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AUTEUR-E-S - Index I

20 - Mykola Istyn

HOMMES-MOTS


 Texte du Communiqué de presse Lpb pour le livre Hommes-Mots de Mykola Istyn – éditions du Collectif Poétisthme


   Ne coupez pas les jeunes branches du vers

Libre – Par Loan Diaz - Revue Poetisthme



 Poète pour «repousser les frontières de la littérature» et

soldat pour « défendre la poésie ukrainienne libre et le

droit à la liberté littéraire»: Mykola Istyn est de ceux qui,

comme le capitaine britannique Anthony Clarke, refusant

d’obéir à la destruction d’une ville, déclarent que « les

règles de l’art sont supérieures aux règles de la guerre. »

Ce n’est pas une (im)posture de l’artiste qui se voudrait

juge au-dessus de la mêlée, grand ordonnateur d’un

pacifisme idéaliste.

Au contraire, c’est aux prises avec la « la pseudo-culture

conquérante» dénoncée comme origine «des balles [qui]

fusent / des explosions [qui] retentissent », que Mykola

formule sa résistance poétique. C’est la parole nourrie du

sang et des inquiétudes qu’il porte une exigence radicale:

faire de la littérature une mise en garde contre notre

indifférence et notre aveuglement face au meurtre, mais

aussi une voie sans illusion pour faire le pas au-delà du

temps des meurtriers.

Fidèle au terreau humain plus encore qu’à sa terre,

Mykola écrit pour « rester ici, en poste, dans [son] gilet

pare-balles, / à protéger les poèmes ukrainiens des /

balles... ». Ce qui compte, c’est d’être humain et

humaniste, conscient et confiant de tout ce que peut

l’humanité dans ses grandeurs et ses décadences. C’est

aussi ce que nous donne à comprendre la correspondance

placée au cœur de ce recueil.

Bien que soumis à l’intense expérience du front, il ne se

laisse pas emporter par la haine ou la passion nationaliste.

Il reste résolument du côté de l’universel qui sauve parce

qu’il sait ce qu’il doit à la diversité. Il défend ardemment

la liberté qui émancipe parce qu’elle est d’abord le

partage d’une même condition.Il croit profondément – démesurément peut-être – à la

vertu de la poésie du monde qui ne s’arroge ni savoir ni

pouvoir. Bien sûr, la littérature est, pour Mykola, une

force supérieure, mais il ne la confine pas dans la pureté

et la gloriole des idées éternelles. Au contraire, dans un

poème il écrit sans détour : « Un livre n’est rien sans un

être humain.»

L’âme, le cosmos, l’univers, la spiritualité, le bien, le

bonheur, la liberté, la poétocentricité, le

nextmodernisme…

Ces termes ne sont pas de pures abstractions ici: ils sont

forgés par et pour les circonstances dans lesquelles ces

textes sont écrits.

Valent-ils au-delà de ce contexte? L’auteur le souhaite, je

pense que là n’est pas l’essentiel. Leur puissance réside

moins dans un « style » : s’arrêter à la forme discursive et

philosophique, parfois âpre et laborieuse à appréhender,

c’est manquer le fond dont elle est le reflet. Miroir difficile

à regarder, car la leçon est caustique.

Mais une fois considérés pour ce qu’ils nous racontent et

non seulement par la manière abrupte dont ils racontent,

ces poèmes nous permettent d’affronter le danger en face,

en le nommant, en le qualifiant. Alors ils deviennent

d’utilité publique, car si les armes ne manquent pas pour

faire la guerre, nous manquons en revanche de mots pour

combattre et faire advenir la paix.

« Notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes. Il a besoin

de cœurs brûlants qui sachent faire à la modération sa

juste place », écrivait Albert Camus, en 1944, pour le

journal Combat1

.

