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AUTEUR-E-S - Index I

106 - Alain Rivière

trois poèmes roumains - Ion Barbu - Tudor Arghézi - Lucian Blaga

DE L'HEURE CE DÉDUIT...

 

 

De l'heure, ce déduit profond de calme crête

Entré par le miroir en rédemption d'azur,

Sur noyade coupant, de ses troupeaux agrestes,

Dans les groupes de l'eau, un jeu second, plus pur.

 

Nadir latent! Le poète lève la somme

De harpes déployées en vol inverse perte

Et consume le chant : comme la mer moutonne,

Les méduses menant dessous les cloches vertes

 

 

Ion Barbu

  

Du recueil “Jeu second” (1930), traduction de Paul Miclău

Editions Minerva, Bucarest, 1985


Pour mémoire: Ion Barbu (1895-1961) était poète et mathématicien.

Il trouve dans la poèsie de Mallarmé non seulement une attention proche de la sienne mais une source d’inspiration. Cela le conduit à la fois à une forme très contrôlée et à une liberté qui rejoint les tours et détours des poètes surréalistes contemporains. “Jeu second” est, comme on dit, son œuvre maîtresse.

 

 



UN JOUR

 

Le jour d'hier m'a suivi sur la route, croyant,

Tel un chien mendiant

Être attaché par quelque lien,

Courroie ou laisse, à mon destin -

Puis, à un carrefour dans la cité,

Se voyant libre, il m'a quitté.

 

Il s'est égaré, impuissant, en détresse,

M'ayant suivi sans cesse,

Pas à pas, jusqu'à midi,

Aujourd'hui.

 

Celui qui a perdu un jour aussi long qu'une vie

Qu'il le cherche vite. La nuit tombe. Le brouillard se déplie.

 

 

 

Tudor Arghézi

 

Du recueil “Petit livre du soir” (1935), traduction de Annie Bentoiu

Editions Minerva, Bucarest, 1981

 

 

Pour mémoire: Tudor Arghézi (1880-1967) a grandi avec la poésie roumaine, en particulier avec celle d’Eminescu. Sa rencontre avec l’œuvre de Baudelaire qu’il traduit en roumain est pour lui décisive. Il écrit alors des poèmes loin de toute chapelle, de tout courant. 




 

 

 

JE N'ÉCRASE PAS LA COROLLE DE MERVEILLES DU MONDE

 

 

Je n'écrase pas la corolle de merveilles du monde

et mon esprit ne tue jamais

les mystères que je rencontre

dans les fleurs, les yeux, sur les lèvres ou les tombes.

La lumière des autres

étrangle l'impénétrable charme caché

dans les profondeurs des ténèbres

mais moi,

avec la lumière j'amplifie le mystère du monde -

et de même que les rayons blancs de la lune

ne diminuent nullement, mais renforcent encore

le frisson de la nuit,

ainsi le sombre horizon je l'enrichis

du mystère frémissant et sacré,

et tout ce qui est incompris,

sous mes yeux -

car j'aime

les fleurs, les yeux, les lèvres et les tombes.

 

 

Lucian Blaga

 

 

Du recueil “Les poèmes de la lumière” (1919), traduction de Paul Miclău

Editions Minerva, Bucarest, 1978

 

 

 

Pour mémoire: Lucian Blaga (1895-1961) était un poète imprégné de philosophie et de théologie. Avec son œuvre il met en jeu l’existence de l’être humain dans l’univers, et il se sentira proche plus tard de l’existentialisme. Sa poésie à travers de nombreux recueils est un chant intime de son expérience humaine.