Le dépôt
d'un samedi à l'autre
PROFONDEUR DES DIFFÉRENCES DANS LE POITOU
dans le poitou des goûts les champs ne sont plus d'accord
avec les nuages
les haies discutaient à voix basse depuis plusieurs siècles
les chemins prendront désormais la mauvaise direction
simplement pour vérifier si le paysage les reconnaît
les pierres n'ont pas toutes la même capacité de mémoire
certaines se souviennent de la mer toujours la mer
d'autres du sabot des chevaux au galop
les arbres se ressemblent beaucoup mais le vent connaît leurs noms
une rivière ne doit jamais contrarier une autre rivière
non jamais elle la contourne c'est la plus vieille des politesses de l'eau
les villages gardent entre eux des distances réglementaires que les cartes
ne savent pas mesurer
il existe dans le poitou des différences si profondes qu'elles deviennent des ressemblances
souterraines
les taupes le savent les racines également personne ne les entend
négocier pourtant chaque printemps les fleurs parviennent
à se mettre d'accord sans réunion en visio sans discours
sans frontière dans le poitou
la profondeur des différences dans le poitou n'est peut-être rien d'autre
qu'une profondeur qui a pris le temps
POÈME EN UN CLAQUEMENT DE DOIGTS
je vous laisse cinq minutes pour fignoler
le premier mot arrivera avant moi je lui demanderai
d'attendre un peu il aura refusé les autres profitant de l’occasion
pour entrer sans frapper
en moins d'un claquement de doigts la page est déjà plus ancienne
que le papier je cherche une gomme elle effacera
tout ce qui n'était pas encore écrit je cherche un silence
il fera encore beaucoup trop de bruit
quelqu'un me cria prenez votre temps je regardai
ma montre elle avait disparu dans une virgule
je vous laisse cinq minutes pour fignoler les points de suspension
mais attention si vous touchez au premier mot les suivants
risquent de ne plus se reconnaître
car un poème est une catastrophe chaotique qui réussit
à se retrouver dans un certain ordre pour faire croire qu'il est prêt
BONHEURS ET MALHEURS DU JOUR ET DE LA NUIT
le jour se lèvera avec des poches plein les yeux la nuit ayant oublié les siennes
dans un tiroir les oiseaux apprendront les bonnes nouvelles avant de savoir
les chanter les chauves-souris préféreront les mauvaises elles les liront
à l'envers pour leur donner meilleur goût
le soleil travaillera beaucoup mais l'ombre faisant des heures supplémentaires les arbres changeront plusieurs fois d'avis leurs feuilles applaudissant comme toujours le vent sans connaître le sujet de la réunion
les bonheurs du jour s'étendent volontiers sur des nappes de pique-niques
les malheurs de la nuit attendent discrètement sous les bancs publics
quelqu'un qui les a oubliés
la nuit ramasse tout cela rires décousus rêves tombés des lits questions qui n'ont trouvé personne
elle les range dans ses immenses poches à chignons noirs afin que le matin
les retrouve légèrement froissés mais utilisables car le jour et la nuit ne sont pas ennemis ils exercent le même métier à des heures différentes et lorsque l'un
se croit malheureux l'autre commence déjà à fabriquer son propre bonheur avec quelque scintillement d’étoile et quelque rayon de soleil et beaucoup de temps qui changent
SINCÈREMENT DÉCHIRANT
deux ou trois choses qui tiennent debout une tasse une fenêtre le bruit
d'une chaise je continue à mettre une assiette de trop
les maisons ont la mémoire plus longue que leurs habitants elles attendent elles aussi un pas une clé une voix
je ne pleure plus comme avant les larmes ont fini par apprendre
à couler à l'intérieur à travers un cœur sans bruit
ce sont les autres qui me demandent comment allez-vous et je réponds bien avec une précision blessante
un jour je retrouverai peut-être votre drôle de façon de prononcer mon prénom dans la bouche d'un inconnu ou dans le silence d'une vieille photographie
je comprends que l'amour ne disparaîtra pas il paraît qu’il change de manière de manquer et que ce serait cela sincèrement le plus déchirant
NOTULE DE JOE PASTRY – SUR LES FAMILLES DE MOTS JOYEUX
joe pastry prétend que les mots vivent beaucoup moins dans les dictionnaires que chez leurs cousins romans et recueils de poèmes un mot isolé dépérit rapidement il perd ses voyelles ses habitudes son accent de naissance tandis qu'un mot bien entouré se reproduit allègrement dans les conversations en donnant naissance à des neveux syllabiques et à des petits-enfants consonantiques
