Le dépôt
Coudes et stratégies
Textes protégés et enregistrés sous forme d'empreinte numérique à la SGDL.
Premiers poèmes d'un ensemble à paraître en 2028 aux éditions du Commun.
1.
Le goût du réveil dans la bouche, les chevaux qui galopent sur la langue et qu’il faut abattre comme une forêt : dans ma tête cogne le bruit du monde.
Les premières pensées sortent, ce sont des mauvaises bêtes à domestiquer. Elles savent ce qui les attend, connaissent chaque recoin de mes journées.
Elles m’expliquent qu’il faut se lever et sous peu aller ouvrir bar et hostilités.
« A Marne-la-Poisse, l’alcool n’attend pas », répètent-elles.
(8h05)
2.
Il y a dans mon visage quelque chose du labyrinthe des contes, je ne saurais dire mieux.
Plus bas, mon corps ressemble à une lutte.
Si l’on descend encore, une flaque.
Pas le temps d’en dire plus, je suis déjà en retard.
(8h27)
3.
Avant de remonter le rideau, il me faut effacer toutes traces de verre et de discussions.
Puis rencontrer les premiers clients : le coude est une maladie lorsqu’il se lève à l’aube. Se perdre alors dans des rires épais comme des brouillards. Avaler les dents de l’autre, remonter la salive : le verbe est un saumon.
Et finir par faire de la fatigue un dommage collatéral.
Voilà le programme.
(8h30)
4.
La parole agrippée comme une rampe, le danger que l'on embrasse et le muscle du désespoir : l’entrée en scène du Poète raconte cela.
Un simple coup d’œil suffit pour comprendre que son visage a le goût de l’insomnie. Perdu sur sa peau usée, un mélanome attend son heure mais il ne le voit pas.
Pour le moment, il repêche sa colère coincée quelque part au fond de la gorge, et c’est tout un tonnerre.
(comptoir, 9h03, un café)
4.
« Ma syntaxe a l'allure d’un chien mouillé et je ne dis rien. J’accepte les modifications de l’éditeur. Je m’en fous. Les phrases peuvent prendre la gueule qu'elles souhaitent, rien à cirer.
Je ne suis pas le Poète comme tu le prétends, plutôt une dent qui raye le parquet.
Je supporte tout, tu sais : le soleil qui vire à la terreur, les enfants des autres, la lessive qui ne lave rien, les nerfs dans les ravines, le feu au fond du verre.
Et mes mains, regarde-les. De la viande avariée à peine bonne pour les chiens. Les veines bleues, la couperose, l’os dans la gamelle du sang : la meute rôde déjà.
Alors les mots qui bouffent ma joie et creusent mes joues, tu penses ! »
5.
De l’autre côté de la vitre, des gens perdus comme des balles. La condensation cherche à masquer le siècle tandis que trois hommes entrent. Ils s’assoient près de la fenêtre, parlent bas, semblent de mèche :
trois dynamites prêtes à l’emploi.
(table 4, 09h02, trois bières et un paquet de cigarettes)
6.
« Chut, les gars… Vous ne comprenez pas, il nous faut envahir les corps et les idées en douce. Nous faire liserons, chauffer à blanc la peur. Le silence, voilà ce qui fera notre fortune.
Taisez-vous. Qu’importe vos remords. Enfermez-les dans votre cage thoracique. De toute façon, c’est là qu’il faut viser. Ensuite, il n’y aura plus qu’à se baisser. Ramasser l’appel au secours des gorges, inciser les journées à coups de canif, on se l’est juré.
Alors frottons notre geste une dernière fois au verre. Et ensuite respectons notre engagement : faisons fondre le cachet de la violence sous nos langues. »
7.
Guetter le noir de la mâchoire pour y découvrir l'envers du décor, voilà mon job en quelque sorte.
Prenons le type qui vient d’entrer, Adidas aux pieds et addictions au bras : j’aperçois chez lui des lendemains où le muscle se froisse comme de la tôle. Son visage, c’est l’empilement de l’attente - de la vaisselle cassée.
Au milieu de ses sueurs, il respire sans vivre.
(table 7, 9h06, un café serré, un Perrier)
8.
A deux ou trois chaises de là, le Vieux se parle à lui-même. Derrière chacun de ses mots se cachent un village et une corde. Que voulez-vous, toutes les histoires ne rentrent pas sous le tapis.
L'enfance s’engouffre dans la gorge. On peut la voir empoisonner ses forêts. Si on s’approche doucement, on entend des insultes lancées en l’air comme le bouquet de la mariée.
Mais quand je prends sa commande, il range sa colère au fond d’une poche.
Il y fait simplement un nœud pour ne pas l’oublier.
(table 8, 9h14, un verre de blanc sec)
9.
Cette femme au fond de la salle, cinquante ans environ, silhouette de Laguiole. Café et idées renversées. Elle enterre son visage dans le creux de la tasse : on pourrait y lire son passé, l’habitude que les reproches tombent sur elle comme une fatigue ou une panne.
La voilà confuse. Sa bouche déborde mais mordre lui est impossible. Alors la honte, une carie qui creuse les ventres.
Elle ne dit rien, elle avance de trois cases sur le plateau de son écroulement. Sans faire le moindre bruit.
(table 9, 9h25, un café allongé)
10.
Les plus grandes dérives se croisent le matin, tout le monde vous le dira. Le client qui vient d’entrer, du bois mort. Aucun parapet au fond de sa rétine.
L'alcool l’allonge comme grand-mère dans son cercueil. Creuse des trous dans la terre et les ventres.
Et il est à peine dix erreurs moins le quart.
(comptoir, 9h42, trois verres de Sauvignon)
11.
« Tomber comme bûches et s'affoler du temps qui passe, il n'y a que cela dans le creux de mes reins. Que voulez-vous, la mère remue au fond de tous les ventres.
Je suis ainsi, j'attends les révoltes et la colère des dieux. Seulement trois incisives en bouche, c’est exact. Mais bien assez quand même pour les planter jusqu'à l’extinction de l’espèce. Qu'elles deviennent des volcans, des collines ou une paire de seins si ça leur plait. De toute façon, mon sang invite depuis des générations loups et reproches.
Approchez du comptoir, un tabouret vous attend. Venez trinquer avec un cadavre. N’ayez pas peur, approchez ! Je commanderai pour vous les gestes qui grondent et le vin des rancunes. »