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AUTEUR-E-S - Index I

8 - Jean-François Bardeligne

Les Frères des cousines - nouvelles

PHYLLOXERA

Revue l'Ampoule, éditions de l'Abat-jour

« La lumière émise en ces temps fut tout de suite réabsorbée et n’a eu aucune chance de parvenir jusqu’à nous. Cette opacité limite notre vision et nous enlève tout espoir de voir l’origine de l’univers. »

H. REEVES, Patience dans l’azur


Quand les écrevisses de Louisiane ont envahi le marais, la moindre flaque de boue grouillait de protéines. S’il faisait trop sec, on ratissait des charniers rouge vif sur la vase craquelée. Dans les fonds de mares vides, des fosses communes de petits monstres vous observaient derrière un millier d’orbites noires, inexpressives. Les nouvelles venues avaient volé la place et nettoyé toute vie indigène. Invitées au festin par le vent de la prédation, les cigognes allaient bientôt revenir pour s’en mettre des pleines becquées et rétablir un peu l’équilibre. On voit aujourd’hui des drôles écraser les louisianes entre deux chailles avec des fiertés de service rendu et la bénédiction des adultes.


Franck Tranquard n’a pas de sommeil. Parfois, au fond de la nuit, habillé comme le jour et sans déranger les draps, il reste allongé, il écoute l’air. Ça lui passe dans les abîmes du nez où les cartilages mal ressoudés font des sifflets sordides. Il entend que ça lui pime en dedans, comme une détresse dans les narines. Au travail, le vérin de la trancheuse à jambon sile pareil, régulier, efficace. Pendant ces phases de veille, corps au ralenti, esprit à l’affût, il est indestructible. D’autres fois il se lève et il sort dehors, dans le noir.

Sa propriété court jusqu’aux mottes. Un canal opaque suit la limite cadastrale entre chez lui et chez le fils Chalmette. Il méprise son voisin, une petite fiente aux habits criards, climatisation dans le tracteur, qui remplace les choux du vieux Chalmette par du maïs. Les habitants des maisons autour s’en réjouissent. Les odeurs de chou s’insinuaient dans leurs salons, les maisons d’aujourd’hui ne sont plus faites pour sentir comme ça. La maison de Franck sent la tanière et la force.

Les Tranquard sont des survivants, volets toujours tuilés et fusils près de la porte. Le grand-père de Franck, André Tranquard, avait bien vécu de petites grises éviscérées, accommodées et mises de côté pour le bouillon. Aux petites heures du brouillard, Franck descend nu vers le fossé en se frottant partout avec des charognes ramenées du boulot, des pias, des couennes, et encore de la queue de porc ou des sacs à couilles, tout ce qui sent. Il s’immerge sans ralentir, accroupi avec les yeux qui font surface et il attend là que ça morde. Il fouille dans la vase du fond, il a les pieds et les mains qui s’enfouissent et ça lui donne l’impression d’être le dieu du pays, qui tire les ficelles par en dessous. Il est tout à la fois l’appât, la proie et le prédateur. Il ressort à coup sûr avec un bouquet d’écrevisses, pincé au sang et au hasard. C’est bientôt l’heure de passer à table.



Les détonations, pas inhabituelles à Sainte-Perdure, répercutent contre les murs des anciennes douves le goût de Ludovic Ruaud, le petit gros, pour l’explosion de crapauds morts au pétard mammouth. Le bureau de tabac ne lui vend plus les pétards étanches parce qu’il vise dans la bouche des carpes. Le docteur Gilbert les retrouve coupées en deux à flotter dans sa mare. Sinon, quand il y a arrêté préfectoral pour réguler les ragondins, ça canarde du côté des mottes et de la garenne.

Justement, pendant les régulations, Franck perd un peu le contrôle. Il déboîte du myocastor jour et nuit sans armistice. Il vise surtout les petits, pour le sport. Les cris aigus et les hésitations de la mère le grisent. Il veut maintenant de la vraie chasse, ras-le-bol du chamboule-tout, il doit vivre. La faiblesse des autres l’agace. Lui se tient prêt à parer une attaque à tout moment, couteaux affûtés, muscles douloureux et cerveau reptilien, mais les hommes se font couler des bains chauds dont ils sortent la mousse au cul, comme les batraciens d’artifice du petit Ruaud.



