Le dépôt
ALCOOL TABAC
NOTULE SUR L ALCOOL, LA BIFURCATION ET LA PERTE
transprose pour Roman par pierre
l alcool n est pas un simple breuvage c est un solvant des certitudes une eau de feu qui promet l ivresse du poète et n apporte souvent que la paralysie du fantassin il entre dans le sang comme un intrus familier un faux passeport pour la liberté qui prétend ouvrir les vannes de l imaginaire alors qu il mure la conscience dans une chambre d échos où les mots tournent en rond prisonniers de la bouteille
mais l alcool n est pas seulement un solvant des incertitudes c est aussi un solvant du temps un raccourci dans la conscience un effacement du bord du réel un trou dans la syntaxe du vivant il ne libère pas il déplace il ne révèle pas il brouille il ne donne pas de souffle il le prend il le retient comme un orage silencieux
le pion de la logique cherche l oubli ou la fête il pèse le degré mesure le flacon pendant que le foie ce laboratoire discret reçoit la charge s épuise à filtrer le venin à transformer l éthanol en acétaldéhyde cette autre nuit chimique ce poison de structure qui attaque les cellules altère l adn et prépare le terrain de la fêlure le cancer(s) s installe là aussi au carrefour de la dépendance et du déni comme une fatalité que le calcul des brasseurs et des distillateurs a pourtant prévue dans ses courbes de profit et ses bilans de gestion
mais l alcool n est pas seulement un risque biologique c est une machine à fabriquer du passé un accélérateur de regrets un amplificateur de solitude un miroir qui grossit ce qu on voulait oublier il simule le galop de la fantaisie alors qu il impose la lourdeur d une identité figée par l accoutumance il promet la dispersion installe la répétition il promet la fête installe la mécanique
le risque s installe au cœur des familles dans le silence des affections blessées ou dans l éclat soudain d une violence qui brise le pacte du dialogue le corps croit boire le don du hasard l aubaine d un instant suspendu et il s enfonce dans une stratégie verrouillée le contraire du papillonnement le contraire du souffle libre
le corps humain est humain parce qu il se trompe d éléphant il croit boire la vie l ivresse sacrée le fleuve du roman et il avale le givre la destruction de son propre métabolisme l alcool n est pas une circulation libre
cœur de l amour cœur tremblant cœur brisé la poésie elle ne moralise pas elle délie elle déverrouille elle redonne au souffle le droit au véritable tremblement le droit à la bifurcation droit au silence qui reconstruit hors des lignes programmées de l ivresse mécanique
la bibliographie
lamarque pierre notule sur l'alcool la bifurcation et la perte texte original 2026
baudelaire charles du vin et du hachisch (sur les paradis artificiels) paris michel lévy frères 1869
inserm alcool : effets sur la santé (expertise collective sur les risques cancérogènes et dépendances) paris éditions inserm 2021
NOTULE SUR LE GROS FUMEUR
transprose pour Roman par pierre
le gros fumeur n est pas un personnage c est une mécanique un rythme une respiration détournée il ne fume pas une cigarette il fume un intervalle un vide entre deux un espace où le souffle devrait passer et où la fumée prend sa place il allume pour calmer pour tenir
le tabac n est pas un plaisir c est un protocole un rituel qui s installe dans les doigts avant de s installer dans le sang un geste qui devient une seconde peau une extension de la bouche une manière de mesurer le temps en braises plutôt qu en minutes le gros fumeur ne compte pas les cigarettes il compte les interruptions les moments où il faut rallumer pour que quelque chose en lui reste stable
le corps lui ne négocie pas il reçoit la fumée comme une archive brûlante il stocke les goudrons les nitrosamines les métaux lourds il épaissit les parois durcit les tissus transforme la respiration en travail forcé le poumon devient un atelier noir un lieu où la lumière ne passe plus où l oxygène doit se frayer un chemin dans un paysage de cendres
le gros fumeur croit qu il maîtrise qu il choisit qu il décide mais la cigarette décide pour lui elle règle la fréquence impose le tempo elle dicte les pauses commande les reprises devient une horloge chimique un métronome de dépendance un système nicotinique de rappel nicotinique inscrit dans la gorge et dans la main
le cancer lui ne surgit pas comme une punition mais comme une conséquence lente une logique interne une accumulation de micro‑fissures une fatigue cellulaire qui s étire sur des années le gros fumeur ne voit pas le cancer arriver il voit seulement la fumée sortir il croit expirer le poison alors qu il expire seulement la partie visible la partie qui ne reste pas
le gros fumeur est humain parce qu il se trompe d éléphant il croit fumer la détente la pause la respiration et il fume l angoisse la répétition la peur de s arrêter il croit tenir une béquille et il tient une laisse il croit posséder le geste et c est le geste qui le possède
la poésie elle ne juge pas le gros fumeur elle observe que la nicotine est là qui appelle comme les sirènes elle écoute le froissement du paquet le clic du briquet la première aspiration qui ressemble à un soupir elle voit dans la fumée non pas un vice mais un message un appel d air un besoin de trembler autrement besoin de respirer
la poésie ne dit pas d arrêter elle dit de regarder de comprendre le geste de comprendre ce qu il remplace ce qu il masque ce qu il retient elle affirme avec ceux qui ont stoppé le tabac le cigare dans la bouche coincé entre le majeur et l’index puis entre les lèvres que le souffle peut revenir que la respiration peut redevenir un mouvement libre que le corps peut retrouver un espace qui ne sent pas le cramé
et c est là dans ce possible que la notule se tient
dans l idée que le gros fumeur n est pas coupable
mais vivant qui cherche une issue
dans la fumée