vitrines au blanc d'Espagne, y avait plus de pinard. Ils avaient échangé leur vice contre de l'insomnie et une expertise à la belote 

comme le monde n'en connut plus jamais.  



LE JOUR DES OBSÈQUES 

Noël Chalmette, Véronique Berbuteau et Enzo Chalmette, ont l’immense chagrin de vous annoncer le décès de Pauline Chalmette, le mercredi 14 octobre dans sa 17ème année. Les obsèques se dérouleront au cimetière nouveau de l’Epinard samedi 24 octobre à 10h. Cet avis tient lieu de fairepart. 


Vous savez ils n’ont pas que ça à foutre les artisans, 

je comprends : chantier, déchetterie, dépôt, maison. 

Ils roulent vite sur les petites routes, ils sont obligés. Les frères Duc

EURL, qui font maçonnerie, terrassement, gros travaux, 

nids de frelons, ils passent toujours par la grande ligne droite,

celle qui longe le cimetière de l'Épinard, pour ça ils s’évitent 

de traverser le bourg. En général ça paye, mais ce jour-là, 

tout ce monde en deuil au milieu de la chaussée, ça bloquait.

On se garait depuis quasiment un kilomètre du parking, 

De chaque côté du bord de la route.

Alors Stéphane Duc, l’aîné, arrêta le camion à une distance

respectueuse de l’attroupement, serra le frein à main 

et coupa le contact, il regardait son frère droit dans les yeux 

en restant silencieux, pour voir si l’autre avait saisi. Il n’était pas question de klaxonner ou de descendre en haussant le ton

pour négocier un droit de passage. Il voyait bien que les mines

étaient graves, on n’enterrait pas le vieux lambda et même un bourrin comme Laurent Duc peut comprendre ça. Ce coup-ci il faudrait attendre que tout le monde soit entré dans le cimetière.

Stéphane alluma deux clopes et en donna une à son frère.




PHYLLOXERA

Aux petites heures du brouillard, Franck descend nu 

vers le fossé en se frottant partout avec des charognes 

ramenées du boulot, des pias, des couennes, et encore 

de la queue de porc ou des sacs à couilles, tout ce qui sent. 

Il s’immerge sans ralentir, accroupi avec les yeux 

qui font surface et il attend là que ça morde. Il fouille 

dans la vase du fond, il a les pieds et les mains 

qui s’enfouissent et ça lui donne l’impression 

d’être le dieu du pays, qui tire les ficelles par en dessous. 

Il est tout à la fois l’appât, la proie et le prédateur. Il ressort 

à coup sûr avec un bouquet d’écrevisses, pincé au sang 

et au hasard. C’est bientôt l’heure de passer à table.

La faiblesse des autres l’agace. Lui se tient prêt à parer une attaque à tout moment, couteaux affûtés, muscles douloureux et cerveau reptilien, mais les hommes 

se font couler des bains chauds  dont ils sortent la mousse au cul, 

comme des batraciens.



DÉPART

23 ans de boîte, tu veux une médaille? Pauvres fous. À la chaîne déjà, se parlaient tout seul, l’anisette dès le matin. DRH? Fou pareil, pensait que ça se passerait bien, on ferme! sur le carreau. Séquestré, la gueule croûtée de sang, il venait de se rendre compte. Moi au 3ème jour de piquet devant l’atelier, j’ai compris, au revoir. Convaincre ma femme : il y a du boulot là-bas, toi qui voulais voyager. Ils faisaient un pont d’or ! elle pouvait s'arrêter de travailler, le petit apprendrait la langue… Mais non. Aucune copine, sa mère lui parle plus. Chez elle? Cette location de merde? Pauvre fille, tu vois bien que t’as pas d’arguments. J’ai imposé. Ça a cassé quelque chose, elle s’est tue, à peine son fils... On a chargé la camionnette, on pouvait pas tout prendre, on a fait un feu. Elle a jeté les photos, je voyais cramer des peluches, je disais au petit de regarder ailleurs. Pas sûr qu’elle ait pris de quoi se changer. Elle a fait le ménage. Elle avait commencé une broderie, tous les soirs. Elle l’a découpée dans le brasier, les morceaux un par un et les ciseaux. On est partis. Une fois débarqués, il fallait rouler 300km. Le thermomètre indiquait -24. Je paniquais. Je ne reconnaissais pas les charognes. La nuit nous attendait, comme un boyau. Nos problèmes n’étaient plus de ce monde.




