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blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S - Index I

8 - Jean-François Bardeligne

Pousse berges - voyages

"On peut vivre Monsieur." Alberts K.     


ISLANDE, HIVERS NUCLÉAIRES 2011 ET 2012

Une nuit de trois mois, ça vous requinque l’âme et puis le cadavre. À la pause, le vent polaire nous faisait cramer les clopes trop vite pour qu’on fume. Le vieux pirate me dit d'aller me faire foutre parce qu'il croyait que je draguais la jeune fille qu'il chaperonnait, moi j'eus l'impression inverse. "Commence pas à me lécher le cul putain de Français" suggéra-t-il quand j'essayai de m'en faire un complice. 


Elle venait du Groenland mais physiquement elle aurait pu faire bouillir des marmites de lapin pour Attila. En dessous du menton, elle n'avait plus rien de sauvage, mais son visage lui donnait l'air aussi vierge que le continent qui l’avait vu naître, à deux trois pingouins près. Je crois qu'elle voulait juste parler à quelqu'un qu'elle n'avait pas déjà vu mille fois et elle me fit l'effet d'être humainement beaucoup trop bien pour ce monde-là.


Dans une ferme à côté du volcan qui avait repeint le ciel des derniers mois, un homme avait construit de ses mains l'escalier dans lequel sa femme s'était rompue les os. Elle ne pouvait plus accéder à la belle chambre du bas, dans la cave, dans la terre chaude. Elle assista quand même à la tonte des moutons dans la grange glacée. On avait cloué au mur toutes les merdes en bois que le vent de mer avait poussé par là pour que les bêtes tondues n'aient pas froid. "C'est pas une église" répétait le gars alors que nous travaillions.


Quatre-vingt bêtes à cornes apparurent d'un coup. Il fallait les chopper par la laine du dos, bien ferme et les amener au judoka fignoleur qui les valdinguait par terre avant de les débarrasser de leur manteau. Un pugilat de trois heures dont je sortais dans le noir, saignant et sans notion de climat. Au-dessus de moi, la beauté cosmique avait explosé en spectres multicolores et j'en prenais plein les plaies.


"Ramène pas de la merde dans la maison !" gueula une dernière fois le type, je me tenais des deux pieds dans une bouse gigantesque et cela constitua mes hivers de l’époque.    



DIAGONALE DU VIDE, AUTOMNE 2012

Tableau de Madara M.


Avec un Berbudeau en particulier, nous décidâmes de partir au Portugal en train, c'est ainsi que nous visitâmes Montpellier en Saxo trois portes.

Nous avions un gros livre des années soixante-dix, avec les curiosités touristiques secrètes de France. Il l’avait pris comme ça, chez ses parents. Nous quittâmes La Vallée à l'aube de l'après-midi, traversâmes dix minutes plus tard en saluant de la main le canal de l'Unima, Guinouard et d'autres carpistes y avaient leurs habitudes. Nous arrivâmes enfin, au bout d'une heure-et-demi, à Angoulême pour une première gorgée de distance. Nous avions remonté le fleuve en somme.

Un copain nous fit visiter un parking sous-terrain couvert de fresques impressionnantes, mais c'est surtout son appartement entièrement aménagé avec des meubles de camping qui m'avait dépaysé. Deux fins matelas de randonnée dans le couloir composaient pour une chambre d'amis coquette. Nous nous fîmes un peu chier tous les trois et les étudiants d'Angoulême nous regardaient. Le spectacle du campagnard devait avoir pour eux quelque-chose de valable car ils observaient sans relâche.


Le lendemain, nous entamions : le bouquin embarqué par hasard et qui prenait la place d'un passager dans la petite voiture, on pouvait à peine tourner les grandes pages, devenait la raison existentielle du périple absurde. Nous nous arrêtions aux sources bleu turquoise à l'Est d'Angoulême puis à la cascade du Saut du Loup en Corrèze où tout était comme sur les photos du livre.

Puis, nous fîmes halte chez un ancien Mellois. Il nous aurait hébergé s'il n'y avait pas eu le contretemps. Un jaloux était revenu trop tôt que prévu, ou autre affaire de ce genre, mais on ne s'attarda pas sur les détails car ça sentait encore la peinture fraîche. Un peu secoué, avec son sac de voyage mal fagoté, il nous fit quand même faire un tour de gabarre sur la Dordogne. Le froid qui annonçait déjà le Cantal nous colla des angines insupportables avant de nous emmener louer un bungalow hors de prix. Une compétition de pêche à la mouche occupait tout ce que le coin comptait d’abordable.

