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AUTEUR-E-S - Index I

8 - Jean-François Bardeligne

Musaraignes et chancre noir - poèmes

Duc, les frères Duc (ou peut-être Lanelongue) et la fendeuse à Duc


AUX FRÈRES ET LEURS COUSINES

Parfois,

en amont de la ligne de vie,

la cale et les vraies ampoules

usent si bien les rides de paume

qu'elles en effacent la naissance,


alors on ne sait plus

d’où sortent ces gens.


On sait où ils vont

dame : on leur lit dans les fractales de couperose,

on y voit l’avenir sous le hâle

et les rides de petites joies,

ils vont nulle part.


D’autres fois, quand même

ils font une étape

avant, pour une commission,

une dette, ou une odeur

qu’ils reconnaissent.



CHANGER L’EAU, TAILLER LES TIGES

“Mettons unetelle

qu’aurait nagé sous la fagnasse,

des deux bras sans pincer du blaire.

Lui pousseront à chaque bord de goule des branchies de fortune.

Arriverait-t-elle

sans avoir les yeux qui se glacent,

au décembre de la misère

à regarder dans le froid d’dehors, qu’elle finirait par voir la lune.”



SIBERIA

Derrière les enclaves

où l’épine et le bouleau s’accordèrent

à passer le coup de propre,

tout un pays d’héroïnes et leurs frères

marmonne un bout de siècle.


Pour de la sottise

ou de bonnes manières

et tout ce qu’on ramasse

à l’oeil de pie

dans le pli des rideaux de fer. 



LES FAITS D’ARME

Bonjour les prouesses : untel

avec ses soixante-douze huîtres, ou

l’autre avec ses seize pastis et

ses deux œils aux beurres noires

ressassés sans cesse.

On s’y croit.

Puis à leur tour

elles évoquent,

ogres et douleurs,

le silence dure.

On se retrouve, fragiles fils joufflus,

ignorants, choyés par des martyrs.



REVENIR VIVANT DE TOMBOUCTOU

« Au voyageur infatigable, patient et intrépide, 

à l’observateur attentif et ingénieux, à l’homme persévérant, 

ferme et stoïque au milieu des périls » épitaphe de René Caillé

Il ne vit aucune fée.

Mais des fantômes penchés 

sur le berceau d’une bise. 

Radeaux flottés, rigor mortis 

et caprices du pertuis : les Rohan, 

Ducs de Soubise et fous de guerre à l’eau de vie.


Issues de baïnes, filles à l’embouchure,

des mains d'œuvre iliennes seulement,

sans glisser sur les paquets de mer

survivent à l’enrochement.

Le dominant et le héron

frôlent les canons de l’arsenal,

virent plein Nord, voient l’amont,

et caressent la nuque d’un drôle.


Il marche orphelin 

depuis ce matin et Mauzé -sur-le-Mignon. Il marche 

encore jusque dans le premier méandre.

Un bateau part de Rochefort

au Sénégal, loin du bagne de son père, du lit de sa mère,

loin de ses morts l’attendent des terres 

vierges de corps qui se décomposent dedans.


Alors avec plus rien de sang

pour lui circuler depuis les coudes

jusque dans le bout des phalanges,

pétrifié par les poignards

qui vous forcent à secouer le bras

quand un sol dur 

vous ankylose une sieste,

il s’oblige de tout dormir 

le sommeil qui lui reste.


Dans les dunes,

rien ne prouve plus l'existence des caravaniers. 

Et encore, il doute

des Maures et de Tombouctou. 

Embourbé droit dans l'horizon, 

quand même il s’en retourne, 

dans un autre trou de Saintonge, 

il la retrouve la terre d’éponge.



LA FENDEUSE À DUC

Derrière le chancre noir

ou la brûlure, c’est les musaraignes

qui se mettent dans le saule.


On fera venir Duc pour nous

donner la main. On en fera

de même demain ou un autre jour.


“Le petit c’est lui Duc le deuxième

Lanelongue et le troisième j’sais pas

mais peut-être aussi Duc.”




RENAULT 9 PHASE 1 BIS BEIGE INCERTAIN 

Sans émotion

et sa roulée jamais éteinte,

mon père menait une vierge de fer.

La bonne affaire. 

Prix à la craie encore écrit  

sur la portière. Moi mort-vivant de honte,

encore l’âge de m’asseoir à l’arrière.  


Dans une de même, dix ans après, 

avec les frères que je choisissais 

on était fier.



LES ZIGUES

Des qui boivent à grands traits


et qui se mouchent

pas d’un dail non mais

des fois, ceux à qui on la fait pas.

