Le dépôt
HOMMES-MOTS
Texte du Communiqué de presse Lpb pour le livre Hommes-Mots de Mykola Istyn – éditions du Collectif Poétisthme
Ne coupez pas les jeunes branches du vers
Libre – Par Loan Diaz - Revue Poetisthme
Poète pour «repousser les frontières de la littérature» et
soldat pour « défendre la poésie ukrainienne libre et le
droit à la liberté littéraire»: Mykola Istyn est de ceux qui,
comme le capitaine britannique Anthony Clarke, refusant
d’obéir à la destruction d’une ville, déclarent que « les
règles de l’art sont supérieures aux règles de la guerre. »
Ce n’est pas une (im)posture de l’artiste qui se voudrait
juge au-dessus de la mêlée, grand ordonnateur d’un
pacifisme idéaliste.
Au contraire, c’est aux prises avec la « la pseudo-culture
conquérante» dénoncée comme origine «des balles [qui]
fusent / des explosions [qui] retentissent », que Mykola
formule sa résistance poétique. C’est la parole nourrie du
sang et des inquiétudes qu’il porte une exigence radicale:
faire de la littérature une mise en garde contre notre
indifférence et notre aveuglement face au meurtre, mais
aussi une voie sans illusion pour faire le pas au-delà du
temps des meurtriers.
Fidèle au terreau humain plus encore qu’à sa terre,
Mykola écrit pour « rester ici, en poste, dans [son] gilet
pare-balles, / à protéger les poèmes ukrainiens des /
balles... ». Ce qui compte, c’est d’être humain et
humaniste, conscient et confiant de tout ce que peut
l’humanité dans ses grandeurs et ses décadences. C’est
aussi ce que nous donne à comprendre la correspondance
placée au cœur de ce recueil.
Bien que soumis à l’intense expérience du front, il ne se
laisse pas emporter par la haine ou la passion nationaliste.
Il reste résolument du côté de l’universel qui sauve parce
qu’il sait ce qu’il doit à la diversité. Il défend ardemment
la liberté qui émancipe parce qu’elle est d’abord le
partage d’une même condition.Il croit profondément – démesurément peut-être – à la
vertu de la poésie du monde qui ne s’arroge ni savoir ni
pouvoir. Bien sûr, la littérature est, pour Mykola, une
force supérieure, mais il ne la confine pas dans la pureté
et la gloriole des idées éternelles. Au contraire, dans un
poème il écrit sans détour : « Un livre n’est rien sans un
être humain.»
L’âme, le cosmos, l’univers, la spiritualité, le bien, le
bonheur, la liberté, la poétocentricité, le
nextmodernisme…
Ces termes ne sont pas de pures abstractions ici: ils sont
forgés par et pour les circonstances dans lesquelles ces
textes sont écrits.
Valent-ils au-delà de ce contexte? L’auteur le souhaite, je
pense que là n’est pas l’essentiel. Leur puissance réside
moins dans un « style » : s’arrêter à la forme discursive et
philosophique, parfois âpre et laborieuse à appréhender,
c’est manquer le fond dont elle est le reflet. Miroir difficile
à regarder, car la leçon est caustique.
Mais une fois considérés pour ce qu’ils nous racontent et
non seulement par la manière abrupte dont ils racontent,
ces poèmes nous permettent d’affronter le danger en face,
en le nommant, en le qualifiant. Alors ils deviennent
d’utilité publique, car si les armes ne manquent pas pour
faire la guerre, nous manquons en revanche de mots pour
combattre et faire advenir la paix.
« Notre monde n’a pas besoin d’âmes tièdes. Il a besoin
de cœurs brûlants qui sachent faire à la modération sa
juste place », écrivait Albert Camus, en 1944, pour le
journal Combat1
.
