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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

355 - ZOOM AKHMATOVA

Anna Akhmatova (1889-1966), la "Muse des lamentations" et la conscience poétique de la Russie face à la terreur.




Textes





1. Requiem (1935-1940) : Épilogue (Partie II) « J'ai appris comment tombent les visages, / comment de dessous les paupières point la peur, / comment les pages dures du cunéiforme / la douleur les grave sur les joues, / comment les boucles cendrées ou noires / deviennent tout à coup d'argent, / comment le sourire se fane sur les lèvres dociles, / et dans le rire sec tremble l'effroi. / Et je ne prie pas pour moi seule, / mais pour tous ceux qui étaient avec moi, / par le froid atroce, par la chaleur de juillet, / sous le mur rouge et aveugle. L'heure du souvenir a de nouveau sonné. / Je vous vois, je vous entends, je vous sens : / celle qu'on a dû porter vers le soupirail, / celle qui ne foulait plus le sol natal, / et celle qui, secouant sa belle tête, / dit : "Je viens ici comme chez moi." / Je voudrais toutes les nommer par leur nom, / mais on a enlevé la liste, et nul ne sait où la trouver. / Pour elles, j'ai tissé un large linceul / avec les humbles mots que je leur ai surpris. » https://fr.wikisource.org/wiki/Requiem_(Akhmatova



2. Le Roseau (1923-1940) : Création « Voici comment cela se passe : une sorte de langueur, / dans les oreilles le battement d'une horloge qui ne s'arrête pas ; / au loin le roulement du tonnerre qui s'apaise. / Il me semble entendre des voix plaintives et captives, / un cercle se rétrécit, s'élargit, / et dans ce silence de mort et de veille / commence le combat des rimes et des rythmes. / Alors des paroles non encore entendues / et des rimes légères se mettent à tinter, / alors je commence à comprendre, / et des vers simplement dictés / s'inscrivent dans mon cahier blanc. » https://www.poeticous.com/akhmatova/creation?locale=fr




3. Élégies du Nord (Deuxième élégie) « Ainsi qu'un fleuve, / on m'a détournée. On a changé mon cours. / La vie a coulé dans un autre lit, / et je ne reconnais plus mes propres rivages. / Ô, que de spectacles j'ai manqués, / et le rideau s'est levé sans moi, / et il est retombé de même. Que d'amis / que je n'ai jamais rencontrés une seule fois, / et que de silhouettes de villes / auraient pu faire jaillir mes larmes, / alors que je ne connais qu'une ville au monde / et que je pourrais la trouver en tâtonnant dans mon sommeil. / Et que de vers je n'ai pas écrits, / et leur chœur secret tourne autour de moi / et, peut-être, un jour encore / ils m'étoufferont... » https://www.poeticous.com/akhmatova/northern-elegies?locale=fr




4. Lot de consolation (1921) « Ne sois pas trop triste, ne sois pas trop pâle, / ne te tourmente pas pour un rien. / La vie est une blessure qui ne guérit pas, / un feu qui brûle sans fin. / Regarde comme le ciel est immense et pur, / comme les étoiles brillent avec douceur. / Tout ce qui nous blesse, tout ce qui nous dure, / n'est qu'une ombre dans la nuit du cœur. / Nous irons ensemble, la main dans la main, / vers ce pays où la douleur s'efface, / où chaque blessure trouve son chemin, / et où chaque larme laisse une trace de grâce. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Requiem-Poeme-sans-heros


5. Poème sans héros (Extrait de l'Introduction) « Je bois à la santé de la maison détruite, / à ma vie de malheurs, / à la solitude à deux / et à toi, je bois, / au mensonge des lèvres qui m’ont trahie, / au froid mortel des yeux, / à ce que le monde soit cruel et grossier, / à ce que Dieu ne nous ait pas sauvés. / [...] De la tour de l'an quarante, / comme d'un rempart, je regarde vers l'est. / Tout est déjà scellé, tout est déjà écrit, / et le jugement dernier approche à grands pas. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Requiem-Poeme-sans-heros


Présentation

Anna Akhmatova incarne la tragédie de l'intelligentsia russe. Figure de proue de l'Acméisme (avec son premier mari Nikolaï Goumilev, fusillé en 1921), elle commence sa carrière par une poésie intimiste d'une précision psychologique rare, centrée sur le détail quotidien (le "gant de la main gauche" mis à la main droite).

Cependant, sous le régime stalinien, sa poésie devient monumentale et chorale. Son fils Lev est emprisonné, et elle passe des années à faire la queue devant la prison de la Kresty à Léningrad. Ce vécu donne naissance à Requiem, un cycle poétique qu'elle ne pouvait pas écrire par peur des perquisitions : elle le récitait à ses amis qui l'apprenaient par cœur avant de brûler le papier. Elle est passée de "poète des femmes" à "poète du peuple", sa voix devenant le seul monument possible pour les millions de victimes du totalitarisme.


Bibliographie