1 Albert Camus, Combat, Œuvres Complètes II, Gallimard, coll.

«Bibliothèque de la Pléiade», 2006, p.411.Mykola est un de ces êtres qui honore la loyauté du cœur,

donne de la voix pour pacifier l’âme du monde, et plaide

par l’exemple pour «l'incarnation spirituelle et verbale du

sens de la vie».

 loan diaz

  

Les Hommes-Mots - par Danièle Estèbe-Hoursiangou - Revue Poetisthme

  Née des « dimensions du Mot », c’est à dire créée par la

puissance du langage, la nouvelle espèce, celle des

Hommes-Mots prend sa source dans les écrits qui se sont

détachés de la gangue des doctrines antérieures,

religieuses, philosophiques et politiques en entrant dans

une contrée où règne le Tout-Mot. C’est la prophétie de

Mykola Istyn.

Envolée lyrique, appel à un messie libérateur porteur de

paix et de bienveillance , le « Tout-Mot », pour établir une

pan-civilisation dont l’outil et la nourriture seront le Mot.

Une sorte d’armée qui aura vaincu celui qui, « au nom de

Tout-Puissant, a voulu séparer les Hommes-Mots du Mot

». L’Homme-Mot, serait-il l’Homme-Nouveau ?

Poésie tribunicienne ? Mykola Istyn est très souvent

appelé à dire sa poésie en public, et on entend, dans le

rythme et la radicalité du propos politique, le militant qui

s’adresse à un auditoire qu’il veut réveiller, convaincre

voire convertir. Il s’expose dans l’oralité qui caractérise la

forme des textes.

Basculements stylistiques et ruptures régulières

d’argumentations. Poésie de l’urgence devant la folie d’un

monde qui, depuis que l’homme est apparu en tant

qu’être social, et malgré toutes les propositions

intellectuelles, religieuses, philosophiques, qui se sont

imposées au fil des siècles, n’a toujours pas créé

l’harmonie universelle.

L’enchaînement des invocations, des injonctions, des

rejets et des révoltes, des glissements vers le lyrisme, le

style si on peut parler de style sans froisser l’auteur, nous

ramène au discours ou au prêche. Avec parfois des

accents de messianisme. On s’attend à plusieurs reprises

à trouver la citation biblique : « En vérité, je vous le dis... »Dans une de ses chansons, Claude Nougaro, en évoquant

une chevauchée de Don Quijote et Sancho Pança faisait

chanter au « chevalier à la triste figure » le refrain : « La

poésie est mon dada et l’utopie mon topo ». Le poète

Nougaro s’exprimant dans un tout autre contexte, n’en

disait pas moins, par des détours d’écriture qui lui sont

propres, que la poésie a aussi pour rôle d’accompagner la

recherche désespérée d’une humanité idéale. L’ingénieux

hidalgo était en croisade, et bien des auteurs, avant

Cervantes et après lui, ont proclamé que la conquête d’un

monde libéré des injustices et des violences se ferait,

aussi, par la poésie et la littérature. Par l’art.

Même s’il le disait différemment, avec une force que

semble tenter de rejoindre Mykola Istyn, le poète

espagnol Gabriel Celaya, face à la dictature et à la misère,

ne disait pas autre chose dans son poème « La poésie est

une arme chargée de futur ». Il disait que le poète a

l’obligation morale de s’engager jusqu’aux actes, jusqu’à la

souillure, jusqu’à la mort, pour construire un futur

meilleur pour l’humanité. Une poésie concrète, directe,

accessible à tous. Il « maudit la poésie conçue comme un

luxe culturel... »

Comme chez Celaya, Mykola Istyn voit dans la poésie un

souffle libérateur, porteur de joie, d’espérance. Mais ses

poèmes prennent le chemin d‘une abstraction, d’une

intellectualisation du propos dans laquelle on retrouve

l’essayiste Istyn, qui rejette tous les systèmes de pensée

antérieurs et proclame, avec une assurance souvent

péremptoire, l’avènement du Nextmodernisme. Une

nouvelle espèce, les Hommes- Mots, une nouvelle

littérature, une nouvelle vision de l’univers. Aux poètes,

la mission sacrée de la répandre : « annoncez le

nextmodernisme. »La trame des poèmes ici publiés, ne l’oublions pas, est la

vie d’un peuple confronté à une guerre sur son propre

territoire. Une guerre d’occupation, d’annexion et

d’effacement de sa culture. Mykola Istyn est soldat, il est

sur le terrain des combats. Il évoque dans ce recueil sa vie

quotidienne, jusqu’aux brefs moments de contacts directs

avec sa femme et sa fille pour avoir des nouvelles de leur

vie loin de lui. Ce discours sort alors le lecteur des

développements militants et conceptuels pour donner la

parole à la réalité humaine, celle des ukrainiens

prisonniers d’un pays dévasté.

