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673 - ZOOM SZYMBORSKA
TEXTES de Wislawa Szymborska
Extrait de « Je ne sais quelles gens »
Traduit du polonais par Piotr Kaminski
Poésie Fayard
Étonnement
Pourquoi à ce point singulière ?
Moi et nulle autre ? Et pour quoi faire ?
Ce jour, mardi ? Maison, pas nid ?
Peau, pas écaille ? Visage, pas feuille ?
Pourquoi une seule fois en personne ?
Sur cette terre, sous cette étoile ?
Après toutes ces époques d'absence ?
pour tous les temps, pour tous les squales,
Pour les azurs et les puces d'eau ?
Pourquoi maintenant, sang et os ?
Moi avec moi, et moi dedans ?
Pourquoi pas hier, il y a cent ans,
pas à côté ou à mille lieues,
assise, je fixe le sombre coin,
tout comme la chose qui remue la queue,
la chose qui grogne qu'on appelle chien ?
Éloge des rêves
En rêve
je peins comme Vermeer de Delft.
Je parle couramment le grec
et pas seulement aux vivants.
Je conduis des voitures
qui consentent à m’obéir.
Je suis douée,
j'écris de grands poèmes.
J'entends des voix
aussi bien que des saints très sérieux.
Vous seriez étonnés
de ma vélocité au piano.
Tombant du toit,
je sais tomber mollement dans la verdure.
Je n'ai aucun mal
à respirer sous l’eau.
Je ne me plains pas :
je suis parvenu à découvrir l’Atlantide.
Je me réjouis de savoir
me réveiller toujours avant la mort.
Si tôt la guerre éclatée
je change de côté.
Je suis, mais sans être obligé,
un enfant de mon époque.
Il y a quelques années
j'ai vu deux soleil.
Et, avant-hier, un pingouin.
parfaitement, comme je vous vois.
Deux singes de Brueghel
Voilà comment se rêve mon grand rêve du bac :
Assis à la fenêtre, deux singes enchaînés ;
au-delà, le ciel vole
et se baigne la mer.
C'est l'oral de l'histoire des hommes.
Je bafouille, je rame.
Un singe m'examine d'un air ironique.
L'autre fait semblant de dormir –
Mais quant à la question répond un long silence,
il me souffle les réponses
d'un tintement doux de sa chaîne.
Atlantide
Ont existé ou pas existé.
Sur une île, ou alors pas du tout.
Océan ou pas océan
les a engloutis – ou pas.
Y avait-il quelqu'un pour aimer quelqu'un ?
Y avait-il quelqu'un pour combattre quelqu'un ?
Il se passait des choses, toutes les choses ou aucune,
là-bas, ou peut-être pas là-bas.
Sept villes s'élevaient.
Est-ce certain ?
S’élever toujours voulaient.
Quelle preuve ?
N'ont pas inventé la poudre, non.
Ont inventé la poudre, oui.
Putatifs. Douteux.
Non répertoriés.
Jamais sortis de l’air,
du feu, de l'eau, de terre.
Jamais taillés dans le roc
Ni dans la goutte de pluie.
Jamais un avertissement
N'aurait prise sur eux.
Un météore tomba.
Non, pas de météore.
Un volcan explosa.
Non, pas de volcan.
Quelqu'un cria quelque chose.
Non, personne, non, rien.
Sur cette, plus ou moins, Atlantide.
Buffo
D'abord, notre amour passera,
Puis un siècle, un autre siècle,
Puis, nous serons réunis :
Comédienne et comédien,
favoris du grand public,
Au théâtre on nous jouera.
Petite farce avec couplet
quelques danses, éclats de rire,
bien vus, les moeurs de l’époque,
sous vos applaudissements.
Tu seras irrésistible
Sur scène, avec ta cravate
Et tes crises de jalousie.
Ma tête, toute retournée,
Ma tête, mon cœur couronnés
Mon cœur stupide qui se brise
Ma couronne qui roule par terre.
