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AUTEUR-E-S - Index I

8 - Jean-François Bardeligne

Revenir Vivant de Tombouctou - souvenirs


“L’Europe a bien profité des dividendes de la Paix”

un chroniqueur de télévision, mars 2022


Ces années-là gonflèrent dans des replis de bonne terre quelques bulles fragiles, mais accessibles à ceux qui regardaient de biais.

En dehors, beaucoup de mecs, passée trentaine, sentaient les falzars perdre deux tailles et leur maganer les périphéries. Les ceinturons aussi coulaient soudain comme des vilains nœuds et leur assignaient la vie qui restait à des repas de mariage après lesquels on doit conduire : ils étouffaient.

En dedans, ceux qui avaient chéri sagement la petite misère, juste avant la perte d'hygiène mais déjà un peu marginaux, brandissaient un bouclier indestructible. Ils pouvaient être heureux, les lâches.



RIEN DE NOUVEAU, À L'OUEST

En Vendée des terres, les bonnes histoires commençaient à l'usine Fleury Michon par la chute d'un protagoniste dans la saumure, c'était le baptême de Chantonnay.


On peut lire dans les mémoires de Tata Janique que pendant les Stratocasters et le diéthyllysergamide ; à l'instant précis où Armstrong lâchait un petit pas pour l'Homme dans son scaphandre ; au moment où Cohn-Bendit ; quand on adorait l'odeur du napalm dans des cloisons nasales brûlées ; la roulotte des gitans passait dans La Meilleraie des années soixante. Alors on rassemblait des habits trop petits, quelques conserves maisons et des formules de politesse pour le troc. On faisait aiguiser les couteaux avant d'aller flirter au bord de la rivière, comme dans La Guerre du feu. Anachronique, ma grand-mère pratiquait la pauvreté et la religion. Son bonhomme chassait mal mais savait braconner pour six enfants reconnus.


Jusqu'à récemment, les enfants pouvaient pisser n’importe où mais pour le reste, il fallait utiliser la cabane dans l'enclos de la biquette. Les moins de douze ans se retenaient, par peur de la biquette. Les hommes prenaient le café et allaient "à la cave", un genre de grange sombre et fraîche où les graviers étaient toujours bien ratissés. Les robinets plantés dans des fûts plus grands que les hommes faisaient couler les regards menaçants du grand-père et la colère de ma mère. Elle demeurait coincée dans la pièce à vivre, avec les femmes.


Avec mes dix-sept cousins, nous visitions les maisons mitoyennes. Les plus grands pouvaient nommer les anciens occupants et inventer des mystères. Je ne m'expliquais pas l’absence de ces vieilles gens mais je sentais vivre leurs odeurs dans les boiseries esquintées.

Au verger, un bourgeon de poirier fleurissait dans une jolie bouteille, la poire grandirait dedans et on y remettrait régulièrement de l’eau de vie pour la rendre éternelle. On montrait, si on avait voulu, qu’on aurait pu déjouer le grand dail.


Je ne sais pas s'ils continuèrent de se rendre à la cave après la mort de Papy, mais ils continuèrent de jouer aux palets et l'ambiance fut plus légère. On joua même aux boules, exotisme de bonnes femmes. Elles se joignirent aux jeux, mais pas aux eaux-de-vie trop fortes. Tonton Dominique avait acheté un caméscope et on s'amusait. Les bikinis passaient déjà de mode sur le Remblais des Sables-d'Olonne, mais il restait des marins pêcheurs Chaumois pour foutre les touristes sur la gueule, dans l’intérêt du plus grand nombre.


Mon père avait entendu une fois, quand il était petit, les anciens raconter que les boches jouaient au foot à côté de la tranchée et ce fut tout. La carrière au milieu de laquelle subsistait une presqu'île de taudis hantés, avait profité de la déportation de la grand-mère en népade pour tout avaler. Adieu biquettes, caves et potagers, vous n'apparûtes point dans Google Maps, on vous y chercherait en vain.



À BAS LA GUERRE AU BOIS DE DÉDÉ

Je ne m’étais encore jamais réveillé dans les bras d'une inconnue. Épais puceau de la honte et des moments de malaise, je venais tout de même de passer la nuit enlacée dans ma mobylette, ça compte comme intimité.