Les châtaignes tombaient avec fracas sur le toit puis roulaient bruyamment sur la tôle et tombaient à nouveau avec fracas sur la terrasse. Une nuit blanche, le voyage continuait d'être moyen jusqu'à Coulonges-la-Rouge incluse.


Suite à une étape merdique à Millau, nous randonnions dans les gorges de la Dourbie, sur des pentes escarpées. Après plusieurs heures d'efforts, nous rejoignîmes le plateau minéral, superbe, vent et désolation. Nous nous prenions un peu pour des explorateurs mais un petit yorkshire avec une clochette vint à notre rencontre en remuant une queue inattendue sur le causse désert.

Dans une boutique à odeurs du Larzac, j'achetai une bouteille de vin rouge à quinze degrés et une boite de cassoulet artisanal. Vers dix heures un matin, nous réchauffions tout ça sur un camping-gaz dans une entrée de champ. Ce moment-là fut parfait. C'était temps d'aller à Montpellier.


Nous émergions du parking sous-terrain sur une grande place avec des terrasses de café grandes comme des stades, c’était une ville étudiante. Nous prîmes place et commandions quand un type bien dans sa peau nous aborda :

" Vous êtes pas d'ici ?

- Non on est de Charente-Maritime, entre Rochefort et Saintes.

- J'aime bien votre allure générale, je vais prendre un pichet de bière et on va le boire." Lui-même avait un collier de barbe très noir et une chemise hawaïenne d’où jaillissait une

chaîne de cou. Malgré un assemblage de fautes de goût, il rayonnait de confiance et de sympathie et emballait une superbe étudiante turque à grand nez.

Après plusieurs trous noirs, je repris connaissance dans la cour d'une auberge de jeunesse du centre-ville parmi une assemblée hilare autour d'une grande table. J'avais le bras qui pissait le sang en divers endroits et je comprenais que j'avais échoué une méthode pour ouvrir une bouteille de rosé sans tire-bouchon. Le patron me donnait des sparadraps en me traitant de trou-du-cul et mon Berbudeau avait maintenant l'air vraiment déprimé.

Une bagarre violente éclata au cœur de la nuit dans le dortoir. Des mecs avec l'accent se donnaient tout. Nous abandonnions tout espoir et marchions vers notre voiture. Dans le parking sous-terrain, Nous attendîmes un peu car un gars n'avait pas tout à fait fini de pisser sur la Saxo. Il faisait encore nuit et nous traversions des villages où compère répétait toujours "mais qui peut bien habiter là ?"

Il fallait s'arrêter pour regarder un match de la France et nous trouvions un bar. On ne diffusait pas le match mais la patronne nous ouvrit une pièce où cohabitaient une télé et un perroquet qui chantait et sifflait très fort. J'ai aimé chaque minute de ce voyage, je crois.



RIGA, JUILLET 2023

Nous déménagions. Juste devant la grille, deux jeunes flics, un homme et une femme, photographiaient les cabanes construites en matériaux de récup par des anonymes pour les chats errants. Par habitude, les habitants du quartier se cachaient des bontés clandestines sous plusieurs épaisseurs de mauvaises mines. Ils amenaient des gamelles de restes, rafistolaient les niches, passaient des moments poings sur les hanches à traîner dans l'impasse en prétendant d'un air d'évidence, que tout ça c'était pour faire fuir les rats. Ils avaient en fait de bien plus belles raisons. Le talus serait nettoyé bientôt comme une ZAD de pacifistes mais il refleurirait, parce que les gens ont besoin de chats.




À force de misère, on ne pouvait plus donner d'âge aux Russes avec qui nous avions partagé la maison pendant deux ans. Des Lettons russophones en réalité, le temps leur chaulait les traces de vie mais laissait deviner de l’usure. Par la fenêtre, j'en voyais un torse-nu, short de sport, cigarette et nuque obliques, occupé à masser à l’alcool fort les pieds du gros d’en face, celui qui s’était monté un sauna bancal tout au bord de la voie ferrée. Il me tendait toujours un bifton par-dessus sa clôture en me demandant quelque-chose en mauvais Letton. Je ne comprenais jamais. Aujourd’hui dans le soleil et son survêtement, il était pâle comme ses chevilles. On sentait que ça n'allait pas. On l'avait assis à côté de la femme.  