1 Albert Camus, Combat, Œuvres Complètes II, Gallimard, coll.
«Bibliothèque de la Pléiade», 2006, p.411.Mykola est un de ces êtres qui honore la loyauté du cœur,
donne de la voix pour pacifier l’âme du monde, et plaide
par l’exemple pour «l'incarnation spirituelle et verbale du
sens de la vie».
loan diaz
Les Hommes-Mots - par Danièle Estèbe-Hoursiangou - Revue Poetisthme
Née des « dimensions du Mot », c’est à dire créée par la
puissance du langage, la nouvelle espèce, celle des
Hommes-Mots prend sa source dans les écrits qui se sont
détachés de la gangue des doctrines antérieures,
religieuses, philosophiques et politiques en entrant dans
une contrée où règne le Tout-Mot. C’est la prophétie de
Mykola Istyn.
Envolée lyrique, appel à un messie libérateur porteur de
paix et de bienveillance , le « Tout-Mot », pour établir une
pan-civilisation dont l’outil et la nourriture seront le Mot.
Une sorte d’armée qui aura vaincu celui qui, « au nom de
Tout-Puissant, a voulu séparer les Hommes-Mots du Mot
». L’Homme-Mot, serait-il l’Homme-Nouveau ?
Poésie tribunicienne ? Mykola Istyn est très souvent
appelé à dire sa poésie en public, et on entend, dans le
rythme et la radicalité du propos politique, le militant qui
s’adresse à un auditoire qu’il veut réveiller, convaincre
voire convertir. Il s’expose dans l’oralité qui caractérise la
forme des textes.
Basculements stylistiques et ruptures régulières
d’argumentations. Poésie de l’urgence devant la folie d’un
monde qui, depuis que l’homme est apparu en tant
qu’être social, et malgré toutes les propositions
intellectuelles, religieuses, philosophiques, qui se sont
imposées au fil des siècles, n’a toujours pas créé
l’harmonie universelle.
L’enchaînement des invocations, des injonctions, des
rejets et des révoltes, des glissements vers le lyrisme, le
style si on peut parler de style sans froisser l’auteur, nous
ramène au discours ou au prêche. Avec parfois des
accents de messianisme. On s’attend à plusieurs reprises
à trouver la citation biblique : « En vérité, je vous le dis... »Dans une de ses chansons, Claude Nougaro, en évoquant
une chevauchée de Don Quijote et Sancho Pança faisait
chanter au « chevalier à la triste figure » le refrain : « La
poésie est mon dada et l’utopie mon topo ». Le poète
Nougaro s’exprimant dans un tout autre contexte, n’en
disait pas moins, par des détours d’écriture qui lui sont
propres, que la poésie a aussi pour rôle d’accompagner la
recherche désespérée d’une humanité idéale. L’ingénieux
hidalgo était en croisade, et bien des auteurs, avant
Cervantes et après lui, ont proclamé que la conquête d’un
monde libéré des injustices et des violences se ferait,
aussi, par la poésie et la littérature. Par l’art.
Même s’il le disait différemment, avec une force que
semble tenter de rejoindre Mykola Istyn, le poète
espagnol Gabriel Celaya, face à la dictature et à la misère,
ne disait pas autre chose dans son poème « La poésie est
une arme chargée de futur ». Il disait que le poète a
l’obligation morale de s’engager jusqu’aux actes, jusqu’à la
souillure, jusqu’à la mort, pour construire un futur
meilleur pour l’humanité. Une poésie concrète, directe,
accessible à tous. Il « maudit la poésie conçue comme un
luxe culturel... »
Comme chez Celaya, Mykola Istyn voit dans la poésie un
souffle libérateur, porteur de joie, d’espérance. Mais ses
poèmes prennent le chemin d‘une abstraction, d’une
intellectualisation du propos dans laquelle on retrouve
l’essayiste Istyn, qui rejette tous les systèmes de pensée
antérieurs et proclame, avec une assurance souvent
péremptoire, l’avènement du Nextmodernisme. Une
nouvelle espèce, les Hommes- Mots, une nouvelle
littérature, une nouvelle vision de l’univers. Aux poètes,
la mission sacrée de la répandre : « annoncez le
nextmodernisme. »La trame des poèmes ici publiés, ne l’oublions pas, est la
vie d’un peuple confronté à une guerre sur son propre
territoire. Une guerre d’occupation, d’annexion et
d’effacement de sa culture. Mykola Istyn est soldat, il est
sur le terrain des combats. Il évoque dans ce recueil sa vie
quotidienne, jusqu’aux brefs moments de contacts directs
avec sa femme et sa fille pour avoir des nouvelles de leur
vie loin de lui. Ce discours sort alors le lecteur des
développements militants et conceptuels pour donner la
parole à la réalité humaine, celle des ukrainiens
prisonniers d’un pays dévasté.