Les gars de là bas ? ha !

faut voir les mastars, dis,

des qui payent des mines, puis

la dernière qui les a mis au pas,

elle date pas d’hier tiens,


Des qui se font chier quoi…



LES CORPS ACIDES

Aux loufiats et certains gars de sauce

Traitant la soif, arqué 

des hanches, il contrepèse 

une pile de huit, disserte du monde 

entier et un peu de vin, sans faire montrer

son labeur. Extase des convives, 

et tablier de haute couture 

après l’hécatombe 

salutaire, les poissons inoculés. 

Notre meilleur ami c’est lui

et on lui admire tout le métier 

Minerve à plateau qui décoince 

les plus timides de la bourse, dites dont 

qu’il fait discrètement


Sacré descente 


Les rôts 


Par amour pour les gars de service

on se fait du tort à recommencer 

encore demain. Mais ensuite 

l’hiver précoce nous épaissit le sang.

Les flocons de bile nous ont flouté

les arêtes des joues

On marche difficilement . Les cuisses qui se touchent 

jusqu’au bureau de tabac où l’on se découvre 

les entrailles sur des blagues de misère 

On aurait su qu’on aurait peut-être pris une salade, 

temps en temps, pis moins de liqueur

On n’a pas connu la mesure 

Mais on lègue nos corps à l’absence



LA PESTILENCE

Aux Deux-Sèvres

Y avait une galle propre,

les trois pays, ravagés ! nous

on était trop marginaux

pour prendre des mesures

sanitaires quoi. Peut-être même

sûrement qu’on y était à l’origine.

Pas sûr mais les gens

le disaient, je comprends dame.


Des lésions qui cicatrisaient

pas, comme ces villes

puis d’autres campagnes

où on continu nous

d’habiter en plein dedans

pour pas qu’elles se referment.

Une galle propre ça se garde

longtemps puis ça devient la vie.


Juste sous l’épiderme mais

quasiment en surface.



ANNIVERSAIRE

Au rebours de qui boit à gré, s’en maudit

les lendemains, gâte sa bonne main, tiens !

vais m’en tenir à vous regarder.


Au péril de me souiller dans le gnangnan, plait

à ceux qui se graissent le chou aux fanfreluches,

vais me commencer de dire je.


Vouloir aujourd’hui pareil comme les autres, surtout 

n’y rien forcer. Savoir comment et pourquoi je t’agace,

bien m’en garder.


Regarder la poussière et la trajectoire 

impeccable dans le temps jusqu’à la plinthe, 

sans l’achaler.


Écouter les rides raconter

qu’il grandit comme i faut

dans son couloir cendré.



SUR LES ÉPAULES DES NABOTS,

“Je leur laisse à tous deux le souvenir d'un père qui les a beaucoup aimés, qui s'est fait tuer en brave pour la patrie.” Georges G, poilu.

L’apéro est le champ de bataille 

des hommes sans guerre. Chawi, hors d’âge, 

plus de patronyme, maigre et sculpté 

en grand sec par le tabac et le papier à rouler,

ne porte qu’un slip blanc, qui semble 

immaculé en comparaison. Le reste du gonze

est bronzé, crasseux et serviable. Mort.


Gilo, violet et écarquillé, qu’est ce qui fait encore 

circuler le sang là-dedans ? Le rire, la douleur,

les copains, l’alcool. Ventre énorme,

silhouette massive et face de parpaing

large comme un Moai, qui jaillit

d’un polo passé,

prête à exploser. Mort.


Nanard, le regretté, dernier

combattant à casquette de trappeur.

Roux et moustachu, incompréhensible avec des lunettes

qui foncent lorsqu’il traverse la place

entre les deux bistrots. Alors il rejoint 

le comptoir à tâtons, en aveugle

mais son chien est mort. Mort.


Maujard le salaud, qui sortait

la télévision dehors les soirs de match. Voisin

au potentiel de nuisance

infini qui réunissait la bande

et battait sa femme terrifiée 

par habitude jusqu´aux buissons 

les plus touffus de notre jardin.


Elle y trouvait refuge

jusqu´à ce que ma mère

lui amène un café et la fasse entrer

chez nous. Mort debout,

mort dans ses frocs, mort vivant

mais il n'a jamais été un héros,

je le connaissais de trop près.


Et les foules

de miraculés aux lunettes scotchées,

aux voiturettes trafiquées,

qui trompent la Mort

dans des linceuls écarlates

et qui cannent avant la fin

de ma phrase. Morts.