Pour entrer dans le contexte qui nourrit son oeuvre, pour

la comprendre dans toute sa complexité, il faut lire les

messages qu’il a échangés pendant plusieurs années avec

loan diaz. Sa sacralisation de la poésie et de la littérature

nextmoderniste au-dessus de tous les courants antérieurs

ou actuels, est donnée à lire en miroir de sa dénonciation

d’une coercition qui serait exercée par le pouvoir

ukrainien sur la production culturelle.

Pourtant, Mykola Istyn est reconnu, publié et primé pour

ses écrits. Mais comment faire abstraction de l’incessante

et impitoyable brutalité dans laquelle est plongée toute

l’Ukraine pour comprendre sa position abrupte. La

fatigue, la peur, la fureur du dehors et l’incertitude du jour

prochain, les poèmes naissent après une journée de

combat, et avec eux viennent la colère et l’exaltation, la

volonté de s’extraire d’un présent monstrueux.

Pour autant, l’avenir proposé par Mykola Istyn au nom

d'un monde idéal est-il audible à un peuple de chair et de

sang, de sentiments et de savoir ? Quel peuple pourrait

tout renier de ce sur quoi il s’est construit pour s'engager

à la suite d'un infatigableOrphéevers l’ère des Hommes-

Mots ?

Danièle Estèbe-Hoursiangou

   le nextmodernisme ouvre une nouvelle possibilité de dialogue entre poètes

  ON SORT DE SOI COMME D'UN ABRI

ANTI-BOMBES…

 On sort de soi comme d’un abri anti-bombes,

L’automne, la saison des récoltes,

a pour fruits des champs de mines

parmi les carottes et les blés caressés par la douceur du

soleil et des pluies.

Mais ces pluies incessantes ne sont plus celles des

paisibles automnes passés,

tant de choses ont changé depuis,

maintenant il pleut du plomb en grêles meurtrières.

Les yeux ne s'attardent plus sur les oiseaux migrateurs

mais guettent les avions ennemis

qui s’élancent dans le ciel

pour nous effacer de la terre.

Les volées de corbeaux affolés

se mêlent aux drones d'assaut.

Cet automne part en ruine

comme une maison abandonnée

dont la guerre a chassé

ceux qui l’habitaient.

Dans notre retraite forcée,

dans le jardin abandonné,

dans les cratères d’explosion pareils à des plaies sur la

terre

tombent des reinettes dorées.

 C'est le temps des parures champêtres, de gerbes et de

tresses

entre les tranchées,

des colliers forestiers de fleurs pourpres

et d'opales de feux.

Les feuilles qui tombent à présent

sur notre camouflage sont comme une illumination.

Nos combattants protègent

les mains jaunes des bras dénudés des forêts.

Ici, le seigle est coupé à la faux

et les vies humaines par du plomb.

Automne en état de guerre, enveloppé de brume

d’angoisse,

toi, demoiselle aux tresses d'or

détachées

sur nos camouflages,

offre à nos incarnations

quelques grains de douceur,

et nous t'ouvrirons nos âmes pleines de champs en fleurs

et de soleils poétiques,

pour que le lien

entre la terre et le ciel

ne soit ni rompus ni obstrués

par les caillots de sang.

       « Car dans un pays où même les terres et les eaux sont

oligarquées,

Où la loi est comme une épine dans le pied,

Où même le ciel est divisé par les pasteurs,

L’idée illimitée de la liberté n’est possible que dans le

Mot. »



commentaire de Pierre Lamarque


   


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