La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S - Index I

2 - Constantin Pricop

Année 2026 - Expres Cultural - Fondeanu/Fondane XII et XIII

FONDEANU (XII) - Janvier 2026


Les études consacrées à Fundoianu/Fondane le présentent

comme un poète, un essayiste, un critique, etc., en se concentrant sur l’un ou l’autre de ces genres — des genres « clairement » distincts les uns des autres. Les délimitations catégoriques entre les domaines, y compris dans les arts, sont le résultat de pratiques rationnelles successives qui ont conduit à la fixation de catégories, acceptées et respectées,

devenues, au fil du temps, de véritables… lois dont personne ne conteste plus la justification.

Le processus est évident si l’on prend en considération les études en sciences humaines. Les études « académiques », « scientifiques »

respectent une « formule » stricte – et tout ce qui n’entre pas dans

cette formule est mis de côté. Sans aucun doute, pour étayer certaines affirmations, il faut des références compétentes, citées conformément aux exigences académiques – mais la règle devient une fin en soi et,

très souvent, l’« appareil » argumentatif sert de couverture à des textes dépourvus d’idée, la « contribution » scientifique se réduisant à de simples étalages d’… érudition (parfois, il ne s’agit même pas de

véritable savoir, mais de « sources » tout aussi dépourvues de valeur). Si le protocole établi n’est pas respecté, aussi riche en idées, en intuitions, en observations inédites soit-elle, une œuvre n’est pas prise en considération, restant une tentative… « non académique ». Si vous voulez,

un seul exemple suffit à illustrer cette pratique : Les Masses et le pouvoir d’Elias Canetti.

Canetti n’est pas un professionnel des études scientifiques (bien que son étude soit on ne peut plus approfondie), il est en outre auteur littéraire – il peut donc être considéré par les « spécialistes » comme un dilettante, un… non-professionnel. "Les Masses et le pouvoir", bien qu’il ait été accueilli comme il se doit par des scientifiques aussi compétents que possible, n’est pas considéré comme un ouvrage de… spécialité car il est dépourvu d’appareil critique, il ne traite pas le sujet de manière historique, depuis ses origines, il utilise un langage considéré comme littéraire, et non scientifique, etc.

Les choses vont encore plus loin. Même dans le domaine strict de la littérature – si quelqu’un écrit de la poésie, il est regardé avec méfiance

lorsqu’il passe au roman ; le romancier ne peut être… qu’un poète marginal ; et le critique n’a aucune raison de se mettre à écrire de la fiction car il sera aussitôt exclu du cercle des auteurs de poésie ou de prose de premier ordre… Simplement parce qu’ il passe à un autre genre. Les genres étant le résultat d’une vision strictement rationalisée, systématisante, dans laquelle tout doit être encadré, classé, etc.

C’est précisément ce que B. Fondane rejetait et enfreignait volontairement. Les spécialisations… strictes, les délimitations, le cloisonnement en catégories rigides, etc. ne pouvaient être que mutilants – ils détruisent la liberté d’exister, ils détruisent la vie. De telles

catégories et restrictions nous semblent aujourd’hui des évidences qui ne sont même plus remises en question. Chestov affirme que les évidences ne respectent pas la logique de la vie, et que ce qui semble clair masque la souffrance, l’absurde, le tragique. Ainsi, celui qui pense

authentiquement refuse les évidences, sinon il ne peut comprendre la créativité dans la liberté. Fondane évalue à son tour les limites produites

par les rationalisations dans les espaces culturels où il s’exprime. Nous avons déjà vu qu’il n’a aucune réticence à dépasser les clivages entre

les genres en matière de création culturelle – il écrit de la poésie, fait de la critique, rédige des essais sur des sujets littéraires et philosophiques… Il fait partie de la catégorie des penseurs qui s’opposent aux systèmes – il illustre, à son tour, l’attitude de la liberté totale face aux conventions.

*

 Chaque fois que sa capacité de création se sent enfermée dans ce qui devient formule, devient clarification rationnelle – il s’éloigne des classifications, de la « précision » qui peut le limiter. C’est ainsi que s’expliquent ses « reculs » face aux phases de « solidification » de

certaines choses qui le séduisaient à certains moments. Il se rapproche de l’avant-garde roumaine, en fait partie – mais ne s’y confond jamais. Il écrit de la poésie en roumain – mais n’est ni un poète traditionaliste (comme certains l’ont catalogué), ni un avant-gardiste – il refuse ce qui est consacré, classé – de son point de vue, mortifié… Arrivé à Paris, il commente les grands poètes français (Rimbaud, Baudelaire – des poètes situés, il est vrai, à des carrefours de la littérature à laquelle ils appartenaient) et ses interprétations ne ressemblent en rien aux lignes

consacrées des exégèses françaises.

