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poètes du monde

poèmes anciens chinois


12 poèmes anciens chinois



Toute traduction est un passage plutôt qu'un équivalent. Nous espérons que ces versions françaises permettront au lecteur d'entendre, à travers une langue si différente de la nôtre, quelque chose de la voix singulière de ces textes, joyaux de la civillisation chinoise, dont la fraîcheur demeure intacte après tant de siècles


en préservant le sens de la musique et la profondeur des expressions, les traductions offrent au lecteur francophone l’écho fidèle de ces qing (情), ces émotions pures où se mêlent mélancolie, sérénité et émerveillement


que ces vers, aussi fragiles que la glace de Hanshan ou aussi brillants que la lune de Su Shi, vous guident, comme une lanterne, vers « ce sens que les mots ne peuvent dire ».



G&J



En buvant seul sous la lune (premier poème)

Li Bai

 

parmi les fleurs une jarre de vin    je bois seul

je lève ma coupe vers la lune    avec mon ombre nous voilà trois

la lune ne sait rien du vin   mon ombre ne fait que me suivre

pourtant un moment je les prends pour amis   il faut bien profiter du printemps 

je chante    la lune s’attarde   je danse   mon ombre fait mille gestes 

tant que je suis sobre  partageons la joie    quand l'ivresse viendra chacun s'en ira 

que demeure pourtant notre fidélité     puissions-nous nous retrouver un jour

 

 

月下獨酌(其一)

李白

 

花間一壺酒,

獨酌無相親。

舉杯邀明月,

對影成三人。

 

月既不解飲,

影徒隨我身。

暫伴月將影,

行樂須及春。

 

我歌月徘徊,

我舞影零亂。

醒時同交歡,

醉後各分散。

 

永結無情遊,

相期邈雲漢。

 

 

Le feu de la forêt aux cerfs

Wang Wei

 

dans la montagne déserte nul ne se voit

mais on entend résonner des voix

le soleil couchant pénétrant dans la forêt profonde

illumine à nouveau la mousse verte

 

 

 

Le ravin aux chants d'oiseaux

Wang Wei 

 

des fleurs de cassia tombent en silence

la montagne printanière se vide dans la nuit profonde

la lune qui se lève fait fuir les oiseaux 

leurs chants reviennent de temps à autre dans le ravin

 

鳥鳴澗

王維

 

人閒桂花落,

夜靜春山空。

月出驚山鳥,

時鳴春澗中。

 

 

Boire de l’alcool (5e partie)

Tao Yuanming 

 

ma hutte se dresse au milieu du monde

mais je n’y entends ni chars ni chevaux

comment cela est-il possible me diras-tu 

si le cœur est ailleurs le lieu est isolé

 

je cueille les chrysanthèmes à la clôture est

je vois et contemple serein la montagne du sud

la brume des montagnes est belle au crépuscule

les oiseaux virevoltent et s'en retournent

 

il y a là un sens profond

mais dès que je veux le dire les mots m’échappent

 

飲酒(其五)

 

陶淵明

 

結廬在人境,

而無車馬喧。

問君何能爾?

心遠地自偏。

 

採菊東籬下,

悠然見南山。

山氣日夕佳,

飛鳥相與還。

 

此中有真意,

欲辨已忘言。

 

 

 

 

 

 

Zhuangzi (tradition du Zhuangzi) — fragments poétiques

 

l'homme accompli n'a pas de moi    

l'homme divin n'a pas de mérite     

 le sage n'a pas de nom

 

至人無己,神人無功,聖人無名

 

 

 

Laozi — Dao De Jing (chapitres poétiques)

 

les lettrés accomplis de l'antiquité 

étaient dotés d'une subtilité et d'une perspicacité 

d'une profondeur insondables

 

古之善為士者,微妙玄通,深不可識

 

 

Han Shan — poèmes du Mont Froid

 

on me demande où mène la route de Hanshan

la route de Hanshan ne mène nulle part

l'été est là mais la glace n'a pas fondu

le soleil se lève mais la neige est toujours épaisse

 

 

人問寒山路

寒山路不通

夏來冰未釋

日出雪還濃

 

 

Jia Dao — poèmes de la recherche du mot juste

 

un oiseau niche dans un arbre au bord de l’étang

un moine frappe à la porte au clair de la lune

en traversant le pont la campagne se dévoile

en déplaçant une pierre on fait bouger les nuages

 

鳥宿池邊樹

僧敲月下門

過橋分野色

移石動雲根

 

 

Liu Zongyuan — paysages du retrait

 

sur les mille montagnes ne volent plus d'oiseaux 

plus aucune trace humaine sur les dix mille sentiers

seul sur sa barque un vieil homme en capuche et bottes de paille 

pêche sur le fleuve enneigé

 

千山鳥飛絕

萬徑人蹤滅

孤舟蓑笠翁

獨釣寒江雪

 

 

Su Shi — contemplation fluide

 

les hommes connaissent joie et tristesse   retrouvailles et séparations 

la lune passe par des phases d'ombre et de clarté  plénitude et décroissance 

depuis toujours il est difficile que tout soit parfait

 

