La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S - Index I

31 - Anne Barbusse

Sur le cinéma

dans Volver il y a des femmes qui

il y a des femmes qui nettoient sous grand vent les tombes du cimetière nettoient leurs futures tombes

des femmes qui s’occupent de la mort et qui s’occupent de la vie

il y a les femmes qui sont mères et s’oublient, les filles qui oublient leurs mères les désaiment et regrettent

les femmes qui tuent

les femmes qui déshabillent le silence en chantant comme dans leur jeunesse et les guitares

les femmes qui font la cuisine ouvrent un restaurant font le trottoir creusent des fosses pour enterrer le congélateur recelant le cadavre et continuent la vie

les femmes qui désamorcent la violence sexuelle des hommes avec un couteau de cuisine et les adolescentes qui tuent et les épouses qui tuent

il y a très peu d’hommes

ils sont tués dès le début (le père incestueux l’amant incestueux)

juste une équipe de tournage de cinéma mais on ne s’approche pas trop on a peur on sait que

on préfère chanter que se livrer aux autres hommes on privilégie l’art après la mort des pères incestueux par le feu par le couteau

et les vieilles mères s’occupent des mourantes et les autres mères travaillent font les gestes du vivre s’accrochent au vivre

avec leurs grands yeux de cinéma leurs cheveux très noirs et leur visage de cinéma

on revient sur les lieux du crime on revient dans la vie des gens comme une mère fantôme intempestive celle qui n’a pas su et regrette

on revient on répète mais avec variation la fille tue son présumé violeur avant qu’il n’ait eu le temps quand la mère n’a pas su n’a pas pu

on s’occupe des cancéreuses des devenues folles par vieillesse on boucle le cycle de la vie de la naissance à la mort

pendant ce temps les hommes hors jeu, exit les hommes exit la petite violence quotidienne les bières le machisme la misère routinière le chômage le canapé devant la télé

pendant ce temps les femmes font les gestes du vivre

pendant ce temps les ados posent les dernières questions vivantes et les revenantes courbent la temporalité cyclique

pendant ce temps les femmes

 

à propos de Volver, Pedro Almodovar, 2006.


*

 

On peut enterrer un enfant symboliquement

Quand il descend le fleuve en barque sur la rive on enterre un enfant réel

Deux travellings parallèles qui obturent l’image saccagée

L’enfant parle peu, regarde beaucoup, renie sa mère quand la robe rouge du pape remplace les jupes lourdes maternelles

La mère porte sa douleur dans toutes les scènes closes

Le long du fleuve descend le petit cercueil blanc d’un enfant inconnu

Derrière le cercueil suivent les femmes chantantes les pleureuses d’avant l’Italie unifiée, les mères moitié-mortes

Le fleuve descend l’enfant vers la non-mère, la manipulation extrême et la religion spectrale

Le cortège le long du fleuve, enterrant l’enfant enterrant la mère par la même occasion, prolongeant une religion catholique toute-puissante qui monopolise la mort même

Intérieurs sombres, paroles apprises au Vatican par cœur et sans hâte, récitation du dogme, décervelage en série

La mère juive meurt comme toutes les mères, l’enfant vendu au diable, pour toute pénitence les pleurs

La mère séparée de l’enfant est une dérive défigurée et hurlante

Une seule fois l’enfant revient vers elle, il est trop tard, manipulé et décervelé, hors la mère, par un pape machiste et tout puissant (la légalité est avec lui, la justice ment)

Enterrer un enfant le long d’un fleuve, longue mort baroque et sombre, perte des eaux, naissance inversée dans les brumes

 

à propos de L’enlèvement, Marco Bellocchio, 2023.

 

*

Josep c’est la capacité de l’humain à dessiner l’horreur.

C’est la ligne de honte, le camp de Rivesaltes installé avant les nazis en terre française, la mauvaise conscience française.

C’est le dessin dans le sable et la poussière, effacé par les jets d’urine des flics, c’est les dessins crayonnés sur un calepin ou sur les planches des murs d’un cabaret improvisé, la fonction du suicide organisé dans la mer et la capacité de migrer encore plus loin pour que le dessin devienne fresque murale et s’émancipe dans la couleur.

Faire en sorte que le dessin de crayon devienne peinture rouge, presque couleurs seules, sans la ligne. S’affranchir des spectacles. Sublimer, coûte que coûte. S’allonger et s’inscrire dans les creux et les rémissions.

