Le dépôt
Musaraignes et chancre noir - poèmes
Duc, les frères Duc (ou peut-être Lanelongue) et la fendeuse à Duc
AUX FRÈRES ET LEURS COUSINES
Parfois,
en amont de la ligne de vie,
la cale et les vraies ampoules
usent si bien les rides de paume
qu'elles en effacent la naissance,
alors on ne sait plus
d’où sortent ces gens.
On sait où ils vont
dame : on leur lit dans les fractales de couperose,
on y voit l’avenir sous le hâle
et les rides de petites joies,
ils vont nulle part.
D’autres fois, quand même
ils font une étape
avant, pour une commission,
une dette, ou une odeur
qu’ils reconnaissent.
CHANGER L’EAU, TAILLER LES TIGES
“Mettons unetelle
qu’aurait nagé sous la fagnasse,
des deux bras sans pincer du blaire.
Lui pousseront à chaque bord de goule des branchies de fortune.
Arriverait-t-elle
sans avoir les yeux qui se glacent,
au décembre de la misère
à regarder dans le froid d’dehors, qu’elle finirait par voir la lune.”
SIBERIA
Derrière les enclaves
où l’épine et le bouleau s’accordèrent
à passer le coup de propre,
tout un pays d’héroïnes et leurs frères
marmonne un bout de siècle.
Pour de la sottise
ou de bonnes manières
et tout ce qu’on ramasse
à l’oeil de pie
dans le pli des rideaux de fer.
LES FAITS D’ARME
Bonjour les prouesses : untel
avec ses soixante-douze huîtres, ou
l’autre avec ses seize pastis et
ses deux œils aux beurres noires
ressassés sans cesse.
On s’y croit.
Puis à leur tour
elles évoquent,
ogres et douleurs,
le silence dure.
On se retrouve, fragiles fils joufflus,
ignorants, choyés par des martyrs.
REVENIR VIVANT DE TOMBOUCTOU
« Au voyageur infatigable, patient et intrépide,
à l’observateur attentif et ingénieux, à l’homme persévérant,
ferme et stoïque au milieu des périls » épitaphe de René Caillé
Il ne vit aucune fée.
Mais des fantômes penchés
sur le berceau d’une bise.
Radeaux flottés, rigor mortis
et caprices du pertuis : les Rohan,
Ducs de Soubise et fous de guerre à l’eau de vie.
Issues de baïnes, filles à l’embouchure,
des mains d'œuvre iliennes seulement,
sans glisser sur les paquets de mer
survivent à l’enrochement.
Le dominant et le héron
frôlent les canons de l’arsenal,
virent plein Nord, voient l’amont,
et caressent la nuque d’un drôle.
Il marche orphelin
depuis ce matin et Mauzé -sur-le-Mignon. Il marche
encore jusque dans le premier méandre.
Un bateau part de Rochefort
au Sénégal, loin du bagne de son père, du lit de sa mère,
loin de ses morts l’attendent des terres
vierges de corps qui se décomposent dedans.
Alors avec plus rien de sang
pour lui circuler depuis les coudes
jusque dans le bout des phalanges,
pétrifié par les poignards
qui vous forcent à secouer le bras
quand un sol dur
vous ankylose une sieste,
il s’oblige de tout dormir
le sommeil qui lui reste.
Dans les dunes,
rien ne prouve plus l'existence des caravaniers.
Et encore, il doute
des Maures et de Tombouctou.
Embourbé droit dans l'horizon,
quand même il s’en retourne,
dans un autre trou de Saintonge,
il la retrouve la terre d’éponge.
LA FENDEUSE À DUC
Derrière le chancre noir
ou la brûlure, c’est les musaraignes
qui se mettent dans le saule.
On fera venir Duc pour nous
donner la main. On en fera
de même demain ou un autre jour.
“Le petit c’est lui Duc le deuxième
Lanelongue et le troisième j’sais pas
mais peut-être aussi Duc.”
RENAULT 9 PHASE 1 BIS BEIGE INCERTAIN
Sans émotion
et sa roulée jamais éteinte,
mon père menait une vierge de fer.
La bonne affaire.
Prix à la craie encore écrit
sur la portière. Moi mort-vivant de honte,
encore l’âge de m’asseoir à l’arrière.
Dans une de même, dix ans après,
avec les frères que je choisissais
on était fier.
LES ZIGUES
Des qui boivent à grands traits
et qui se mouchent
pas d’un dail non mais
des fois, ceux à qui on la fait pas.