Pour entrer dans le contexte qui nourrit son oeuvre, pour
la comprendre dans toute sa complexité, il faut lire les
messages qu’il a échangés pendant plusieurs années avec
loan diaz. Sa sacralisation de la poésie et de la littérature
nextmoderniste au-dessus de tous les courants antérieurs
ou actuels, est donnée à lire en miroir de sa dénonciation
d’une coercition qui serait exercée par le pouvoir
ukrainien sur la production culturelle.
Pourtant, Mykola Istyn est reconnu, publié et primé pour
ses écrits. Mais comment faire abstraction de l’incessante
et impitoyable brutalité dans laquelle est plongée toute
l’Ukraine pour comprendre sa position abrupte. La
fatigue, la peur, la fureur du dehors et l’incertitude du jour
prochain, les poèmes naissent après une journée de
combat, et avec eux viennent la colère et l’exaltation, la
volonté de s’extraire d’un présent monstrueux.
Pour autant, l’avenir proposé par Mykola Istyn au nom
d'un monde idéal est-il audible à un peuple de chair et de
sang, de sentiments et de savoir ? Quel peuple pourrait
tout renier de ce sur quoi il s’est construit pour s'engager
à la suite d'un infatigableOrphéevers l’ère des Hommes-
Mots ?
Danièle Estèbe-Hoursiangou
le nextmodernisme ouvre une nouvelle possibilité de dialogue entre poètes
ON SORT DE SOI COMME D'UN ABRI
ANTI-BOMBES…
On sort de soi comme d’un abri anti-bombes,
L’automne, la saison des récoltes,
a pour fruits des champs de mines
parmi les carottes et les blés caressés par la douceur du
soleil et des pluies.
Mais ces pluies incessantes ne sont plus celles des
paisibles automnes passés,
tant de choses ont changé depuis,
maintenant il pleut du plomb en grêles meurtrières.
Les yeux ne s'attardent plus sur les oiseaux migrateurs
mais guettent les avions ennemis
qui s’élancent dans le ciel
pour nous effacer de la terre.
Les volées de corbeaux affolés
se mêlent aux drones d'assaut.
Cet automne part en ruine
comme une maison abandonnée
dont la guerre a chassé
ceux qui l’habitaient.
Dans notre retraite forcée,
dans le jardin abandonné,
dans les cratères d’explosion pareils à des plaies sur la
terre
tombent des reinettes dorées.
C'est le temps des parures champêtres, de gerbes et de
tresses
entre les tranchées,
des colliers forestiers de fleurs pourpres
et d'opales de feux.
Les feuilles qui tombent à présent
sur notre camouflage sont comme une illumination.
Nos combattants protègent
les mains jaunes des bras dénudés des forêts.
Ici, le seigle est coupé à la faux
et les vies humaines par du plomb.
Automne en état de guerre, enveloppé de brume
d’angoisse,
toi, demoiselle aux tresses d'or
détachées
sur nos camouflages,
offre à nos incarnations
quelques grains de douceur,
et nous t'ouvrirons nos âmes pleines de champs en fleurs
et de soleils poétiques,
pour que le lien
entre la terre et le ciel
ne soit ni rompus ni obstrués
par les caillots de sang.
« Car dans un pays où même les terres et les eaux sont
oligarquées,
Où la loi est comme une épine dans le pied,
Où même le ciel est divisé par les pasteurs,
L’idée illimitée de la liberté n’est possible que dans le
Mot. »
commentaire de Pierre Lamarque

PL