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poètes du monde

Jules renard - Les grenouilles - Jean Tardieu - la môme néant - René de Obaldia - 2 poèmes

Les Grenouilles


Par brusques détentes, elles exercent leurs ressorts.


Elles sautent de l’herbe comme de lourdes gouttes d’huile frite.


Elles se posent, presse-papiers de bronze, sur les larges feuilles du nénuphar.


L’une se gorge d’air. On mettrait un sou, par sa bouche, dans la tirelire de son ventre.


Elles montent, comme des soupirs, de la vase.


Immobiles, elles semblent, les gros yeux à fleur d’eau, les tumeurs de la mare plate.


Assises en tailleur, stupéfiées, elles bâillent au soleil couchant.


Puis, comme les camelots assourdissants des rues, elles crient les dernières nouvelles du jour.


Il y aura réception chez elles ce soir ; les entendez-vous rincer leurs verres ?


Parfois, elles happent un insecte.


Et d’autres ne s’occupent que d’amour.


Jules Renard, Histoire Naturelles





Jean Tardieu, La môme néant


Quoi qu'a dit ? A dit rien. Quoi qu'a fait ? A fait rien. A quoi qu'a pense ? A pense à rien. Pourquoi qu'a dit rien ? Pourquoi qu'a fait rien ? Pourquoi qu'a pense à rien ? A existe pas.


Oeuvres - Gallimard







René de Obaldia


Les jambes de bois


 


Quand on perd une jambe à la guerre


On en met une autre en bois


Car il paraît qu’on a beau faire


Les jambes ne repoussent pas.


 


Mais peut-on me dire pourquoi


Il ne pousse pas de feuilles sur les jambes de bois ?


 


Des feuilles toutes vertes


Avec des tas d’insectes,


Des feuilles toutes belles


Où les papillons viendraient réparer leurs ailes…


 


Le soleil voudrait se mettre de la partie


Il pourrait y grimper des fruits,


Et ça serait tout de même chic


D’avoir sur soi des poires


Qu’on prendrait sans histoires


Des pommes et des prune et des petits pois chiches !


 


Si tous les hommes avaient une jambe de bois


Qu’on arroserait bien les jours qu’il ne pleut pas


Cà f’rait une forêt qui n’en finirait pas.


 


Innocentines,


Editions Bernard Grasset, 1969



Coq au Vin


par Rene de Obaldia


La marquise, sans cause apparente, rendit son coq au vin sur le plastron de l'ambassadeur.

L'assemblée voulut ne rien remarquer: elle était composée de nombreux diplomates.


Jusqu'ici, la marquise, jeune et singulièrement troublante, abreuvait de joie l'ambassadeur.

Comment ce dernier aurait-il soupçonné que d'une bouche aussi divine, d'une telle voix de cristal, pussent jaillir des quartiers de coq, arrosés de ce liquide violet et

généreux ?


Cela va attirer des complications avec la

Russie, pensa le

Turc qui faisait face à la marquise.

Et de satisfaction, il lissa sa fine moustache.

L'Angleterre, voisin de la beauté et heureux pendant de l'ambassadeur, ramena son genou à bâbord.

Son désir de coloniser la marquise se trouva quelque peu refroidi.

Wang-Wei-Tchou en profita pour soulever la question de l'Antarctique.

Les points de vue échangés témoignèrent de l'intelligence des nommes d'État, ainsi que de leur amour réciproque pour les

Esquimaux.


-

La

France restera toujours fidèle à sa tradition chevaleresque, claironna le général

Beauchamp de

Bompierre de

Prepucet


C'est à cet instant qu'une deuxième vague de coq au vin atteignit le

Turc, un peu trop souriant, en pleine ceinture.

L'on craignit pour les

Dardanelles.


L'Amérique étala ses pieds sur la table.

Un hobereau donna de la crête.


Plus éthérée que jamais, la marquise souriait à tous et se jeta sur la glace à la vanille.

L'Angleterre prit nettement le large.


Tout de même, la paix fut sauvegardée dans le monde quelques mois encore.


René de Obaldia