L’hiver, arrivé trop tôt, a déjà figé la campagne autour de Sainte-Perdure. Le champ du père Judreon est à quelques kilomètres du bourg, mais comme la région est absolument plate, on voit le clocher et les tuiles des grandes maisons. Là-dessous, des âmes sans goût remâchent des routines tristes.


C’est le fils Judreon qui travaille là désormais. Il sagouine les années de silence que les hommes de sa famille ont donné aux champs. Le ciel est bas, indéfinissable. Il fait sombre mais quand même éblouissant. Il n’a pas neigé ici depuis au moins dix ans mais là, ça va tomber, c’est sûr. Un petit taillis reste là pétrifié. Il croit qu’on ne l’a pas vu alors il se fait oublier. Rien ne bouge en apparence. Soudain, sans respect pour le silence de mort, un pic épeiche décolle du milieu de la touffe, dans un grand rire de trouille. Plus bas, au pied d’un arbre, Philippe vient de s’écrouler. Il ferme les yeux un instant, pour cacher la folie de son regard. Par terre, le froid dur a liseré de blanc les jolies feuilles d’érable champêtre et de châtaigner.

Sa panoplie de cycliste jure sur le camaïeu marron du sous-bois. On dirait une poubelle de déchets recyclables défouraillée par un chien errant. Il a perdu de sa superbe et son vélo. Il a toujours son casque, sa figure un peu molle semble avoir été tassée dedans. De la chair très blanche avec du poil noir épais se répand par les trous de son accoutrement. En plus, il y a les blessures. On voit du sang et d’autres fluides. Il est appuyé contre le tronc.

Il rouvre les yeux et sa respiration reprend, frénétique. Sa poitrine se soulève trop. Du revers de la main, il essuie les dessous de son nez. Sa mitaine avec les lignes bleu, blanc, rouge décoiffe un peu sa moustache d’homme souriant. Il ne sourit plus du tout, exactement l’inverse. Il laisse son poing là, sur sa bouche, comme pour retenir un hurlement. Mais merde, qu’est-ce qui se passe ?


Depuis le champ, on entend sourdre une grosse voix : «Philippe ! Je sais où tu te caches.» Il est tout près. Philippe se met à sangloter. Il se tire en courant mais il a des larmes plein les yeux. Lui, tantôt si agile sur ses pédales, désarçonné dans les ronces, ses chaussures de vélo l’empêchent de fuir. Il s’empêtre dans les branches basses, elles le retiennent comme cent bras noueux.

L’homme à ses trousses est grand, large et tranchant. Il se tient bien droit, à la limite entre le champ et les arbres. Il porte une tenue de camouflage, une casquette doublée fourrure, des bottes de chasse pour l’hiver et un grand couteau dans un étui en cuir, à la ceinture. Le canon noir de son fusil, bien entretenu, absorbe toute la lumière. Ils se connaissent bien. Ils sont de la même génération, ils allaient ensemble à l’école du village.


Philippe Fillaloux, le cycliste, est maintenant immobile. Il voit le chasseur mais est-ce que le chasseur le voit ? Il s’en fout désormais, il veut mourir vite. Il n’en peut plus d’être traqué, d’avoir peur et mal. Il n’était pas fait pour une mort violente et cruelle. Il pensait se détériorer, devenir un peu sénile, finir dépendant version purée petite cuillère. Partir dans l’angoisse tranquille des hommes de son temps. Il ne veut plus penser à ses copains de vélo Jean-Pierre et le p’tit Marcel, avec leurs boyaux répandus sur l’asphalte. Quand même, c’est cette image qu’il a en tête au moment de la détonation. Quelques flocons ouvrent alors le bal.



Très loin de Sainte-Perdure, la gare centrale assume des airs de salle de bain de prison nettoyée à l’urine de clochard toxicomane. Partout on taxe, on éructe, on crache et on lance des sorts. Franck ne sent même pas qu’on le regarde. Après des semaines de cavale, il arrive à faire louche en pleine cour des miracles. Le sang sur son pantalon a le mérite de masquer la crasse. Les gens ont surtout peur de ses yeux qui semblent contagieux. Il pue, des épis gras s’éloignent de son crâne en laissant des zones nues, il tremble des lèvres et bouge les bras.

Il frôle un groupe de jeunes hommes, un crachat part et l’atteint entre les épaules, ils rient. Vient une insulte, puis une autre, les hommes le suivent et le bousculent. Un croche-patte et son visage heurte le sol immonde. Le choc le ramène parmi les vivants.