Les gars de là bas ? ha !
faut voir les mastars, dis,
des qui payent des mines, puis
la dernière qui les a mis au pas,
elle date pas d’hier tiens,
Des qui se font chier quoi…
LES CORPS ACIDES
Aux loufiats et certains gars de sauce
Traitant la soif, arqué
des hanches, il contrepèse
une pile de huit, disserte du monde
entier et un peu de vin, sans faire montrer
son labeur. Extase des convives,
et tablier de haute couture
après l’hécatombe
salutaire, les poissons inoculés.
Notre meilleur ami c’est lui
et on lui admire tout le métier
Minerve à plateau qui décoince
les plus timides de la bourse, dites dont
qu’il fait discrètement
Sacré descente
Les rôts
Par amour pour les gars de service
on se fait du tort à recommencer
encore demain. Mais ensuite
l’hiver précoce nous épaissit le sang.
Les flocons de bile nous ont flouté
les arêtes des joues
On marche difficilement . Les cuisses qui se touchent
jusqu’au bureau de tabac où l’on se découvre
les entrailles sur des blagues de misère
On aurait su qu’on aurait peut-être pris une salade,
temps en temps, pis moins de liqueur
On n’a pas connu la mesure
Mais on lègue nos corps à l’absence
LA PESTILENCE
Aux Deux-Sèvres
Y avait une galle propre,
les trois pays, ravagés ! nous
on était trop marginaux
pour prendre des mesures
sanitaires quoi. Peut-être même
sûrement qu’on y était à l’origine.
Pas sûr mais les gens
le disaient, je comprends dame.
Des lésions qui cicatrisaient
pas, comme ces villes
puis d’autres campagnes
où on continu nous
d’habiter en plein dedans
pour pas qu’elles se referment.
Une galle propre ça se garde
longtemps puis ça devient la vie.
Juste sous l’épiderme mais
quasiment en surface.
ANNIVERSAIRE
Au rebours de qui boit à gré, s’en maudit
les lendemains, gâte sa bonne main, tiens !
vais m’en tenir à vous regarder.
Au péril de me souiller dans le gnangnan, plait
à ceux qui se graissent le chou aux fanfreluches,
vais me commencer de dire je.
Vouloir aujourd’hui pareil comme les autres, surtout
n’y rien forcer. Savoir comment et pourquoi je t’agace,
bien m’en garder.
Regarder la poussière et la trajectoire
impeccable dans le temps jusqu’à la plinthe,
sans l’achaler.
Écouter les rides raconter
qu’il grandit comme i faut
dans son couloir cendré.
SUR LES ÉPAULES DES NABOTS,
“Je leur laisse à tous deux le souvenir d'un père qui les a beaucoup aimés, qui s'est fait tuer en brave pour la patrie.” Georges G, poilu.
L’apéro est le champ de bataille
des hommes sans guerre. Chawi, hors d’âge,
plus de patronyme, maigre et sculpté
en grand sec par le tabac et le papier à rouler,
ne porte qu’un slip blanc, qui semble
immaculé en comparaison. Le reste du gonze
est bronzé, crasseux et serviable. Mort.
Gilo, violet et écarquillé, qu’est ce qui fait encore
circuler le sang là-dedans ? Le rire, la douleur,
les copains, l’alcool. Ventre énorme,
silhouette massive et face de parpaing
large comme un Moai, qui jaillit
d’un polo passé,
prête à exploser. Mort.
Nanard, le regretté, dernier
combattant à casquette de trappeur.
Roux et moustachu, incompréhensible avec des lunettes
qui foncent lorsqu’il traverse la place
entre les deux bistrots. Alors il rejoint
le comptoir à tâtons, en aveugle
mais son chien est mort. Mort.
Maujard le salaud, qui sortait
la télévision dehors les soirs de match. Voisin
au potentiel de nuisance
infini qui réunissait la bande
et battait sa femme terrifiée
par habitude jusqu´aux buissons
les plus touffus de notre jardin.
Elle y trouvait refuge
jusqu´à ce que ma mère
lui amène un café et la fasse entrer
chez nous. Mort debout,
mort dans ses frocs, mort vivant
mais il n'a jamais été un héros,
je le connaissais de trop près.
Et les foules
de miraculés aux lunettes scotchées,
aux voiturettes trafiquées,
qui trompent la Mort
dans des linceuls écarlates
et qui cannent avant la fin
de ma phrase. Morts.