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PLACE AUX POÈMES

TRANSPROSE

ÉLOGE DE LA TRANSPROSE

ÉLOGE DE LA TRANSPROSE

par Pierre Lamarque

 

je découvre la transprose comme un mot tombé du ciel      un mot encore mouillé    et frais      surpris d’être là        je découvre la transprose dans le journal du matin entre deux nouvelles agressives et raides    rapides locomotives bruyantes faussement sûres d’elles        soudain       au fond du vacarme       apparait une phrase qui ne court pas          ne se presse pas         ne cherche pas à faire de l’effet        une phrase qui avance       respire       écoute

transprose avance doucement      comme si chaque mot avait besoin d’un peu de temps pour se déplacer      transprose ne s’impose pas       ne réclame rien sauf son cuir queer     son cui cui      elle se contente de roucouler là        discrète    plutôt timide presque effacée      elle avance comme l’eau claire glisse au-dessus du sable du petit pont         qui ne veut pas être troublée       transprose s’avance pour laisser place      pour laisser venir         pour laisser naître       pour aider

transprose ne cherche pas d’effet     elle en trouve        elle cherche l’accord inouï      de la nouvelle harmonie           la justesse        ce moment où la page se plisse         légèrement        juste assez pour faire naître un silence     un silence qui ne serait pas vide       mais présence        écoute       que coûte         silence qui ne serait pas absence       mais attente         silence serait l’essence de la poésie urbaine turbulente

transprose ne raconterait pas     accompagnerait       accompagnerait la pensée comme on accompagne un enfant qui apprend       à marcher       doucement patiemment      sans hâte        transprose suivrait lecteur comme on précède un ami dans un jardin en friche          sans parler haut      ni vite        sans parler       longtemps        

transprose ne luirait pas  de sa brillance       elle chercherait à tenir       à tenir là      debout        ensemble  sensible    main dans la main       main dans le presque rien qui fait le tout      main cherchant à tenir main

transprose serait façon d’être        aux manières lentes       douces     humble façon de dire sans dire mot       manière de désigner sans montrer       manière de parler sans couvrir la voix d’autrui        histoire de laisser le silence faire le job

transprose serait pluie fine qui tombe sans bruit      qui lave la décalcomanie sans la gommer        pluie fine rafraîchissant sans que sa caresse surprenne      pluie fine qui laisse sur la peau une trace fine     douce     qui ne reste pas 

qui invite à se remouiller        fermer le parapluie       danser sous la pluie

transprose serait une philosophie du pas grand-chose       du dire simple       du ton juste     affirmant que la voix n’a pas besoin de crier pour être entendue       indiquant que la pensée n’a pas besoin de vitesse pour être vivace     que le silence est un manque        autrement dit          une représentation concrète de sa force 

transprose serait art de la discrétion        de la nuance      de la respiration naturelle       

lenteur         peau des mots       silence     accueil      ouverture

peut-être que transproser ne serait rien d’autre qu’une manière de dire 

transprose commencerait où le monde se tairait un peu beaucoup passionnément à la folie

moi je donnerais juste le souffle