*

Et la philosophie, comme les autres disciplines consacrées à l'étude de l'esprit, devient de plus en plus spécialisée. Elle est divisée en disciplines de plus en plus précisément délimitées (gnoseologie, métaphysique, logique, éthique, philosophie des sciences, esthétique, etc.). Fundoianu s'était illustré comme un esprit qui transgresse toutes les frontières établies. Il est avant tout poète – mais il écrit des critiques, abandonne

le commentaire strict des livres pour se livrer à la critique de la culture, s’implique dans l’art dramatique, réalise des films, procède à des évaluations critiques des systèmes philosophiques et écrit des essais philosophiques… Tout cela à une époque où la « spécialisation » semble devenir impérative.

*


Il entre en polémique avec nombre de ses contemporains (écrivains,

théoriciens de la littérature, puis, dans la dernière partie de sa vie,

philosophes) – ce qui devient l’une de ses caractéristiques déterminantes –, mais nous avons vu quelle est l’essence de la polémique chez Fondane : généralement, il ne « démolit » pas, mais propose de nouvelles perspectives, de nouvelles solutions possibles, initie des digressions capables de changer les sens. Il est toujours prêt à trouver une réplique à tout ce qu’il rencontre, le plus souvent « piquante » – et il est, en ce sens, représentatif de l’époque qu’il a vécue. (Des temps qui semblent se répéter, dans leur structure et leurs tendances, avec les nôtres… ?) Fondane écrit peu sur l’idéologie, sur la politique. Mais son parcours, sa manière d’être est symptomatique d’une époque.

*

Le point de départ des multiples démarches de Fondane est de vivre dans la poésie. Non pas une expérience particulière, d’un certain type – correspondant à un « genre » poétique. Mais une expérience effective, le vécu vivant dans ses manifestations non quantifiées, non figées dans une formule précise. Une façon de vivre totale, absolue. La poésie n’est plus un produit esthétique. Chez Fondane, elle passe dans une autre

catégorie. Dans Faux traité… il tente de définir cette nouvelle catégorie. Vivre dans la poésie n’est pas l’objet d’une expérience esthétique. Pour Fondane, la signification est autre, dramatique et existentielle – c’est ainsi que l’on peut mieux comprendre ses réserves à l’égard des « écoles » littéraires et de leurs prétentions. La poésie elle-même, dans son cas, n’est plus une harmonie lexicale, l’évocation de certains thèmes, etc. – c’est un mode d’existence. Par la poésie, on peut aller jusqu’au bord de l’abîme – et c’est là une condition du vivant…

*

En France, Fondane s’illustre dans un nouveau domaine, la philosophie. Ses nouvelles interventions journalistiques semblent coïncider avec le resserrement de ses liens avec le philosophe juif-russe Lev Chestov. Mais sa disposition à adopter une perspective philosophique sur les sujets abordés est antérieure à sa rencontre avec ce dernier.

Dans les articles publiés dans les revues roumaines, son attirance pour les réflexions philosophiques était déjà manifeste. B Fondane n’est pas un philosophe… diplômé – mais il devient un commentateur compétent et aussi sûr de lui que possible pour des œuvres philosophiques. Il avait déjà écrit sur Chestov alors qu’il se trouvait encore dans son pays natal. À Paris, il fait sa connaissance (au printemps 1924) et devient un visiteur assidu chez lui. À partir de 1933, il commence à noter les conversations qu’il a avec l’auteur du volume Athènes et Jérusalem (anticipant ce qui allait se passer, il confie en 1939 le manuscrit contenant ces entretiens à Victoria Ocampo). Il avait écrit dans la revue « Europe » en janvier 1929 sur la philosophie de Chestov (Un philosophe tragique : Leon

Chestov). En Argentine, où il se rend à l’été de la même année, il donne une conférence à la Faculté des lettres de Buenos Aires sur Chestov (Leon Chestov et la lutte contre les évidences). La pensée de ce dernier n’accapare toutefois pas exclusivement son temps pour commenter les ouvrages de philosophie. En 1932, il commence à collaborer aux Cahiers du Sud (où paraîtront ensuite, parmi d’autres articles, la plupart de

ses contributions journalistiques en matière de philosophie) avec un article sur Heidegger. Dans cette revue, il publie ses chroniques sous le titre, significatif, de Philosophie vivante.

