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PETITES HISTOIRES DE VERBES

petite histoire du verbe garder

 

PETITE HISTOIRE DU VERBE GARDER

(pour La Page Blanche)


Le verbe garder est un verbe solide, un verbe terrien, un verbe qui a les pieds sur terre. Il vient du francique wardon, « veiller », « surveiller », « protéger ». À l’origine, garder n’était pas conserver : c’était veiller sur, être responsable de, tenir l’œil ouvert. Un verbe de sentinelle. Un verbe de nuit. Un verbe qui ne dort pas.


En ancien français, garder signifiait protéger un lieu, un troupeau, une frontière, un secret. Il avait quelque chose de martial, de vigilant, de presque sacré. Garder, c’était empêcher le monde de se défaire. C’était tenir debout ce qui risquait de tomber. C’était être le rempart, pas le propriétaire.


Puis le verbe s’est adouci. Il est entré dans la vie quotidienne. On a gardé des enfants, gardé la maison, gardé le silence, gardé le sourire. Le verbe s’est élargi, s’est assoupli, s’est humanisé. Il a cessé d’être un poste de soin pour devenir un geste de soin. Aujourd’hui, garder est un verbe étonnamment vaste.


Il peut dire la protection, la mémoire, la fidélité, la retenue, la pudeur. On garde ce qui compte, mais on retient aussi ce qui blesse. On garde un souvenir, un parfum, une phrase, on retient une promesse.


On garde parfois trop. On retient parfois mal. Mais on retient toujours avec l’idée que quelque chose mérite de ne pas être perdu. Le verbe garder n’a jamais cessé de dire cela : que ce que nous protégeons révèle ce qui nous retient.