Avant le massage, torse-nu avait mis le feu à un méchant tas de rouille d’une pleine bouteille de liquide inflammable et posé sur la grille des šašliks de porc marron bistre, directement dans la fournaise. Ça sentait comme quand le marmiton du diable rôtissait de l’étron sec.  Quand-même alléché par l’odeur, mon fils de cinq ans se pointa au jardin commun, enjamba la jardinière en pneu qui délimitait l’enclave et lâcha un sourire grand comme ça au milieu de la troupe. Pour eux, ce fût de l’or pour de vrai ce sourire. Fallait pas y voir rien de mièvre, ils en chiaient juste trop fort et trop souvent pour bouder le plaisir. La bonne femme attrapa un cylindre de viande brûlée, le trempa dans le ketchup et le tendit à un ange.  Je rappelai vite le petit mais il avait déjà croqué dedans.  



Rentrant par le couloir, il croisa la vieille dame du fond, la femme du moustachu. Elle raccompagnait son proprio qui lui rendait une visite, sûrement pas de courtoisie. Pour faire la voisine normale, celle qui montre à son logeur qu’elle a de la société, elle passa une main meulée dans les cheveux de mon fils en disant : « C’est mon petit copain ! ». Pauvre femme ! Aurait-on dit : elle n’a du bonheur que les dents ; qu’on aurait parlé trop vite. Je l’avais vue marcher sur le verglas en tenue de ville près de son bonhomme. Il la tenait avec tendresse et fermeté, pour qu’elle ne parte pas en glissade. Souvent elle me souriait au milieu du passage, en tenant en laisse un chat borgne. Pour plumer ses volailles et écorcher ses rongeurs, elle se mettait en face d’où je garais ma voiture, sur le petit banc en bois, penchée vers l’avant. Je coupais le contact en regardant partout où je pouvais sauf vers elle, trop anatomique.


Sur la gauche en entrant vivait le couple emblématique de la maison. Lui Jegna, il sortait toutes les dix minutes fumer un bout de clope tassé. Je me disais qu’il étouffait avec sa femme, dans les douze mètres carrés dont ils étaient propriétaires. On connaissait bien le contenu du logement parce que souvent, elle lui balançait sur la gueule, par la fenêtre. Une fois, il sentait la bière assis sur les marches, torse nu avec la clope. Sa femme portait une petite robe noire et du parfum. Leurs odeurs contraires dansaient le tango jusque dans le couloir et les langages corporels racontaient que Jegna avait oublié un anniversaire ou peut-être une rare invitation chez des amis. Il prenait sa tente de camping sur le râble en même temps qu’il nous disait un bonjour franc et placide, à mon fils et moi.


Un vieux veuf qui ne parlait que Russe bichonnait une Mercedes break bleue-marine des années quatre-vingt-dix. Il avait un petit seau avec lequel il puisait dans les récupérateurs d’eau de pluie pour y mettre un petit coup. Il pouvait alors sortir fièrement pour un tour du pâté de taudis. Pendant que je chargeais des meubles et des cartons de gueilles dans mon coffre, il vint me dire priviet et autre chose que je ne déchiffrai pas. Il avait le sourire et un bras très léger sur mon épaule. Puis il fit le geste de se serrer les mains sous le menton comme ça, en plissant des yeux et en souriant encore plus, avant de s'en retourner vers sa Mercedes. Il avait réincarné sa bonne-femme et elle rutilait d'eau de pluie et de coups de chiffon. 



EUROPE, JUILLET 2023

En repartant du gasoil, je rends le salut d'un trisomique du temps de ma mère. Il passe sur un tracteur tondeuse homologué pour la chaussée. Je connais bien l'homme, il est de mon âge. Aux anciens rivages, les solives ont tenu le coup, l'Atlantique ! mais les pierres romanes, les chevrons, sont meulées et le bardage… adieu marais, c'est tout foutu.


La Haute-Vienne, c’est la fin du Poitou, ses défaites et les miennes. Des haies jusque dans le Doubs, il fait bon conduire dans le déni. À Besançon dans les collines, Mathilde nous a enveloppé pour le pique-nique, un saint-nectaire fermier dans du papier exprès. De sources peu fiables, les miliciens de Prigojine sont en Bielorussie, prêt à étrangler l'Europe. La prévenance de Mathilde d'un bout et les salopards de Wagner de l'autre ?