Le film d’animation est alors le meilleur medium pour un Josep Bartoli émacié et défait, ayant la voix d’un Sergi Lopez qui résonne étrangement avec comme fond implicite les migrations d’aujourd’hui, les migrants politiques noyés d’avance, la longue indifférence du monde et la pseudo-connivence des bourgeois jouant sur les plages près du camp, faisant bien attention à ce que leurs enfants ne s’approchent pas trop du camp, ou celle des flics obéissant à des ordres contraires aux droits de l’homme.

Une animation hors temps, en manque d’images au début, où les trois réfugiés migrants dans la neige disparaissent pour réapparaître dans l’image un peu plus loin, comme s’il manquait des images dans la longue suite des images mises en œuvre dans l’animation élémentaire.

Le manque d’images devient manque d’humanité, comme des loups entr’aperçus dans les forêts, des femmes perdues, des Frida Kahlo d’abord apparitions fantasmées et colorées puis amante choisie, une humanité qui se cherche au travers des images, qui se reconstruit son image, se dépouille de toute couleur dans la rigueur noire du trait brut, visages émaciés, barbelés coupants, faim exsangue, avant de se remplir de couleur pour se remplir du monde.

Le cinéma d’animation se met alors au service du dessin, de la peinture future, d’abord sombre et marron puis colorée à la Frida Kahlo.

La France parque les exilés et Josep a dessiné ce que la France aurait voulu effacer, sans garder d’images, alors le cinéma double les dessins, pour que les images manquantes à la Rithy Pahn deviennent animation pure des dessins qui accusent. L’art alors dénonce les mondes, dans son seul surgissement. Un petit crayon à la Charlie aux pouvoirs mésestimés.

 

                    à propos de Josep, Aurel, 2020.

 

*

 

l’écrivain ne serait-il condamné qu’à décrire son milieu

Zola ne saurait écrire que du point de vue de

alors les femmes de ménage

sur les ferries à Ouistreham avec les migrants délogés marchant

au matin sur le bas-côté n’aurait-on le droit de les dire

de les filmer

figurants de pacotille marchant sans visage dos courbé

l’art comme mimésis et re-présentation ou usurpation

une certaine idée malvenue de la vérité

et les ferries d’Ouistreham ne partent jamais sur l’Angleterre

il faut les chambres nettoyer les sanitaires puis rester à quai il faut

que les nuits s’arriment aux lumières électriques et

que trois petits garçons fabriquent des châteaux de sable il faut

un pendentif et un homme bien intentionné qui veut

faire des choses de couples (balader au supermarché etc)

et cette femme sans passé qui réinvente une paternité dérisoire

un RDV à Pôle emploi et des colères féminines

une histoire de papiers administratifs à rassembler

un dossier et des chefs

quelque part à Ouistreham avec un petit carnet un ordinateur

et la dérision des silhouettes

un bain de mer en hiver et des paillettes dans les mots

l’écriture comme un transfuge de classe une

inadéquation entre les mots et les groupes sociaux

une difficulté des phrases et des mers

 

à propos de Ouistreham, Emmanuel Carrère, 2021.


*

 

En phase maniaque il crée.

En phase maniaque elle souffre.

Les intranquilles de Joachim Lafosse ont de beaux moments de musique et danse, des moments sensuels où leurs corps nus font l’amour font question. Mais la question de l’enfant, du danger encouru par l’enfant inverse la donne. Dans un crescendo terrible la mère se retrouve à devoir protéger le fils du père fantasque.

Le parent fou se jette dans l’étang tout habillé, part à la nage en laissant l’enfant conduire le bateau, crée des tableaux illuminés de bleu (et parfois l’enfant l’imite), fractionne le réel pour en faire plus que du réel reconstitué en grands à-plats de peinture dans ses tableaux, ne dort plus, crée, ne dort plus, crée.

La peur de l’enfant n’empêche pas l’amour de l’enfant.

Il sait que par-delà le fou le père est père et vivant, créateur et entier.

Lorsque, une fois le père stabilité, la mère tente de lui retirer l’enfant, l’enfant résiste. Car il est jeune, pas encore adolescent, et l’aliénation parentale ne fonctionne pas. L’enfant veut aller au lac avec lui, désobéit à la mère, passe la nuit chez le père.

La mère rationnelle et inquiète ne vainc pas.

Je te promets d’être prudent mais pas de guérir jette le père à la mère à l’enfant.

Ambiguïté majestueuse sur fond d’art et de nature.

Ira-t-elle en justice pour lui enlever la garde ?

Elle va chez le galeriste, contre-indication que le peintre peigne, mais il y va de sa survie comprend le galeriste.

Dans sa peur la mère ultraresponsable en devient trop sécuritaire, manque l’élan créateur, veut castrer le père, s’enferme en danger permanent.

Le film se déploie entre les deux, la mère et le père séparés par la bipolarité pour l’un et la normalité pour l’autre.