NEUNEUILLE

Théorie des petits anciens 

Avant la bise, Neuneuille, le patriarche au ventre nu, vous regardait comme un presbyte en reculant le visage et en vous maintenant à distance des deux bras. Il régnait dans la confiance avec le pouvoir absolu d’un prince gitan. N’habitaient là que des anciens gendarmes, des veuves et quelques très vieux chiens. Ils vivaient  en communauté, personne ne restait isolé. On faisait les courses et on montait les paquets chez Mme Degrain et au père Szymanski. Chacun son balcon et l’existence s’étirait, pour certains depuis plus de cent ans. 


Dans le vide sanitaire, Neuneuille avait repéré une zone  où le béton du sol se fissurait. Il donna à ses gars sûrs la copie du passe-partout de la gendarmerie pour emprunter  un marteau-piqueur et leur commanda de passer un coup de surface et d’ensuite décaisser à la pelle quatre-vingts mètres cubes de terre. Au bout de deux semaines, on étalait au râteau la dernière remorque de graviers, pour faire un sol propre. 


Les gendarmes à la retraite de la cité des Fonds-Céleste, dans la forêt de Lespare-Médoc, se tenaient debout  dans la belle cave à vin fraîchement exhumée par leurs soins, juste en dessous de leur immeuble, au nez et à la barbe des permis de construire. On allait pouvoir lancer le business-plan, les épinards seraient beurrées 

avant les prochaines vendanges.


Neuneuille en profita un temps, puis il fut percuté  à 79 ans par l’une des premières trottinettes électriques en libre service devant l’espace Darwin, alors qu’il transportait à la force des bras trois caisses de Margaux Prieuré Lichine 98 pour un ami qui travaillait à la mairie. Il n’en mourut pas bien sûr, à peine s’il avait vacillé sous l’impact,  mais le jeune qui conduisait l’engin fit un vol plané et atterrit dans un lit d’hôpital. Neuneuille voulut faire livrer une caisse de Médoc aux parents mais ceux-ci ne buvaient pas. 


Comme pour les orangs-outans avec l’huile de palme, on avait bouffé à Neuneuille tout son espace vital. Il trépassa quelques mois plus tard.




UNE BUFFE DE GORGE

Générateur automatique de Bardeligne


Il contracta le venin des huîtres entre deux vents de mer, 

pas de la perle mais des maux qui mortignent 

pas de la mère mais des malines, des algues

pas de la peine mais des embrouilles, les gitans 

font leur année dans la semaine aux grandes marées 

ils ratissent la brigade et Neptune, le marmiton.

Leurs enfants :              déscolarisés, oh !            attrapent des crabes, les écrasent. 

Ils voient tout, la mort la vie.

On entend plus que pimer des cheunes

Avant au chemin des grenouilles y’avait des grenouilles

On se forçait d’aimer en manger parce qu’on aimer d’en chopper

                                                                                           tian bon si z’ou z’aimiant

“Faut un chiffon rouge mais pas trop rouge” (Marchaisseaux, père ou fils).

Un fois, en rentrant fier avec mon seau,

j’ai pris le contrevent de la chambre de mes soeurs dans la gueule

                                                                                                          une bise du perthuis

je me suis enfoncé dans le noir, sous les lentilles d’eau.                            Tout un moment



LA DAME DE L’ÉCLUSE

Ne lave jamais tes plaies à l’eau du canal.


Si familière soit-elle. 

Un estivant longe la berge 

alors que tu remets une bouillette, un distrait, 

il embarque ta ligne sans même y rien voir 

et voilà : un hameçon de quatre dans le doigt. 

L’estocade peut-être, pourquoi pas ? 


C’est déjà plus toi qui décide… 


Laisse faire à c't'heur la grande sorcière , 

assis-toi sans peur sur la pierre 

vois pour la première fois 

la noblesse des grolles, 

un lapin de garenne qui te fixe, 

tout ce que la motte compte de farouche s’approche.

 

Ils étaient tout le temps là en vrai. 


Je te trouve bien pâle mon Franck. 

C’est pas aujourd’hui, ton jour à toi, 

tu vivras longtemps pour tout regretter. 

Ton sang sèche si vite. 

Regarde, la terre n’a plus soif, 

moi si.