*

Son rapprochement avec Chestov doit être replacé dans un contexte

personnel et social. Sur le plan personnel, Fondane est un esprit inquiet, un « fouineur » intempestif, toujours marqué par l’agitation que suscitent les ouvertures vers de nouveaux horizons. La réalité sociale est soumise à de violentes épreuves – qui entretiennent le sentiment d'insécurité et stimulent des recherches inlassables.

Il parvient ainsi à être reconnu comme une présence dans le paysage culturel de l'époque (pas par tous ceux qui comptent à ce moment-là dans l'espace littéraire, mais il devient un participant aux débats de l'époque). Le climat général, politique, est de plus en plus oppressant. Si l'on met en parallèle ces déterminants aux affinités avec la manière

de voir les choses de Chestov, nous comprenons qu’il était normal, presque inévitable, que celui-ci devienne, pour l’émigrant venu de Roumanie, un point d’appui, une ancre nécessaire dans un climat plein d’obstacles, de convulsions, un climat incertain où il devenait nécessaire d’avoir un repère, un point de stabilité. Une pression existentielle qui, après des recherches incessantes, devait être tempérée par des éléments stables.

*

Chestov est un penseur dont les idées rencontrent celles de Fondane. Mais il était, en même temps, un personnage apprécié, placé dans l’espace culturel français au centre de polémiques qui le rendaient visible. Grâce à lui, un nouvel horizon de relations s’ouvrait à celui venu de Roumanie. Ce rapprochement s’expliquait aussi par des raisons purement humaines. Chestov parle de l’expérience authentique et de la

souffrance. Fondane traversait un tel état. Il vivait ce que le philosophe avait théorisé. « Vous êtes l’un des rares à m’avoir compris, peut-être le seul. Vous avez vu que je n’ai pas voulu faire un système, mais sauver l’homme.» ; « Je vous l’ai dit et je le répète : tout ce que j’ai écrit n’a de valeur que si quelqu’un d’autre le vit. Vous, vous le vivez. » .


*

Chestov est le point d'appui indispensable pour s'inscrire dans un domaine où son esprit pouvait s'épanouir en toute liberté. Et cet

âme semble incarner toutes les contradictions d’un monde en crise. Il vit au cœur d’une époque troublée, où les acquis de la civilisation se heurtent à l’émergence de forces dominées par le primitivisme,

manifestant un atavisme idéologique, politique et social. Les mouvements nationalistes, tombés dans le racisme, dans l'antisémitisme, s'étendent à de plus en plus de pays à travers le monde – en Europe tout d'abord, à cette époque le continent qui dominait, à tous égards, le monde. Fondane ne s'est pas beaucoup impliqué dans les débats politiques de l'époque – mais toute sa tension spirituelle est une illustration de la crise que traversait le monde, de la dispute entre ce qui

ce qui devenait une idéologie argumentée « rationnellement » et la vie

tout simplement – l’existence de l’individu, non filtrée par des concepts.

La condition existentielle de millions de personnes allait bientôt devenir la principale préoccupation de l’humanité ; le spectre de la mort, dont il allait lui-même être victime, s’étendait sur le monde. 



Espres Cultural - Mars 2026


Les noms de ceux qui restent dans l'histoire comme des témoins

marquants d'une époque – hommes de culture, artistes, penseurs – sont, en général, ceux de personnalités qui suivent les courants dominants de leur temps, se distinguant par l'émulation avec leurs pairs tout aussi imprégnés de l'air du temps. Même lorsque apparaissent des innovations, des changements notables dans un domaine ou un autre, ceux-ci s’inscrivent dans une continuité, dans une succession plausible avec ce qui existait auparavant. Beaucoup plus rares sont les personnalités qui suivent leur propre voie, totalement indépendante de la ligne générale. Ces derniers, totalement déconnectés du système, peuvent briller à l’avenir – ou ne jamais trouver d’écho. Leur destin dans la postérité est, à cet égard aussi, totalement imprévisible. Ce sont des personnalités engagées, qui suivent leur propre voie. Construites de manière radicalement anti-système, ils se situent sur un autre plan que

celui de leur époque. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne seraient pas représentatifs. Pertinents d’une manière tout à fait différente : par la confrontation avec leur époque, par le contraste qu’ils offrent. Un autre espace que celui des orientations bien définies. Fundoianu/Fondane est un tel personnage – ayant l’audace d’imposer constamment des perspectives différentes de celles défendues dans le système culturel de l’époque.