C'était une Motobécane Orange de 1971 qui entrait dans la trentaine. Au matin, nous gisions encore, emmêlés sous le soleil lourd, peau rougie contre métal chauffé. J'avais reconnu l'odeur de maïs mûr avant d'ouvrir les yeux, je savais ce que j'allais voir : une perspective parfaite, mille rangs verts alignés, parallèles à l'infini dans la terre Sainte, sous un ciel bleu métal. J'avais passé des heures incomptables à jouer dans ces labyrinthes, fils autiste et heureux de la campagne.

Elle reposait, l'arrivée d'essence ouverte. Une goutte de mélange deux temps parfois s’échappait et venait achaler les plaies à vif sur mes mollets nus. Les sensations revinrent. Une fanfare de douleurs acceptables réconforta mon corps et me rendit la vie. Défaire les nœuds, mais pas trop vite ! Une jambe sous la brèle, un bras dans le guidon, rien de cassé, même pas un phare. Quand même, le porte bagage avait pris un pli. "Tu as chargé une grosse", railleraient mes supérieurs au travail, un peu plus tard dans la matinée. Peut-être bien, qui sait.


Tout en restant méfiant, j'estimai que ma gueule de bois serait acceptable. Ça me revenait: le virage ignoré, les trente mètres rebondissant dans le champ, la chute inévitable et ma décision de dormir tel quel. Quelle excellente décision putain, comment j'avais fait pour être aussi lucide ? Personne ne comptait particulièrement sur moi, pas de témoins non plus, des cieux plus glorieux qu'au paradis, une nuit de camping, mieux, un baptême, un coup de foudre. J'avais ma tenue de travail à peine tachée et je savais que j'étais beau. Prêt à rembaucher, la mobylette démarra, bien sûr.

Je roulais visière ouverte. Dans les petits virages de la route bleue, je mettais ma nuit drôlement réparatrice sur le compte du whisky mélangé aux champignons. Des voitures arrivaient derrière, musique et klaxonne à fond, avec des pleins pare-brises de copains à peine surpris de me voir là, juste contents et encore soûls. Ils me faisaient le directeur technique au tour de France, avec les encouragements et les bouteilles d'eau dans la gueule : "allez couillon !" Quelqu'un me passa un joint et on me doubla trop vite. Nous revenions du bois de Dédé.


C'était le genre de famille à laquelle Renée Coty aurait donné une médaille dans le temps. Treize enfants, dont une grosse majorité de gars, mais on avait officieusement attribué ce bois à Dédé. C'était probablement lui qui avait eu l'idée d'aller y picoler en premier. Breveté ! Pour eux c’était facile de rentrer se coucher, ils coupaient à travers champs en suivant la ligne à haute tension qui filait depuis le bois jusqu’à côté de leur maison. Pendant vingt ans, les enfants du village avaient eu un membre de cette fratrie pour apprendre à pêcher et à fumer. On s'occupait avec eux à prendre des claques de vie et des coups de soleil.

Rien que lui et les frères ça faisait du monde, mais il en venait d'autres. Même les filles s’enivraient en confiance, il n'y avait que des bons drôles, des feux de joie et des histoires, partagées par des goules beunaizes.


Une fois arrivée au travail, je devais pousser ma Orange sur deux centaines de mètres. Un petit sentier à couleuvres glissait dans les chênes verts jusqu’au musée dont partaient mes visites guidées. J’ignorai les trois Ferrari qui juraient leurs morts sur le parking visiteurs. Trois couples m’attendaient, l’un des maris venait de racheter à l’Histoire une splendeur de ruines autour d’un château. Chacun y alla de son billet de cinquante en pourboire, pour une heure de racontars à haute voix. L’insouciance payait bien et je compris comment Jésus avait eu l’idée de marcher sur l’eau. Ils me suivaient dans les grandes allées de calcaire luxuriant où des gars du coin avaient redécoré à coup de piques et de taillants pendant deux mille ans pour accoucher des Colisées, Versailles, la statue de la liberté et tout le St Frusquin d’ici. L'effort avait fini par brocher en négatif des hectares de cités radieuses qui valaient bien leurs rejetons.


Nous profitions du frais en reconnaissant le chant des oiseaux. Nanard m’emmenait à la pause déjeuner faire des photos d’orchidées, accroupis dans les prairies humides des bords de Charente.