Nous quitterons, nous retrouverons
toute la salle rire nous ferons,
sept rivières, sept montagnes
entre nous érigerons.
Comme si nous n'avions pas assez
de douleurs et de défaites
– de paroles, nous achèverons.
À la fin, nous saluerons
Et l'affaire ce sera finie.
Et les gens iront dormir
contents d'avoir si bien ri.
Eux, vivront comme des images.
Eux, sauront dompter l’amour.
Dans leurs mains, il mangera.
Et nous toujours Dieu sait quoi,
Bouffons de clochettes coiffés,
écoutant d'une oreille barbare
Leur tintamarre.
Présentation de Wisława Szymborska
Wisława Szymborska (1923–2012) est l’une des voix majeures de la poésie européenne du XXᵉ siècle. Née le 2 juillet 1923 à Prowent, près de Poznań, elle s’installe en 1931 à Cracovie, ville où elle vivra jusqu’à sa mort . Elle publie son premier poème en 1945 dans Dziennik Polski et s’intègre rapidement aux cercles littéraires de Cracovie.
Son œuvre, d’une vingtaine de recueils, est traduite dans plus de quarante langues et se distingue par une langue limpide, une ironie subtile, un regard philosophique, et une attention émerveillée aux détails du quotidien. Elle interroge la condition humaine, l’histoire, la mémoire, le hasard, la fragilité du monde — toujours avec une modestie intellectuelle qui culmine dans son célèbre « je ne sais pas » du discours de Stockholm.
Après des débuts marqués par le réalisme socialiste, elle s’en détache dans les années 1950 pour développer une poésie personnelle, sceptique, lucide, nourrie d’humour et de compassion. Elle travaille pendant près de trente ans à la revue Życie Literackie, où elle signe des chroniques littéraires très appréciées .
En 1996, elle reçoit le prix Nobel de littérature, saluée pour « une poésie qui, avec une précision ironique, permet au contexte historique et biologique de se manifester en fragments de vérité humaine » .
Szymborska est souvent décrite comme une poète de l’étonnement, attentive aux détails infimes, aux êtres modestes, aux questions naïves qui ouvrent des abîmes. Sa poésie, jamais emphatique, cultive le doute, la nuance, la distance critique — une lucidité délicatement amère, selon l’Encyclopædia Universalis .
Bibliographie sélective
Recueils de poésie (en polonais et traductions françaises)
- 1952 : Dlatego żyjemy (C’est pour cela que nous vivons) – Premier recueil, marqué par le réalisme socialiste, qu’elle reniera plus tardrecoursaupoeme.fr.
- 1957 : Wołanie do Yeti (Appel au Yeti) – Rupture avec le réalisme socialiste, début de son style personnelprintempsdespoetes.com+1.
- 1962 : Sól (Sel) – Considéré comme un tournant dans son œuvre.
- 1967 : Sto pociech (Mille Consolations)
- 1972 : Wszelki wypadek (Tout hasard ou Cas où) – Chef-d’œuvre, consécration en Pologneprintempsdespoetes.com+1.
- 1976 : Wielka liczba (Le Grand Nombre)
- 1986 : Ludzie na moście (Les Gens sur le pont)
- 1993 : Koniec i początek (La Fin et le Commencement)
- 1996 : Widok z ziarnkiem piasku (Vue avec un grain de sable) – Recueil publié après son Nobel.
- 2003 : Chwila (L’Instant)
- 2005 : Dwukropek (Deux Points)
- 2009 : Tutaj (Ici)
Anthologies et traductions en français
- De la mort sans exagérer (Poésie/Gallimard, 1996) – Anthologie majeure, souvent utilisée en France.
- Poèmes (Fayard, 1996)
- Vue avec un grain de sable (Poésie/Gallimard, 2006)
- La Fin et le Commencement (Poésie/Gallimard, 2008)
- Ici (Poésie/Gallimard, 2014)