*

Sur sa trajectoire indépendante, l’auteur des ouvrages Faux traité d’Esthétique et La conscience malheureuse ne croise que trop rarement les philosophes officiellement, mais il a beaucoup en commun avec

la pensée de certains « marginaux » – tels que Kierkegaard, Nietzsche ou son contemporain et maître Chestov. Il n’est donc pas inhabituel que, jusqu’à aujourd’hui, sa réception présente des inadéquations – à commencer par la manière dont son œuvre est présentée. B Fondane

est généralement analysé « par parties distinctes » – selon des normes consacrées par la tradition –, dans des études qui le compartimentent : le poète, le critique, l’essayiste, le penseur… Dans les écrits monographiques consacrés à l’auteur, on retrouve la même différenciation par genres. Ou, comme alternative, une organisation strictement chronologique – ce qui est également justifié. Son œuvre est cependant un tout organique, chaque composante étant un reflet des autres. Mais les conventions académiques ne s’en soucient plus.

justifiée elle aussi. Son œuvre est cependant un tout organique, chaque composante étant un reflet des autres. Mais les coutumes académiques ne préoccupent plus personne, ne soulèvent aucune question. Elles sont

rationnelles, claires – et, s’étant imposées au fil du temps, deviennent « invisibles ». Des schémas de pensée dont l’origine se trouve dans les types les plus anciens. Des catégories sur lesquelles nous ne réfléchissons plus. La pratique de longue date a tranché : ce sont les réflexes de notre type. Ils sont entrés dans la mentalité commune – pas seulement de ceux qui écrivent ; ils correspondent, dans la même mesure, aux structures de pensée du public – un public éduqué dans un esprit rationnel, analytique, systématique… Le mode d’existence

culturel de B. Fondane était inhabituel – et conserve son caractère singulier. Les divers domaines dans lesquels nous évoluons aujourd’hui avec la pleine conviction qu’ ils devaient être ainsi délimités n’avaient pour lui aucune frontière. Il y a donc une contradiction entre l’esprit dans lequel a été réalisée l’œuvre et la manière dont on en parle. Tout comme dans le cas des études sur les avant-gardesnartistiques. Ce que les auteurs des œuvres se proposaient d’être : une création dépourvue de règles lassées par la routine, de normes, de dogmes, une création qui se proposait comme inclassable, vivante, avec ses réussites et ses échecs,

les perfections et les imperfections de l’authentique, du ,mouvement, du devenir – est récupérée et ramenée sur la trajectoire commune par ceux qui l’étudient, la mettent en ordre, la classifient. Elle devient matière à présenter dans des traités, des études pompeuses, des conférences solennelles, des thèses inertes. En d’autres termes – aurait dit il y a des décennies le néo-avant-gardiste Eduardo Sanguineti – elle devient un art entré dans l’inévitable processus de « muséification ».

*

Un tel processus, considéré comme « normal », naturel du point de vue de notre contemporanéité,

est le résultat de rationalisations – d’une

trajectoires insistantes de rationalisations. Qui deviennent

une nécessité. Exactement ce qui, selon la façon de

voir les choses de B. Fondane, falsifie, dénature la connaissance de la véritable réalité. Dans le Faux

traité d’esthétique, dans La Conscience malheureuse et

dans de nombreux articles, essais, Fondane énumère

les effets des rationalisations – qui, de son point de

vue, remplacent la vie, remplacent ce qui est réel

par des concepts, par des abstractions faussant la

réalité. (Une réalité omniprésente dans les pages

de Fondane : dans le Faux traité d’esthétique – dont

le sous-titre est, ne l’oublions pas, Essai sur la crise de

réalité.) Par la rationalisation, soutient Fondane, l’être

humain ne peut plus connaître en fait ce qui

est réel – le réel étant remplacé par une fausse image du réel. Dans le Faux traité… il retrace ce qu’

il considère comme les étapes du développement de la mentalité commune « faussante »

par laquelle la raison a créé un

monde en soi, avec lequel la véritable réalité n’a plus

aucun contact. L’auteur de Priveliștile… rejette, en fait,

la voie sur laquelle s’est développée la pensée commune

au fil des siècles.


*

En s'opposant aux rationalisations, Fondane ne rejette pas la raison. Ses analyses sont logiques, cohérentes,

argumentées. Il n'est pas partisan de l'incohérence, de l'

irrationnel – tel qu'il ressort des expériences oniriques des surréalistes (comme il les voyait

apparaît clairement dans le Faux traité…) ; ni de l’arbitraire dadaïste ; ni d’aucune autre nature. Ce qu’il n’

accepte pas, c’est une raison qui serait au-dessus des

vécus de l’individu, qui se substituerait à lui.