« On est bien là quand même. » mâchouillait sa voix de la raison, à travers un saucisson cornichons beurre demi-sel baguette de Frichebois. « Il est bien le pain de Frichebois ! »



LA ZONE FRANCHE

Mon passé tenait tout entier sur les trois kilomètres de marais qui reliaient l’école primaire de Beaugeay et la citadelle de Brouage. Aux beaux jours, les instituteurs nous emmenaient au pas cadencé, certaines mamans enveloppaient les bouteilles d’eau de leurs enfants dans de l’alu. L’eau restait parfaitement fraîche, j’étais stupéfait. Victor frimait à mort en expliquant comment il avait mélangé du Perrier et de l’Oasis et que ça faisait du Fanta. Bah ouais ducon, semblait-il nous dire, nous savions déjà qu’il serait fort au rugby.

Quand nous franchissions l’écluse, nous étions trois mètres au-dessus du Marais et on y voyait jusqu’à la mer, les cigognes encore plus loin que nous. Nous y allions aussi des fois en vélo, sans adultes. Nous partions avec toutes les Véroniques du coin et nous revenions avec des tiques qu’on n'enlevait jamais.

C’est

à Brouage qu’on avait envoyé Marie Mancini pour l’éloigner du Roi Soleil. Elle s’y fit chier, et son fantôme continue d’infuser les pierres avec la langueur monotone. Pourtant je suis sûr qu’elle était mieux ici, à respirer la vase de l’embouchure qui disparaît sous la maline.

L’avenir était moins clair. Moi, je ne demandais rien, mais l’existence me harcelait sans cesse. Les moissonneuses approchaient déjà les murs de l’étoile de pierre et les grands échassiers crépitaient dans les arcs électriques de haute tension, mais j’évitais très bien tout ça, à huit ans.


Le petit gros à la peau mate avait noyé trente-cinq francs en pièces dans les bonbons au bureau de tabac, il sortait ça de la poche ventrale de son survêtement Nike, Victor, assit à côté sur un puits en pierre, l’appelait le parisien. Je ne risquais pas d’être le premier à revenir vivant de Tombouctou.



LE GANT DE LA GOULE  

Prier pour que maman meure vite quand vous avez dix ans, ça vous dévisse l'éthique, vous vous retrouvez dans un piège vicelard. 


Je n'avais aucune idée de comment il fallait parler à un orphelin et il s'y attendait, alors il vint à moi avec le sourire, comme si sa maman mourrait déjà lentement, depuis le jour du diagnostic. Je m'installai dans un karting et je fis mine de tirer la bourre en comprenant tout à fait autour de quoi je tournais. Il vit tout de suite que je le laissais gagner alors il commença de me rentrer dans le lard, et je fini par piloter pour de bon.


Plus tard, pour que l'ordre ait l'impression d'être de retour dans leur vie, je fus invité à dormir. La bonne grand-mère avait pris ses quartiers dans la cuisine et j'étais circonspect devant une soupe de pot-au-feu : un bol de petites bulles d'or. “C'est quoi cette merde, dit mon pote pour me montrer qu'il restait fort, c'est de l'huile ?" Il ramassa une buffée bien méritée, mais personne n'y prit le plaisir habituel.


Au petit-déjeuner du lendemain, la grand-mère me proposa de graisser du beurre sur mes rôtis. On me parlait une autre langue alors que j'étais à douze bornes à vol d'aigrette. Ces maisons-là sont d'anciennes échoppes, en longueur. La salle de bain gargouillait tout au bout et nous y allions avec le copain et la petite sœur. 


Ils organisaient la vie malgré l'absente : il y avait deux gants de toilette qui pendaient au clou. 

Décidé à faire comme si tout était normal, j'en choisis un pour me débarbouiller le joufflu, mais les deux drôles commençaient de piailler de joie en faisant des rondades. Ils chantaient : “Il s'est lavé le cul avec le gant de la goule, il s'est lavé le cul avec le gant de la goule !” 


