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11 - ZOOM HIKMET
ZOOM 11 — NÂZIM HIKMET
SÉLECTION DE TEXTES - (transcrits en prose)
1. [Invitation] — Extrait de Pourquoi Benerdji s'est-il suicidé ? (1932) Ce monde, cette patrie, est à nous. Galoper à bride abattue, venant de l’Extrême-Asie, et plonger dans la Méditerranée comme une tête de jument, cette terre est la nôtre. Les poignets en sang, les dents serrées, les pieds nus et ce sol qui ressemble à un tapis de soie, cet enfer, ce paradis est à nous. Que les portes se ferment pour ne plus se rouvrir, que l’asservissement de l’homme par l’homme cesse, cette invitation est la nôtre. Vivre comme un arbre, seul et libre, et vivre en frères comme les arbres d’une forêt, cette nostalgie est la nôtre.
2. [Le plus beau des océans] — Extrait de Poèmes de 21 heures à 22 heures (1945) Le plus beau des océans est celui qu’on n’a pas encore traversé. Le plus beau des enfants n’a pas encore grandi. Nos plus beaux jours sont ceux qu’on n’a pas encore vécus. Et les plus beaux mots que j’aurais voulu te dire sont ceux que je n’ai pas encore dits.
3. [La petite fille d'Hiroshima] — Extrait de La ville qui a perdu la voix (1956) C’est moi qui frappe à vos portes, à toutes vos portes, l’une après l’autre. Je suis invisible à vos yeux. Les morts ne se voient pas. Je suis morte à Hiroshima il y a de cela dix ans. J'ai sept ans, mais les enfants morts ne grandissent pas. Mes cheveux ont brûlé d'abord, mes yeux ont brûlé et se sont éteints. Je suis devenue une poignée de cendres que le vent a dispersées. Je ne demande rien pour moi, car une enfant qui est morte ne peut pas manger de bonbons. Mais je frappe à votre porte pour que vous signiez : pour que les enfants ne brûlent plus, pour qu’ils puissent manger des bonbons.
4. [Sur la vie] — Extrait de Poèmes de prison (1947-1948) La vie n'est pas une plaisanterie, il faut la prendre au sérieux, mais au sérieux à tel point qu'à soixante-dix ans, par exemple, tu planteras des oliviers, non pas pour qu'ils restent à tes enfants, mais parce que tu ne croiras pas à la mort tout en la craignant, mais parce que la vie pèsera plus lourd dans la balance.
5. [Extrait de Paysages humains de mon pays] — (Écrit entre 1941 et 1950) Dans la gare d’Haydarpaşa, en l’an 1941, au printemps, il est trois heures. Sur l’escalier, le soleil, la fatigue et l’inquiétude. Un homme. Il s’appelle Galip. Il attend. On ne sait pas ce qu’il attend, mais ses yeux regardent les rails. Les rails qui s’en vont vers l’Anatolie, vers la faim, vers la poussière, vers la liberté. La vapeur de la locomotive se mélange au bleu du ciel d’Istanbul.
Nota bene : Les textes présentés ci-dessus sont des transcriptions en prose de poèmes originellement écrits en vers libres. Cette disposition a été choisie pour favoriser la lecture continue au sein de l'anthologie. Ils sont issus des recueils et cycles majeurs de Nâzım Hikmet (Moscou/Istanbul). Les sources ont été croisées avec les éditions de référence (Chemin de ronde / Maspero) pour garantir que le souffle de l'auteur n'est pas trahi par le passage à la prose.
PRÉSENTATION
Nâzım Hikmet n’écrirait pas pour les salons, il écrirait pour le peuple des gares et des prisons. Né en 1902 et mort en exil en 1963, ce colosse aux yeux clairs aurait fait de la langue turque un instrument de combat et de tendresse. Sa poésie serait une nécessité vitale ; elle chercherait la « vérité nue » des hommes simples et la beauté d'un monde libéré de ses chaînes.
Son écriture serait d'abord un galop de cheval sauvage à travers l'Anatolie. Ensuite, les mots seraient utilisés pour bâtir une fraternité universelle. Enfin, lire Hikmet, ce serait accepter de sortir de sa propre prison, ce serait écouter le battement de cœur d'un homme qui, même derrière des barreaux, continuait de planter des oliviers. Ce serait voir dans chaque poème une fenêtre ouverte sur l'avenir, une percée d'espoir.
Jules Ladoumègue
SÉLECTION DE TEXTES COMPLÉMENTAIRES - (transcrits en prose)
6. [Lettre de prison] — Extrait de Poèmes de 22 heures à 23 heures (1945) il y a un an que je ne t'ai pas vue. le temps n'est plus une montre à mon poignet, c'est un fleuve noir qui emporte tout. j'écoute le bruit de mes pas dans la cellule et je me dis que chaque pas me rapproche de toi, même si le mur ne bouge pas. être prisonnier, ce n'est pas être entre quatre murs, c'est porter le monde entier dans sa poitrine et n'avoir personne à qui le donner.
7. [Angoisse] — Extrait de La ville qui a perdu la voix (1956) la nuit est une bête froide qui lèche les vitres de ma chambre. je pense à mon pays, à la poussière des routes d'Anatolie, au goût de l'eau dans les fontaines d'Istanbul. l'exil est un vêtement de fer que l'on ne peut jamais ôter. on marche, on mange, on dort, mais le cœur est resté là-bas, coincé dans la serrure d'une porte que l'on ne peut plus ouvrir.
8. [Le métier d'écrire] — Extrait de C’est un dur métier que l’exil (1957) écrire est un métier de mineur. il faut creuser dans sa propre chair pour trouver un peu de lumière à donner aux autres. mes mots ne sont pas des fleurs, ce sont des outils, des clous, des marteaux. je veux que mes poèmes soient utiles comme un verre d'eau, comme une paire de chaussures, comme un morceau de pain noir partagé dans le froid.
9. [Le Temps] — Extrait de Derniers poèmes (1962) le temps presse, mon amour. les arbres perdent leurs feuilles plus vite que je ne peux les compter. je sens l'ombre du soir qui s'allonge sur mes mains. mais je n'ai pas de regret. j'ai aimé ce monde comme on aime un fruit mûr, avec les dents, avec les lèvres, avec toute la faim d'un homme qui sait que la table sera bientôt desservie.
10. [Conseils à mon fils] — Extrait de Poèmes de Moscou (1955) mon fils, ne sois jamais un spectateur. la vie est un combat, pas un balcon d'où l'on regarde passer la foule. aime la terre, aime les gens, même s'ils te font mal. ne crains pas la prison, ne crains pas la faim, crains seulement de devenir un homme dont le cœur ne bat plus pour la liberté des autres.
PRÉSENTATION COMPLÉMENTAIRE
Ces cinq nouveaux éclats montreraient que chez Hikmet, la poésie serait une forme supérieure de correspondance. Qu'il écrive à sa femme depuis sa cellule de Bursa ou à son fils depuis son exil moscovite, il ne s'agirait jamais de « faire de la littérature », mais de maintenir le lien, de maintenir le fil qui l'unit à l'humanité.
Lire ces textes, ce serait comprendre que pour le poète turc, l'écriture n'est pas une évasion mais une présence redoublée. On y verrait la preuve que même dans le froid de l'exil et de la prison, il subsiste une chaleur du foyer, un entêtement à aimer qui mtamorphose la souffrance en une matière lumineuse et partageable.
Jules Ladoumègue
Nota bene : Ces textes additionnels (6 à 10) complètent la sélection initiale. Ils sont également présentés en transcription prosaïque pour maintenir la fluidité de lecture propre à votre anthologie. Issus des recueils de maturité et d'exil (Flammarion / Temps des Cerises), ils attestent de la persistance du lyrisme d'Hikmet, même dans les conditions de vie les plus éprouvantes.
TEXTE 11 — [IL NEIGE DANS LA NUIT]
Extrait de Poèmes de 21 heures à 22 heures (1945)
Il neige dans la nuit. Tu te tiens debout devant la porte. À côté de toi, se trouve quelque chose de plus triste, de plus lourd que moi. Tu es là, dans la pénombre, comme un reflet de mon propre exil. La neige tombe sur tes épaules, elle tombe sur mes pensées. Je voudrais te dire que le monde est grand, que les routes sont longues, mais ma bouche est pleine de silence.
Regarde, la neige efface les traces des pas, elle recouvre les toits, elle étouffe le bruit des chaînes. On dirait que la terre veut dormir, qu’elle veut oublier les hommes et leurs guerres. Mais moi, je ne dors pas. Je marche dans ma cellule comme on marche sur un pont suspendu au-dessus du vide. J'écoute le battement de mon cœur, ce petit tambour qui s'obstine à battre le rappel de la vie.
Il neige dans la nuit. Je ne sais pas où tu es, je ne sais pas si tu m'entends. Mais je sais que la neige qui tombe sur toi est la même qui tombe sur mes barreaux. Nous sommes unis par ce froid, par cette blancheur qui nous enveloppe. Demain, le soleil se lèvera, la neige fondra et redeviendra de l'eau. Mais ce soir, il n'y a que nous deux, séparés par un siècle de murs, et cette neige qui n'en finit pas de descendre du ciel comme une lettre que personne ne pourra jamais lire.
PRÉSENTATION COMPLÉMENTAIRE III
Ce poème long serait la preuve que la prison ne peut pas enfermer l'hiver. Pour le poète, la neige ne serait pas un phénomène météorologique, elle serait une métaphore de la séparation du poète avec le reste du monde : elle recouvre tout, elle isole, mais elle est aussi un paysage commun entre le prisonnier et celle qu'il aime.
Lire ce texte, ce serait grelotter avec le poète. Ce ne serait plus un discours sur la liberté, mais l'expérience physique de son absence. on y verrait le moment où le « géant aux yeux bleus » se fait petit, presque fragile, pour laisser place à la poésie pure, celle qui n'a pas besoin de slogans pour nous bouleverser. C'est l'instant où le mur de la prison devient, par la seule force du regard, une vitre ouverte.
la poésie de Hikmet est la preuve que la poésie l'a aidé à survivre. Voilà pourquoi elle est touchante.
Jules Ladoumègue
Nota bene : Ce texte est une transcription en prose du poème original en vers libres écrit à la prison de Bursa en 1945. Il figure dans le recueil de référence Il neige dans la nuit et autres poèmes (Gallimard, Poésie). La transcription conserve les images de la neige et de la séparation qui sont les piliers de la "consistance" émotionnelle de Hikmet durant ses années d'incarcération.
BIBLIOGRAPHIE
- De l'espoir à vous apporter, Paris, Maspero, 1970.
- Paysages humains de mon pays, Paris, Seuil, 1971.
- Pourquoi Benerdji s'est-il suicidé ?, Paris, Éditions de Minuit, 1980.
- Il neige dans la nuit et autres poèmes, Paris, Gallimard (Poésie), 1999.