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AUTEUR-E-S - Index I

42 - Valery Oisteanu

Blues de la pluie à Printemps Ville

Blues de la pluie à Printemps Ville

Valery Oisteanu - trad G&J

 

Il pleut à verse sur Far East Village 

Une femme portant une chaise en plastique sur la tête,

Entre à la bibliothèque de Tompkins Square

Où des drapeaux américains pendent à l’envers, personne n’y prête attention

Éclats de verre et bouts de fil de fer se confient leurs histoires

La robe blanche d’un travesti obèse ondule dans un ciel en larmes

Le long d’un studio de danse pour filles et garçons

Des doigts tendus voient le déluge s’intensifier

Des petits parapluies cassés gisent abandonnés aux arrêts de bus.

Le Village recèle sous les sombres nuages des couvées détrempées 

Des pancartes suspendues font des signes de détresse à des foules indifférentes

Tandis que la solitude s’accroche à des gants et des casquettes abandonnées

Sous le théâtre de l'absurde à l'ombre des échafaudages

Des visages transfigurés scrutent les flaques reflets de leur désespoir

Les parapluies s’entrechoquent tandis qu’un ballet se déroule en silence

Sur des trottoirs jonchés d'incolores traces de poursuite

Des bouddhas trempés de pluie sont en vente au milieu de fleurs sur la 10e rue Est, 

Des buses à queue rousse frissonnent de chagrin dans leurs nids

Au-dessus des bancs verts et vides du parc désolé 

Et des poubelles débordées de blanches boîtes à pizza 

Des journaux mouillés exposent des photos de l’Urinoir de Duchamp

Des pétales roses, blancs et violets tombent parmi les églises

Des étudiants, un thé matcha à la main, encombrent les trottoirs

Au « Please Don’t Tell » sur St. Marks Place

On vend des « Crif-Dogs » frits après 17 h

À l’intérieur d’une cabine téléphonique vintage, une porte s’ouvre sur

Un bar clandestin en sous-sol, un débit d’alcool de contrebande

La furieuse pluie attaque sans relâche les lobes frontaux

On descend précipitament les escaliers du métro en enjambant la cascade

Dans les caniveaux les rats nagent à contre-courant

Seuls circulent les taxis jaunes, fantômes épuisés

Qui ne s’arrêtent jamais pour personne 

Dans l'oasis inondée.


(extrait de "Ready Made")



Spring City Rain Blues

Valery Oisteanu

 

It rains cats and dogs in the Far East Village

A woman who wears a plastic chair on her head

Enters Tompkins Square Library dripping wet

American flags hang upside down, nobody cares

Fragments of glass and wire whisper their histories

A fat transvestite’s white dress ripples under a tearful sky

Alongside a girls’ and boys’ dance-rehearsal studio

Outstretched fingers watch the deluge get worse

Small broken umbrellas lay discarded at bus stations.

The Village holds rain-washed broods beneath dark clouds 

Suspended signs signal distress to indifferent crowds

As solitude clings to orphaned gloves and caps

Under scaffolding's shadowy theater of the absurd

Transfigured faces gaze at puddles mirroring their despair

Umbrellas clash as a ballet is performed unheard

On sidewalks littered with the colorless evidence of a chase

Rain-soaked Buddhas are being sold on East 10th Street among flowers

Red-tail hawks shiver sadly in their nests

Above the empty park’s vacant green benches 

And garbage bins overflowing with white pizza boxes

Wet newspapers reveal pictures of Duchamp’s Urinal

Pink, white and purple petals fall among the churches

Students, Matcha tea in hand, block the sidewalks

At Please Don’t Tell on St. Marks Place

They sell deep-fried “Crif-Dogs” after 5 p.m.

Inside a vintage phone booth another door opens upon

A cellar speakeasy, a blind tiger hooch joint

The furious rain relentlessly attacks frontal lobes

Rude descending the staircase in subways, over cascading waters

In the gutters, rats are swimming against the current

Only the yellow phantom cabs drive, exhausted

Never stopping for anyone 

In this saturated soggy sodden oasis.