Il faut arriver à Suwalki comme l'enfant du Sahel (de David Attenborough) mène son troupeau au point d'eau, avant les éléphants qui l'assècheront. Aire d'autoroute occupée par des camions endormis, ventres lourds, jusqu'aux derniers mètres de la bretelle d'accès. Dans le cru de la nuit, il est raisonnable de penser que ces hommes terminent de se masturber dans leurs lits-couchettes, banal. Ont-ils acheté des “travel-pussies” dans les distributeurs automatiques des toilettes allemandes ? Cinq-cents bornes avant Suwalki, point de sommeil.



Dans la nasse. C'est plusieurs heures de bouchons entre les murailles puantes du transport routier, la poussière des travaux, la déviation gavagnée. Plus de gasoil ni d'argent, GPS inutile, nous sommes perdus et je panique, les gros mots expliqués à mon co-pilote de six ans et demi, le finish à la boussole sur les chemins de terre, on franchit par hasard et c'est la Lituanie. Madara me parle au téléphone, me sauve et m'envoie des sous. Je fais le plein, euphorique. À la frontière Lettonne je me sens chez moi et je chante. J'oublie tout en déchargeant les bouteilles de Pineau à Riga. Il ne s’est pas passé grand-chose au fond.



JANVIER 2024, MER BALTIQUE

« What I have, it’s in abundance,

is my perpetual redundance. »

Ben Harper, Learn it all again tomorrow


« Stupid fucking white men ! »

Jim Jarmush, Dead Man


Pour la vingtième fois en dix ans,

je fais la route entre Saintonge et Vidzeme,

en essayant d’en comprendre exactement la distance.



Pensées frontalières

Au pays, il est une race qui trouve un goût à l’eau, le Cougna leur fait tort et il y a mes trisaïeux, en face des trous. Surprise : les photos des terres mangées ne sont pas disparpillées, au contraire. On se ressouvient la pneumoconiose de Colin, l’ardoise ! la charrette de foin de Tucduhal et comme il se fendit le crâne, ou Renoux qui s’ouvrît le ventre du nombril à la pomme d’Adam d’un coup de tronçonneuse malhabile, à cause d’une vipère qui lui avait rentré dans la botte.


Dans le batè

Au tour des transporteurs d’être transportés. Les camions dorment et eux passent des coups de fil interminables dans l’entrepont. Nous on se couche car il est tard, le haut-parleur dans la chambre annonce soudain l’ouverture du bar, puis sept heures plus tard, le service du petit-déjeuner. Émile réveillé en sursaut, remercie chaleureusement la voix et dégringole au bas de sa couche en riant. Nous le suivons au buffet.

Quelques dessins d’enfants sur un petit bureau dans l’espace jeu, les mêmes que ceux de mes élèves, des sortes de mangas mignons, des vaches avec des couronnes, des poissons avec des parapluies arc-en-ciel, plus de château, ni de pirate, ni même de maison avec la cheminée qui fume, l’écran a annulé le temps et l’espace.

Sur la télé une chanteuse asiatique androgyne, plutôt très habillée, déhanché mécanique, teint de poupée parfaitement homogène, bras fins et longs, mouvements de robot, puis une chanteuse noire, gorge perlée de sueur, cheveux humides, chorégraphie suggestive.

Des hommes larges et sanguins, avec de très gros ventres, un par table, deux parfois, mangent. Assis tout près de nous, ceux que j’appelle pour moi-même les Philippins. Un jeune mâche bouche ouverte et complètement de travers, en diagonale d’une oreille à l’autre, une saucisse breakfast. Un Russe seul se gratte le dedans de l’oreille avec un cure-dent. Il me regarde pour se faire une idée et il sent comme des fonds de bière de la veille autour d’un cendrier. Tous regardent par les fenêtres cet horizon bouleversant.



Comment ça se peut ?

Une fois sorti du bateau, il fallait encore traverser la Kurzeme, la Zemgale et la Vidzeme pour rejoindre Riga. Il était juste minuit et le thermomètre indiquait -24°. La voiture n’avait jamais été aussi chargée, la carrosserie touchait presque les roues.

On emmenait : une huche à pain dans un pays de miches rondes ; tous les vingt-quatre volumes de “Tout l’Univers” tels qu’on les vendait en porte-à-porte en 1991 moins la lettre B ; des vinyles rayés de Dylan ; quatre-vingt-dix mètres de cordes de bateau bien roulés ; un soupçon de culpabilité d’habiter trop loin des mes parents pour élaguer la grande haie de laurier, changer les planches de la terrasse du bas, voir ce qui cloche avec le chauffe-eau et les effets secondaires des rayons.

