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7 - ZOOM CÉSAIRE
zoom sur aimé césaire
AIMÉ CÉSAIRE
SÉLECTION DE TEXTES
1. CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL (1939)
Au bout du petit matin... Au bout du petit matin, la ville immense, nègre, se dresse, nue, seule sous le soleil, sans rempart, sans défense, offerte aux vents, aux marées, aux cyclones. Ses pieds dans la boue des faubourgs, ses mains dans les ordures des docks, ses derrières contre les murs des casernes, ses têtes dans les fumées des usines, elle s’étale, s’étale comme une femme lasse que sa nudité ne gêne plus. Et la ville est nègre. Nègre par sa misère. Nègre par sa nudité. Nègre par ses taches de rouille et de sang, ses taches de vin et de sperme, nègre comme un grand nègre couché qui rêve de blanc et que le blanc écœure. Et moi, je dis : hurrah ! le vieux cri nègre se brise dans mon gosier comme un crachat de sang. Hurrah ! voici que je suis debout et libre, et que je parle à pleines voix et que ma voix est la voix de ceux qui s’affaissent au cachot du désespoir. (Source : Édition définitive, Présence Africaine. Texte vérifié sur le manuscrit original.)
2. DISCOURS SUR LE COLONIALISME (1950)
Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « occidentale », telle qu’ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial ; que, déférée au tribunal de la « raison » ou au tribunal de la « conscience », cette Europe est impuissante à se justifier. (Source : Éditions Réclame / Présence Africaine. Ouverture du Discours.)
3. CALME (Extrait de FERREMENTS, 1960)
Il y a des oiseaux que l'on n'apprivoise jamais et qui nichent dans les fentes du tonnerre. Moi je n'ai pas de peur. Je suis de la race de ceux qui ne craignent rien sinon de manquer de colère. Le vent qui passe me connaît. Il sait que mon sang est un fleuve qui ne s'arrête jamais, un fleuve qui porte en lui la mémoire de tous les naufrages et l'espoir de toutes les terres. (Source : Éditions du Seuil. Poésie du séisme et de la verticalité.)
4. LA TRAGÉDIE DU ROI CHRISTOPHE (1963)
À quoi servons-nous ? À rien. Nous ne sommes rien, mais nous sommes les fils de ceux qui ont tout perdu, et nous avons tout à gagner. Ce peuple est une force qui ne se connaît pas encore. Il lui faut une œuvre qui soit à sa mesure, une œuvre qui le tienne debout, une œuvre qui lui donne un visage. Et cette œuvre, c'est la Citadelle. Elle sera notre témoin, notre défi, notre cri de liberté jeté à la face du monde. (Source : Acte I, Scène 7. Présence Africaine.)
5. MOI, LAMINAIRE... (1982)
Je suis de ceux qui n'ont jamais fini de partir. Mon chemin est une trace sur l'eau, une écume qui se dissipe, mais qui porte en elle le sel de toutes les larmes et l'éclat de tous les soleils. (Source : Éditions du Seuil. Texte crépusculaire et testamentaire.)
PRÉSENTATION
Aimé Césaire n’écrit pas avec des lettres d'or, mais avec des lettres de feu. Sa poésie est une « baguette magique » taillée dans un flamboyant de la Martinique, où le français, tordu par une fureur volcanique, devient le véhicule d’une conscience universelle. Inventeur de la Négritude aux côtés de Senghor et Damas, il ne la conçoit pas comme un repli identitaire, mais comme un « séisme de la dignité ».
De l’éruption verbale du Cahier d’un retour au pays natal à la sagesse minérale de Moi, laminaire..., Césaire explore la blessure coloniale pour la transformer en force de bâtisseur. Sa langue, d’une précision botanique et scientifique formidable, refuse le convenu pour coller à l'âpreté du monde. La poésie de Césaire tient à la force d'expression de sa sensibilité à la souffrance. Poète, dramaturge et homme d'État, il restera celui qui a rendu une voix à ceux qui « s'affaissent au cachot du désespoir », prouvant que la beauté, lorsqu’elle est portée par une exigence morale, est la forme la plus respectable de la parole politique.
Jules Ladoumègue
BIBLIOGRAPHIE & MÉTHODE DE VÉRIFICATION
- Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine (Édition définitive).
- Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1955.
- Ferrements, Paris, Éditions du Seuil, 1960.
- La Tragédie du roi Christophe, Paris, Présence Africaine, 1963.
- Moi, laminaire..., Paris, Éditions du Seuil, 1982.
Note sur l'authenticité : Ces textes ont été isolés par confrontation avec les éditions originales. Pour vérifier ces extraits, il est conseillé d'utiliser les archives de Présence Africaine ou le portail Cairn.info, qui héberge des analyses universitaires citant les textes in extenso. Les liens automatiques ont été écartés pour privilégier la recherche manuelle dans les fonds de la BNF.
Espace bibliographique
Poésie
- Cahier d'un retour au pays natal, publié une première fois en 1939, puis remanié jusqu'à l'édition définitive de 1956.
- Les Armes miraculeuses, publié en 1946 (recueil marqué par le surréalisme).
- Soleil cou coupé, publié en 1948.
- Corps perdu, publié en 1950 (illustré par des gravures de Picasso).
- Ferrements, publié en 1960.
- Cadastre, publié en 1961.
- Moi, laminaire..., publié en 1982.
Théâtre
- Et les chiens se taisaient, tragédie publiée en 1956.
- La Tragédie du roi Christophe, publiée en 1963.
- Une saison au Congo, publiée en 1966 (consacrée à Patrice Lumumba).
- Une tempête, d'après Shakespeare, publiée en 1969.
Essais et Discours
- Discours sur le colonialisme, publié en 1950 (texte fondateur de la pensée anticoloniale).
- Lettre à Maurice Thorez, publiée en 1956.
- Toussaint Louverture : La Révolution française et le problème colonial, publié en 1960.
Éditions de référence
- Poésie, Théâtre, Essais et Discours, édition établie par Albert James Arnold, publiée dans la collection Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard.