Le dépôt
Marcel Duchamp au MoMA
Carnets de terrain d'une soirée d'artistes
Marcel, Marcel, je t'aime à la folie !
La vulgarisation du dernier saint de l'avant-garde a débuté en force le soir du 30 avril 2026 au MoMA, lors d'une soirée d'artistes dédiée à Marcel Duchamp. Les cartons d'invitation arboraient une roue de bicyclette dressée sur un tabouret. Au programme : un concours de sosies de MD/Rrose Selavy, animé par un maître de cérémonie coiffé d'un tonneau scintillant et vêtu d'un costume extravagant digne d'un défilé d'Halloween. L'ambiance était plutôt calme comparée aux soirées surréalistes organisées par Duchamp lui-même (et Dali, qui, pour une occasion, avait voulu amener une girafe, mais le zoo avait refusé ! Il avait donc amené des singes et des grenouilles vivantes qui bondissaient des assiettes). Le prix du concours Rrose Selavy a été remporté par une personne munie d'une canne, d'un manteau à col de fourrure et d'un chapeau, ressemblant vaguement à un fumeur de pipe.
DJ DONIS a mixé de la techno, de la house et du disco new age pour un public jeune et branché profitant d'un bar payant. Des performances impromptues étaient chorégraphiées par feu Brian Golden (PDG et producteur des Transformers). Les performeurs, dansant autour du jardin de sculptures, ont attiré mon attention : ils dansaient avec cinq ventouses de toilettes, des gants de ménage jaunes et des perruques sur des têtes recouvertes de collants transparents percés de trous pour les yeux, tels des braqueurs de banque. Ces danseurs n'avaient que peu de rapport avec le MD, le dadaïsme ou le surréalisme du XXe siècle, si ce n'est leurs cris occasionnels : « Ha ha ha Duchamp ! Duchamp ! » En groupe, comme des pom-pom girls déchaînées, ils couraient et se convulsaient d'un bout à l'autre de la scène.
Dans le cadre de la soirée des artistes du MoMA, l'artiste Carrie Sijia Wang a créé un atelier d'écriture participatif, transformant les textes soumis par le public en un système vivant. Par exemple, dans « Index and Remix », les mots étaient déconstruits et réassemblés en fonction de leur fréquence et de leur probabilité, tandis qu'un programme informatique animait un flux de langage en perpétuelle évolution où les voix individuelles se fondaient dans des schémas d'expression collective. Le « Creativity Lab : Make a Portrait » et le photomaton noir et blanc gratuit étaient bondés ; j'ai donc décidé de les éviter.
Enfin, l'exposition Marcel Duchamp elle-même, première itinérance de ce type en 50 ans, présentait 300 œuvres sélectionnées par la commissaire principale Ann Temkin et l'auteur du catalogue de 340 pages. Les autres commissaires étaient Michelle Kuo et Matthew Affron. Dans une attente mêlée d'ivresse, tous les visiteurs se sont retrouvés au sixième étage.
À l'entrée de l'exposition trônait un portrait géant de Duchamp, pipe à la main, reproduit six fois par Man Ray. Une porte dans le mur de photographies s'ouvrait sur l'espace d'exposition proprement dit, consacré à cet artiste atteint de trouble dissociatif de l'identité et joueur d'échecs hors pair, véritable icône de l'avant-garde pour plusieurs générations d'artistes et d'amateurs de dadaïsme et de surréalisme.
Dès le départ, la faible lumière masquait quelque peu les brillantes premières toiles de Duchamp, influencées par ses frères Jacques Villon et Raymond Duchamp-Villon. Ces œuvres impressionnistes et post-impressionnistes évoquaient Gauguin, un Van Gogh plus sombre, voire Cézanne, et comprenaient plusieurs nus saisissants du jeune artiste à l'esprit vif. Après un dédale de salles, tel un chemin de croix, l'œuvre de Duchamp révélait son immense talent, qui évolua au fil de ses transitions : peinture, gravure, bande dessinée, affiches, prémices de la culture pop, puis conceptualisme, dadaïsme, surréalisme et au-delà. En définitive, les visiteurs se sentaient submergés par une profusion d'informations.
On peut considérer Duchamp comme le père du dadaïsme zen, un mouvement artistique spirituel qui mêlait zen et anarchie, ordre et désordre, yin et yang. Rares sont les artistes, parmi lesquels John Cage, Toru Takemitsu, May Wilson et Ray Johnson, à avoir atteint une telle renommée à notre époque. Malheureusement, l'ombre du génie de Duchamp s'estompa au fil des salles, et les visiteurs semblaient errer sans but, écouteurs et téléphones portables à la main. Ils peinaient à saisir les textes muraux et les bouleversements que subissait leur perception. L'envoûtement suscité par la multiplication des ready-mades, des peintures sur verre et des boîtes (« boîtes en valise »), reproduites à l'infini, annonçait la marchandisation du catalogue onéreux de l'exposition, des ouvrages connexes et d'une reproduction des boîtes.
« La peinture est morte ! », déclara Duchamp en 1923. Pour lui, l'art visuel était remplacé par un art de l'esprit et une connexion mystique entre le spectateur et l'œuvre. Mais ce message essentiel se perdit dans les salles aseptisées par les conservateurs, qui présentaient l'œuvre de l'artiste comme des fossiles sous verre dans un musée d'histoire naturelle, ou comme un dinosaure-artiste, ou encore comme le reliquaire d'un saint défunt. Une Joconde affublée d'une moustache et d'un bouc nous fixait d'un regard vide depuis un mur. « Air de Paris » était presque invisible. Les treize ready-mades, de tailles différentes, se multipliaient dans chaque salle, tels une roue de bicyclette posée sur un tabouret de cuisine, immobile et solitaire sur son piédestal blanc.
La célèbre pelle à neige suspendue, initialement intitulée « Prélude à un bras cassé du Maryland », manquait de couleur et de gravité, loin de rendre hommage à une icône historique du Pop Art et de l'art conceptuel. Elle contredit totalement ce que Duchamp entendait lorsqu'il déclara : « En 1913, j'ai eu l'heureuse idée de fixer une roue de bicyclette à un tabouret de cuisine et de la regarder tourner. » Lorsque j'ai demandé au gardien du MoMA s'il accepterait de la faire tourner pour nous, il a répondu sèchement : « Non ! »
« Pourquoi ne pas éternuer, Selavy ? » est une cage à oiseaux remplie de morceaux de sucre en marbre blanc, d'un thermomètre et d'une arête de seiche. Censée être un ready-made assisté sur l'absence d'un oiseau en cage, l'œuvre était pourtant devenue le symbole de la grandiloquence de cette rétrospective, où l'artiste anarchiste, surréaliste et exotique semblait absent. L'étincelle, l'éclair des idées, des désirs, du « merveilleux », tout s'était évaporé dans une salle insonorisée et vide, juste avant la sortie vers la librairie, où les prix étaient plus brûlants que la chambre froide que l'on venait de quitter.
L'entrepôt aseptisé et infernal de Marcel Duchamp me rappelle le jeu de mots de Ray Johnson après son suicide rebelle : Duchamp sans cha-cha, c'est une décharge.
En conclusion, l'exposition Duchamp au MoMA constitue un atout précieux pour l'histoire de l'art, malgré quelques réserves. La présentation étouffante et le cadre solennel, avec son éclairage tamisé et ses vitrines, transforment les œuvres ludiques et transgressives de Duchamp en « fossiles solennels ». Les commissaires ont opté pour un agencement chronologique rigide, en contradiction avec la nature chaotique et libre de l'anarchie créative qui caractérisait l'œuvre de Duchamp. J'ai trouvé que l'exposition avait pourtant bien commencé, mais qu'elle a fini par devenir répétitive. Au final, l'expérience s'est avérée aseptisée et impersonnelle, dépourvue de la force émotionnelle attendue d'une figure aussi révolutionnaire.
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Valery Oisteanu est un poète, écrivain et artiste d'avant-garde né en URSS, formé en Roumanie et installé à New York en 1972. Il a adopté le dadaïsme et le surréalisme comme philosophie de l'art et de la vie. Auteur de vingt ouvrages de poésie et de nouvelles, parmi lesquels *Prothèse* (Litera Press, Bucarest, 1970) ; * Le Roi des Pingouins* (Linear Art Press, 2000) ; * En un clin d'œil du troisième œil*, illustré de collages de Ruth Oisteanu ( Spuyten Duyvil Press, New York, 2020) ; et *Ici, là et nulle part * ( Spuyten Duyvil Press, New York, 2024). *Souvenirs déformés * , traduit en français par Pierre Lamarque, agrémenté de poèmes et de collages d'Oisteanu et illustré par Ruth Oisteanu, paraîtra aux éditions La Page Blanche, Paris, en 2026. Son recueil d'essais, * Les Dieux de l'avant-garde*, est en cours de rédaction. Critique d'art indépendant, il écrit pour The Brooklyn Rail, NYArts, Rain Taxi, la publication espagnole art.es et le magazine canadien D'Art International.