Je ne reconnaissais pas les charognes au bord de la route. Les feux de croisement étaient en panne depuis l’Allemagne et les anti-brouillards sur la mort transformaient la glace en plumes de feu, en écailles d’argent, faisaient les martes et les renards en chimères.

Dans la solitude ensommeillée de l’habitacle, je paniquais un peu. Une paranoïa. Je pensais aux roulis du bateau. Je fonçais dans un tunnel et derrière les grandes parois d’obscurité, à 40° d’amplitude thermique de mon siège conducteur, je me demandais si la Courlande…

Est-ce que, parmi les anciennes bécanes atomiques des soviets, nous reposions tous les trois au fond de la Baltique ? Et plus important : depuis quand ?



 

LIEU GARDÉ SECRET, JANVIER 2024

« Les vins au verre, on sait jamais depuis quand la bouteille est ouverte », Alexis R, sommelier


Loudon Wainwright the third, DRINKING SONG


Jour 1

Tant que vous êtes en bas et puis à suer de la gueule, nous autres enseignons aux lycées français de l’étranger dans des pays où le salaire médian ne couvrirait pas nos frais de bouche. On nous envoie dans des capitales, pour des formations toutes payées. Ceux d’entre nous qui se rappellent le chômage, la larbinerie ou l’intérim planent encore plus fort que les autres. J’allais dans le resto indiqué par la réceptionniste et on m’asseyait à une table, juste à côté d’un groupe raide beurré de collègues de l’antenne locale. Je ne les connaissais point mais on entendait qu’ils étaient du métier alors je me présentai pour ne pas faire l’espion et nous bûmes de concert.


Jour 2

Sur la terrasse, des anciens beaux-bosses fument en tremblotant. Il ne fait pas froid mais ils combattent l’autre hiver. Celui des flacons et des copains qui insistaient avec des sourires les bâtards, puis qui se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. On n’a plus de nouvelles.

Je leur regarde les lèvres qui font des playbacks en Allemand. Se pointe la serveuse, frange mais pro et plutôt chouette, je lui dis que je voudrais bien du rouge alors elle m’explique les vins aux verres et comme il n’y en pas si tant, je lui fais comme ça : “I am gonna try them all”. et avec des dumplings tyroliens. Un grand, forcément blond, me pique les toilettes, je vais dans les all gender, je me sens bien dans cette ville où l’on peut se choisir. Avec chaque verre de vin, on m’amène un verre d’eau. Je n’y touche pas, ils sont intacts, alignés là comme des vrais jumeaux, boulier morbide qui scande un monde parallèle ou j’aurais bu de l’evian. Le chevelu dont je me gaussais d’avance parce qu’il dépiaulait une guitare, est un génie et je ne veux plus partir. Alors je commande tant de plats que le chef me prend pour un gars du Michelin, le vient me servir lui même, dit. Le fait de boire tout ça, le fait de boire.


Jour 3

Ai fini par sympathiser et la collègue prend le même vol. À l’aéroport où ce qu’il y a des bars jusque ras l’avion, elle rerecommande encore une énième « moitié de bière » alors que les gens se lèvent pour embarquer. On boit culs secs et rassurés, en somme d’avoir retrouvé quelqu’un de compétent car finalement dans notre groupe de travail, on s’était sentis drôles genre tintin au pays des gouines rouges. Les collègues prenaient des limonades et disaient qu’elles piquaient de trop, ça m’avait forcé la veille de partir après deux bières pour ne pas écoper d’une réputation. En descendant de l’avion, le mari de la collègue est venu la chercher, il lui a amené une canette de bière.





AVRIL 2024, LES CHIENS STÉRILES DE TBILISSI

ou autre titre

pompeux



A Londres, les caméras de surveillance vous emboîtent le pas. Vous sortez d’un cadre pour entrer dans l’autre 

et on n’y parlera bientôt plus de distance. On dira : 

mon travail est à trois zones de balayage 

et deux angles morts de mon domicile.

C’est plus subtil à Tbilissi. Sur toutes les places, 

installés sur une dalle blanche, au sud, un chien stérile.


À des fois le temps me dure,

à des fois je reste aux copains.

Et plus que je deviens mûr,

plus que je reviendrai demain,

m’allonger au pied du mur

pour m’engueuler contre rien.