人有悲歡離合

月有陰晴圓缺

此事古難全

 

 

 

Passage très court mais central du Zhuangzi

 

Discours sur l'égalité de toutes choses (extrait)

 

ciel et terre naissent avec moi    les dix mille choses sont une avec moi

 

齊物論(節選)

 

天地與我並生,而萬物與我為一。

 

 

le rêve du papillon 

(chapitre qi wu lun, “discours sur l’égalité des choses” -  zhuangzi)

 

autrefois zhuang zhou se rêva papillon

papillon si vivant qu’il se sentait pleinement comblé 

il ne savait plus qu’il était zhuang zhou

soudain il se réveilla

et se retrouva clairement zhuang zhou

qui sait si c’est zhuang zhou qui rêvait d’être un papillon

ou si c’est le papillon qui rêvait d'être zhuang zhou 

zhuang zhou et le papillon sont à coup sûr deux choses distinctes

voilà ce qu’on appelle la transformation des êtres

 

昔者莊周夢為胡蝶,

栩栩然胡蝶也,自喻適志與!

不知周也。

俄然覺,

則蘧蘧然周也。

不知周之夢為胡蝶與,

胡蝶之夢為周與?

周與胡蝶,則必有分矣。

此之謂物化。

 

 

Traductions G&J



POSTFACE -Notes sur la traduction des poèmes chinois anciens


Traduire la poésie chinoise, c’est s’avancer dans un espace où chaque mot porte plus loin que lui-même. La langue originale est brève, taillée comme une pierre claire, mais elle ouvre des paysages entiers. Le français, plus ample, plus explicite, ne peut que tenter de préserver cette ouverture sans l’alourdir. Les choix de traduction procèdent ainsi d’une fidélité non à la lettre, mais à la respiration du poème, à sa manière de se tenir dans le monde.


La concision chinoise n’est pas un effet de style : c’est une manière d’habiter le réel. Un vers de quatre caractères peut contenir un mouvement, une saison, une émotion. En français, il faut accepter que cette densité ne se transpose pas mécaniquement. Les traductions cherchent donc à rester courtes, à ne pas expliquer ce que le poème laisse deviner, à ne pas combler les silences qui en sont la substance.


La musique des textes, elle aussi, demande une attention particulière. Les poètes de la tradition Tang ou Song composent avec des parallélismes, des symétries, des échos internes qui ne survivent pas toujours au passage dans une autre langue. Il ne s’agit pas de les imiter, mais d’en retrouver l’élan : une cadence, une alternance, une manière de faire avancer le poème comme on avance dans un sentier de montagne.

La ponctuation est réduite, les vers respirent, et la voix du poète demeure audible derrière la traduction.


Les images, dans ces textes, ne sont jamais des symboles figés. La lune de Li Bai n’est pas une métaphore : elle est une présence. La brume de Tao Yuanming n’est pas un décor : elle est une qualité du soir. Les traductions s’efforcent de préserver cette transparence, de ne pas charger les images d’un sens qu’elles ne revendiquent pas. Le poème chinois montre, il ne commente pas. Le français doit apprendre à montrer de la même manière.


Chaque auteur possède une tonalité propre, une manière singulière de dire le monde. Li Bai est vaste, cosmique, presque ivre de lumière. Wang Wei est silencieux, attentif, proche du souffle du zen. Tao Yuanming est simple, rustique, profondément intérieur. Zhuangzi est joueur, paradoxal, toujours en train de défaire ce qu’il vient d’affirmer. Les traductions cherchent à faire entendre ces voix, à laisser passer leur grain, leur couleur, leur manière de se tenir dans le réel.


La simplicité est un choix esthétique. Le français peut facilement devenir lyrique, explicatif, ornementé. Ici, il fallait au contraire rester proche du dépouillement des originaux, laisser les phrases se poser comme des pierres, sans chercher à les polir davantage. Cette simplicité n’est pas une réduction : elle est une fidélité à la manière dont ces poèmes existent.


Enfin, il y a le non-dit, cet espace essentiel où le sens se forme sans se fixer. Beaucoup de ces textes reposent sur une absence, un silence, une suggestion. Tao Yuanming le dit explicitement : « il y a là un sens profond, mais dès que je veux le dire les mots m’échappent ». La traduction doit respecter cet effacement, ne pas tenter de dire ce que le poème choisit de taire. Elle doit laisser au lecteur la place de respirer, de sentir, de comprendre sans qu’on lui explique.


Présenter les textes chinois en regard des versions françaises n’est pas seulement un choix philologique : c’est une manière de rappeler que la traduction est un passage, non une substitution. Le poème original, dans sa verticalité, dans sa condensation, demeure visible comme une source. Le français n’est qu’un chemin pour s’en approcher.


Ainsi ces traductions ne cherchent pas à être des équivalents, mais des compagnons de route. Elles offrent au lecteur francophone une manière d’entendre, à travers une langue si différente, quelque chose de la fraîcheur intacte de ces voix anciennes. Elles sont une lanterne : une lumière qui n’éclaire pas tout, mais qui permet d’avancer.


G&J