Il est de retour, l’esprit clair, le visage en sang. Il se sent bien, lucide, à sa place. Il se relève et fait face. Il n’est plus le même et ils ont remarqué le changement. Ils ne rient plus. Du tranchant de la main, Franck enfonce la pomme d’Adam du type sur sa droite sans même le regarder. Il se jette tête en avant sur celui d’en face et lui éclate le nez d’un coup de boule. L’effet de surprise est passé, il a fait du dégât et maintenant il ramasse. Il est à terre et il sent ses côtes se briser. Il pense à la tête de Marie-Antoinette, brandie pour assouvir la foule. La violence. On lui écrase le crâne à coups de semelles. La douleur est énorme mais très brève. Il ne sent plus rien et ça va mieux.



LONGTEMPS APRÈS LES FAITS

Revue l'Ampoule, éditions de l'abat-jour

illustration de Matteo Falone


… en même temps que je vous parle, je garde un œil vers le comptoir, je ne suis pas distrait mais c’est parce que la nouvelle rince mal les verres et vu les salopards qui boivent ici, moi ça me dérange de boire après des pisseux comme ça dans des verres mal rincés. Du temps de Fanfan on aurait pas eu ça, on avait Jean-Claude Herbé qui faisait un peu de brun mais les verres, toujours nickel. Je vous dirai une fois comment Fanfan en est venue à quitter son poste, vous seriez pas déçu du voyage. Pauvre Fanfan, une belle femme bien conservée et gentille mais fallait pas l’emmerder, c’est logique.  


Vous en revoulez une autre ? Si vous en revoulez une autre, méfiez-vous bien que le verre soit bien propre, je vous conseille. Allez-y, comme ça ensuite on est tranquille pour que je vous raconte, et puis si vous voulez vous m’en prenez une aussi comme ça je suis tranquille aussi pour vous raconter. 


Je ne sais pas s’il y a le droit mais je vous le dis à vous, il faut bien qu’on discute, il est tard. Ce n'est pas de ma faute si j’y étais et que le reste on me l’a rapporté de source sûre. Et vous, vous êtes quelqu’un qui se rend compte des choses, je ne raconte pas à un estivant ou à la serveuse, la patronne à la limite je raconterais, ou monsieur Ganivé, derrière le mur derrière mon potager, on se parlait en même temps qu’on jardinait, il est décédé en plus… mais à part ça je ne raconte pas. Et à vous, bien sûr. 


De toute façon, allez garder un secret aujourd’hui ! Avec tout ce qu’on entend, mon histoire n’est pas la pire, les gens font bien pire tous les jours et on raconte quand même, sinon on ne le saurait pas. Non, je n’ai pas mauvaise conscience, d’autant qu’une comme ça si je ne la raconte pas à quoi ça sert ? Ça fait des morts pour rien alors. Si les morts de cette histoire étaient vivants ils voudraient sûrement plutôt que je raconte, et il me dirait même peut-être merci, sûrement je pense. 


Les gens prétendent toujours garder des secrets mais c’est faux, la preuve c’est que je les connais les histoires, celle-ci et toutes les autres avec, alors que je ne suis pas quelqu’un qui cherche particulièrement à savoir, je suis quelqu’un comme vous qui ne m’avez strictement rien demandé. Je ne demande strictement rien, tout le monde vous le dira.  


Dans cette affaire, c’est le pigiste du Perdurois qui a tout fait basculer avec son témoignage. Il disait comme ça que les copains de Jimmy et Pauline avaient parlé d’eux au passé pendant la battue et qu’il avait eu une drôle d’impression. Les flics ont lancé les perquisitions, ils ont retrouvé de l’argent liquide et de la drogue et des histoires d'infidélité. Sur ces entrefaites, le meilleur copain qui se suicide, et voilà, élémentaire. Pour le pigiste c’était la belle histoire, c’était lui le nouveau Colombo. 


Mais finalement c’est aussi bien comme ça qu’ils aient dit que c’était le meilleur copain et puis qu’il se soit suicidé, ça classe l’affaire. Autrement ça aurait fait encore une injustice, parce que moi finalement je ne suis pas un meurtrier, je ne voulais pas la tuer elle. Je ne pensais pas qu’elle commencerait de gueuler, les gens allaient entendre ! Le petit fiancé pareil, il avait tout vu, il gueulait. C’est comme je dis, je dis les gens ne savent pas garder de secret, sinon on ne saurait jamais d’histoires. Vous en reprenez une ? Non ?  