Les systèmes de pensée de la philosophie traditionnelle

créent une fausse existence ; à la suite de quoi, de manière

fausse, l’existence humaine est réduite – et doit

être réduite – à une nécessité déductive. La philosophie de

Hegel est citée comme un bon exemple à cet égard.

L’individu perd son unicité – de tels systèmes

créent un individu commun, soumis à une législation

universelle préexistante. D'un tel système

découle la nécessité – que, à la suite de Șestov,

Fondane rejette. L'homme ne peut être une déduction

logique – il ne suit pas une évolution préétablie par une certaine logique. Son destin ne se soumet pas à des

décisions déduites rationnellement. De telles constructions

théoriques ne peuvent contenir la vérité. L'existence réelle

est tout autre chose. C'est l'incertitude, le drame,

l'accident, la peur, l'imprévisible. L'existence n'est pas

la poursuite d'un plan rationnel de perspective.

C'est ce qui se passe en ce moment, soumis

à l'inattendu – c'est le drame vécu par l'individu face

à l'inconnu.

*

Toute une lignée philosophique (depuis Platon,

jusqu’à Kant et Hegel) a construit, dit

Fondane, une telle conception de l’existence. Tout

à fait différente est la perspective d’où Kierkegaard, Nietzsche, Dostoïevski, Șestov

(qui l’influence largement) regardent la réalité, des penseurs

suivant une voie différente, au centre de laquelle se trouve

l’existence réelle.

*

Antena vs Jérusalem – définit sans

hésitation le choix de Șestov. Mais dans son cas (il en va de même pour Kierkegaard,

Dostoïevski, etc.), le salut possible

de l’individu réside dans la religion. Fondane

n'atteint pas cette destination. Pour lui,

le salut est incertain. Le destin de l'homme est

définitivement sans espoir. La seule certitude est

sa situation à la limite. En ce

sens, Fondane est un philosophe de la situation

limite – un anti-philosophe ; un anti-philosophe face à

la philosophie de système. Un penseur de l’

existence humaine révolté contre la philosophie qui remplace le vivant, le vécu, l’existence

par des constructions de la raison.

*

Mais quelle est la réalité qui, du point

de vue de Fondane, serait la « réalité

réelle » ? Ce ne sont pas les idées, ce ne sont pas les constructions

abstraites de la pensée ; elle n’est pas non plus

représentée par les objets que nous

percevons à travers notre système sensoriel. La réalité est pour Fondane un problème

existentiel. C’est le vécu, c’est le flux vital

ressenti par chaque individu à mesure que

son existence naît et s’épuise dans le

temps. C'est le drame vécu par chaque individu,

l'angoisse, la souffrance – toutes choses nécessaires

pour connaître la vérité. Ainsi, ce que

la raison a ordonné, structuré au fil du temps est en grande partie contraire

à ses convictions – qui placent au centre

de ses préoccupations l'existence de l'individu. Et il ne

s'agit pas seulement d'une position théorique. Il s'est

rapproché de Șestov parce que les idées de ce dernier confirmaient ses présupposés, des choses qu'

il avait annoncées, d'une manière ou d'une autre, et dans ce qu'

il avait écrit avant de le rencontrer. Mais ce rapprochement n'était pas

théorique, ce n'était pas seulement une acceptation d'idées.

Chestov lui-même a avoué non seulement que Fondane

était le seul à vraiment comprendre ses théories,

mais aussi qu’il vivait tout simplement selon ces idées.

*

Au-delà de la raison, c’est le contact direct

avec l’humain qui est recherché. Le lieu où il pouvait réaliser une rencontre

avec l’humain n’était pas la philosophie. C’était la poésie. La critique

critique de Fondane n’est pas dépassée, même aujourd’hui.

Au contraire. Elle est plus actuelle que jamais. À l’ère de l’IA,

l’essence de l’humain disparaît – parfois imperceptiblement,

d’autres fois de manière flagrante. Les inventeurs des

moyens technologiques les plus avancés émergent tout simplement

d’un primitivisme « rationnel » difficile

à imaginer.

*

Fondane ne s’est impliqué qu’occasionnellement dans

la presse politique, il n’était pas un écrivain militant. Dans Fals tratat… il exprime son point de vue

sur la poésie politique. Lorsqu’il s’agit

d’écrivains authentiques, dans le discours poétique politisé, militant, les auteurs seront déterminés en premier

lieu par les sentiments essentiels, existentiels,

simples, qui définissent la relation de l’humain avec la réalité.

Du discours politique d’un tel poète, il

resterait le sentiment du poète face à une fleur.

Pas les slogans.


Fundoianu/Fondane (XIII)

Constantin PRICOP

Expres cultural numéro 3 / mars 2026