Mais l’énergie, malgré des accidents évités, sera toujours du côté de qui crée.

A quel prix ôter un enfant à son parent.

A quel prix ôter l’art, la peinture.

La mère ne revit que quand le père est abruti de médicaments pour calmer la phase maniaque.

Le cinéma est peinture vivante de l’énergie des créateurs insomniaques et surgissant soudain pour vous emmener plonger à l’étranger, au lac, à la mer, parmi la nature furieuse d’être en vie.

L’instituteur seul a compris, qui enlace le père pour le calmer, l’enlace calmement, hors jugement.

Les intranquilles savent que le prix à payer pour l’art est l’intranquillité mouvante.


 à propos de Les Intranquilles, Joachim Lafosse, 2021.


*


Retour à Bollène, choix motivé par la proximité (petite ville de la vallée du Rhône)

Travelling d’un homme de nuit gratte-ciels Abu Dhabi, taxi puis du TGV paysage change de suite petit clocher d’une bourgade du sud parmi les vignes, image d’Épinal et pourtant.

A l’arrivée travelling encore, HLM béton enfants jouant fillettes courant mur de parpaing petits lotissements derrière dont on ne voit rien, cités cités.

Je ne veux pas être un Arabe de Bollène.

La double filiation la filiation. On va à l’hôtel, c’est là que viendront mère frère et sœurs.

La sœur se marie avec le voile, hommes et femmes séparés, gâteaux, à table on ne boit pas de vin devant la mère (mais on en boit quand on sort entre jeunes), cependant la mère sait.

Fin : un père dans un champ de salades sous serre, des rougettes explique-t-il, il a fait travailler le héros de 11 ans à 18 ans dans la ferme industrielle, le demi-frère veut porter plainte, le héros ira voir le père après avoir refusé.

N’est pas venu depuis quatre ans.

Quand repart, explique qu’il n’a plus rien ici.

Famille traditionaliste dans la religion, prof d’histoire devenu FN avec toute la ville (sinistrée cela va sans dire).

Chacun campe sur ses positions, se replie d’un côté extrême.

Chacun.

La famille sur le balcon du HLM, filles voilées mais belles. Pleurs. Solitaires ou non. La mère prépare toujours des gâteaux pour le fils, s’il refuse il l’offense, elle ne sait plus que faire de ses tupperwares, il se demande s’il pourra les mettre dans la soute.

SUV loué flambant neuf.

Fiancée américaine parfaite, dans la tension la traite de superficielle, elle part.

Travelling final les champs les vignes il lui dit qu’elle lui manque.

Où la terre natale, dans la tête ou dans les vignes ?

Les cités ne produisent que des hors-sol. L’école républicaine des exclus de tout (cités, famille, monde des affairistes).

Film court d’une heure, vaguement documentaire.

Une paix fausse dans les images d’Épinal des champs de vignes entourant la bourgade aux cités et dealers, le rappeur dans la nuit et le shit qui tourne. C’est ténu, cela fait espérer et désespérer. La ligue du sud dit-on par euphémisme.

Mais on ne sombre pas dans la caricature, on surfe sur la vague de nostalgie, avec pudeur malgré quelques pleurs, on n’a pas résolu le problème inouï de la famille, on navigue entre cités HLM ferme et salades gratte-ciels d’Abu Dhabi. Des géographies s’affrontent, au sein desquelles s’entrechoquent des façons de manger de se marier de s’aimer.


à propos de Retour à Bollène, Saïd Hamich, 2017.



*

Effacer l’historique, c’est une zone pavillonnaire de banlieue doublée d’internet et de smartphone.

C’est notre vie devenue smartphone.

La baise un soir avec un inconnu susceptible de devenir sextape.

Les notations sur l’entreprise qui ne décollent pas, comment faire pour avoir de bons avis et cinq étoiles.

Ou s’amouracher d’une voix outre-Atlantique qui n’est que la voix de synthèse féminisée d’un ordinateur seul dans une pièce.

Après il faudra payer pour qu’internet nous accorde crédit.

Ou trouver le grand dieu à la barbe de patriarche qui caché dans son éolienne gouverne l’internet.

Un anniversaire avec le fils absent (il est parti pour se payer des baskets à la semelle lumineuse, il ne revient que parce que la mère fait la une d’internet, images remodelées par le dieu afin de détourner la sextape prévue).

Les images d’internet nous gouvernent.

Le cinéma n’est qu’un succédané elliptique au pouvoir artistique suranné.

Les images ludiques/les images ayant pouvoir.

Une histoire de fric.

 

   à propos de Effacer l’historique, Benoît Delépine et Gustave Kervern, 2020.