Alors je vous raccompagne un bout de route, Monsieur, vous êtes quelqu’un de sympathique vous aussi. 



AUX GENDARMES ET AUX VOLEURS

Avec le Golf de Gascogne à l’horizon, ça ronflait parfois un peu mais dans l’ensemble, le plateau de Cordouan protégeait de tous les maux. Les passagers regardaient les falaises partir vers le Périgord. Ils avaient embarqué à Royan et ça leur faisait comme des mers du sud mais sans l’aventure. L'estuaire n’est pas un bon coin à nuages, par contre les oiseaux, dans le sillage et sur les brisants... Le Verdon nous accueillait à Graves.

Nous descendions en voiture jusqu’à Lesparre. Il fallait s’enfoncer un peu dans la monotonie des Landes, l’odeur incroyablement forte des pins confirmait que nous quittions la réalité. La citadelle en U, formée par les trois immeubles de cinq ou six étages surgissait quand nous commencions à douter. Un coup de klaxon et quelques bras se secouaient sur les balcons et sous les pins. Les Birons père et fils étaient rendus avant nous, déjà torses nus, en pleine partie de pétanque. Il faisait plus chaud qu’en Saintonge.


Fanfan s’avançait toujours pour saluer en premier ceux qui arrivaient. Torse nu mais on voyait surtout son ventre, énorme et bronzé cuivre avec une fine cotte de poils blancs qui lui sortaient du bermuda. Il avait contracté la carie du pâtissier quand il était apprenti et c’est comme ça que la vocation d’être gendarme lui était venue. Son dentier scintillait et ses yeux s’ouvraient à peine. Avant la bise, le patriarche vous regardait comme un presbyte, en reculant le visage et en vous maintenant des deux bras, un peu plus loin. Des gouttes de sueur lui naissaient dans le crin d’argent avant de couler sur son front court. Un des derniers géants.

N’habitaient là que des gendarmes, des anciens gendarmes, des veuves et quelques très vieux chiens. Les rares familles avec jeunes enfants soufflaient la vie sur la tribu qui les veillait comme un trésor. Ils vivaient en communauté totale, personne ne restait isolé, on faisait les courses pour tout le monde et on montait les paquets chez Madame Degrain et au père Szymanski. Fanfan régnait dans la confiance et le respect de son équipage, avec le pouvoir absolu d’un prince gitan. Chacun son balcon et l’existence s’étirait, pour certains semblait-il depuis bien plus de cents ans.


Dans le vide sanitaire, Fanfan avait repéré une zone où le béton du sol craquait déjà. Alors il donna à ses gars sûrs la copie du passe-partout de la gendarmerie pour emprunter un

marteau-piqueur à la voirie. Il commanda de passer un petit coup de surface et ensuite de décaisser à la pelle environ quatre-vingts mètres cubes de terre et de gravats. Au bout de deux semaines de poussière, on finissait de ratisser la dernière remorque de graviers fins.

Les gendarmes à la retraite de la cité des Fonds Céleste, dans la fôret de Lespare-Médoc, se tenaient debout dans la belle cave à vin fraîchement exhumée juste en dessous leur immeuble, au nez et à la barbe des permis de construire. On allait pouvoir lancer le business-plan, les épinards seraient copieusement beurrées avant les prochaines vendanges.


Passés quelques jours, nous repartions avec des caisses de vin que mon père n’aurait pas pu se payer autrement.


Toutes les bonnes choses ayant une fin, Fanfan fut percuté à 79 ans par l’une des premières trottinettes électriques en libre service, devant l’espace Darwin à Bordeaux sur les quais de la Garonne, alors qu’il transportait à la force des bras, trois caisses de Margaux, Prieuré Lichine 1998, qu’un ami qui travaillait à la mairie et à qui il avait rendu un certain service lui avait offertes. Il n’en mourut pas bien sûr, à peine s’il avait vacillé sous l’impact, mais le jeune qui conduisait l’engin fit un vol plané et atterrit dans un lit d’hôpital. Fanfan voulut faire livrer une caisse de Médoc de bonne facture aux parents mais ceux-ci ne buvaient pas. Comme pour les orangs outans avec l’huile de palme, on avait bouffé à Fanfan tout l’espace vital. Il partit quelques mois plus tard.