Je m’étais lavé le cul avec le gant de la goule, toujours cette chance insolente. Outre la puissance de la formule, on y perçoit une révélation linguistique. Les gants sont dénommés officiellement "du cul" et "de la goule", la ligne de la grossièreté passe entre les deux. Cul, on a le droit, mais gueule, c'est grossier, donc on dit goule. Ainsi vont les grandes leçons dans les petites salles d'eau. 



LES SABOTEURS

René fut un villageois d'ici, premier explorateur européen à revenir vivant de Tombouctou. “D’après”. Il laissa son nom à l’école primaire publique où on allait plutôt. J’y poussai un certain Benoît dans une jardinière de pensées et fus propulsé immédiatement dans l’âge des remords.


En face, l'Institution Saint-Luc, chez les bourges, chez les cathos, faisait avec la grande croix en béton, du froid à l'avenue du Maréchal. Moyennant finance, on côtoyait du prof avec casier judiciaire, de la nonne à la retraite et du gosse de riche de Royan, sans cadre. Sœur Agnès déambulait intramuros appuyée sur son vélo. Impossible pour elle d’imaginer que loin de la lumière, les petits anges qui partageaient sa retraite faisaient subir les pires tortures à ceux que le hasard empêchait de se défendre. Les corps faibles de l'internat et les voies du seigneur ne suivaient pas le même code. Je vivais en paix, mais d'autres à côté de moi subissaient l'enfer et j'en entendais vaguement parler.


Le jardin public était notre maquis, notre bocage. On imitait la tourterelle pour se reconnaître dans le noir. C'est parmi les haies que nous nous réunissions les jours d'enterrement, avant d'aller au cimetière. C'est là aussi que les plus grands organisaient la bataille de joie estivale avec entrée payante et volume sonore. On était parfois plus de vingt assis dans le même rond à jeter des capsules de bière sur des capsules de bière, pour boire. Inutile et médiocre, je commençai avec d'autres à devenir une merde.


Les jours du Baccalauréat, la maison était vide alors j'invitai deux internes bons camarades, à venir passer la semaine chez moi. Nous ne branlâmes rien, sortîmes des épreuves dès que possible et Marcel pêcha deux carpes.

Il professa « Je te parie que demain c'est le sujet du Roi pêcheur qui tombe ! Pas besoin de réviser les autres sujets ». On parle d’un type qui avait trouvé deux trèfles à quatre feuilles en une semaine, le sujet tomba et nous fûmes convaincu que la vie serait facile.


DERNIER PONT DE LA DAUGAVA

« Incroyable aveuglement de la presse française que rien n'intéresse moins, désormais, que la chute de Marioupol. La lecture du Monde m'est pénible. Des deux candidats l'une mange ouvertement à la gamelle russe, l'autre tergiverse, prudent, munichois, effrayé par ce trop fort bruit de l'Histoire en marche qui lui gâte l'entre-deux-tours. » Extrait du Journal d’Anton Beraber au 14 avril 2022

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« Hier au soir à la débauche couillon, i ai pris une buffé su l’mitan du Ventchou Tils en traversant le canal à bicylclette : I ai cru que i’allai chère à cheute baille ! O l’était un coup à décorner les cocus fi d’garce. Mais crois-tu qu’i ai eu le fiel meulé, i m’en suis retourné d’même et i suis là ce matin pour te l’conter à c’t’heure. »

La guerre venait d’éclater moins loin que d’habitude. Les vitrines montrèrent tout-de-suite des habits aux couleurs du drapeau, pour la solidarité des clientes chics. Au delà de Dresde, les quadras en casquettes d'Amérique se saluant le poing à l'entrée du gymnase et les néo païens qui se fignolaient sur les bourgeons de l’équinoxe prétendirent tous vouloir en découdre, pour des motifs qui dépendaient. L’instinct de leur donner raison butait sur mon indolence d’insulaire. Les fantômes de mes Noëls trop parfaits commencèrent à défiler entre le frigo et la télé pour me conter mon incompétence au feu.

L’agression avait annulé les traditions de distance et soudé les épaules des piétons de Riga. Un bloc vibrant approchait l’ambassade en traversant sans hâte des carrefours dangereux, la circulation du soir lui ouvrait le passage avec respect.


On décidait ensuite d'aller boire le coup. Je devais m’envoler le lendemain vers une rectoscopie de contrôle. Dans l’ouest aveugle, c’était déjà la saison des cuisses blanches et des prunus roses.