les familles de mots joyeux ne connaissent pas l'état civil elles préfèrent la ressemblance des sourires aux certificats d'étymologie elles adoptent sans formalité des étrangers sonores accueillent des voyelles orphelines recueillent des consonnes vagabondes organisent des cousinades alphabétiques où chacun apporte un bout de gras à partager
joie joyeux jouir jouer jouvence jouet jouvenceau ajouta joe pastry en remuant la pâte à mots grammaticale voilà une famille qui ne cesse de lever les linguistes disent parfois qu'elle descend de plusieurs ancêtres ah mais joe pastry répond illico qu'une famille heureuse remonte l’escalier phonétique ensemble la main dans la main
certaines familles de mots joyeux deviennent nombreuses au point d'oublier leur grand-motétère et leur grand-patétère elles parlent toutes en même temps inventent des suffixes de circonstance fabriquent des préfixes de voisinage mettent des chaussettes aux apostrophes coiffent les accents d'un bonnet à pompon et leurs dictionnaires éternuent de poussière lexicale en essayant vainement de remettre tout ce petit monde dans le bon ordre alphabêtifiant de l’octave supérieure
joe pastry aime particulièrement les familles recomposées du langage celles où braise épouse brise où sourire fréquente soupire où bonheur adopte bonne heure sans vérifier papiers parenté les philologues froncent parfois sourcils mais oreilles applaudissent discrètement derrière tympans
les mots joyeux ne travaillent jamais seuls ils s'embauchent mutuellement l'un devient patron d'une métaphore heureuse l'autre stagiaire d'une chanson douce un troisième ouvre une boulangerie de comparaisons croustillantes où l'on vend des pains de langage encore tièdes sortis du four vocal à la queue leu leu
vivacement joe pastry soutient qu'un poème n'est rien d'autre qu'une réunion de famille réussie ou ratée très très souvent ratée les mots s'y reconnaissent avant même d’aller se plaindre au bureau des plaintes qui jouxte le bureau de tabac sur la placette du quartier de bœuf ils rient de leurs dansantes ressemblances et dansent dansent dansent autour d'une racine commune de chez commune ou parfaitement imaginaire se racontent des histoires de syllabes juteuses les unes et les autres et repartent chacun chacune chaque poète au bras de chaque poétesse de mes fesses étant femme mûre je suis la femme qui s’étale je suis la poétesse de mes fesses avec un peu plus de musique dans les oreilles qu'en arrivant
les familles de mots joyeux n'ont qu'un seul ennemi véritable le mot qui se croit fils unique celui qui refuse sa famille ses cousins ses voisinages ses glissements ses malentendus ses fertilidudes il finit généralement par devenir un terme administratif extrêmement sérieux dont personne ne se souvient après la fermeture des bureaux aux boutonneux robinets
nota beuneuh la présente notule établit fermement et provisoirement que les familles de mots joyeux constituent une forme de biodiversité grammaticale indispensable à la bonne santé respiratoire de la transprose il est recommandé de laisser les mots jouer entre eux sans surveillance excessive les plus belles découvertes lexicales ayant presque toujours lieu pendant que les académies regardent ailleurs une académie étant une pièce familiale familieuse familigieuse du système pâtissolinguistique en perpétuelle réjouissance du ventre
NOTULE DE JOE PASTRY – SUR UN INCENDIE DU TONNERRE DE BREST
joe pastry n'a jamais rencontré un incendie du tonnerre de brest qui acceptât de remplir les formulaires administratifs un incendie pareil refuse les cases les cadres les clôtures les pare-feux conceptuels il préfère passer par-dessus les définitions comme une étincelle saute d'une brindille à l'autre sans demander la permission au dictionnaire des combustions
l'incendie du tonnerre de brest ne brûle pas il consume la prétention des choses à demeurer immobiles il persuade les poutres de devenir lumière provisoire il convainc les tuiles qu'elles furent longtemps des montagnes avant de passer à travers le plafond il rend leur liberté calorifique aux vieilles armoires qui s'imaginaient éternelles
joe pastry soupçonne le feu d'avoir inventé le verbe flamboyer simplement pour que les hommes cessent un instant de parler sollipsismement d'eux-mêmes lorsqu'une flamme danse les bavardages des pompiers font reculer les horloges hésitant à compter les secondes tant la chaleur les occupe à faire fondre intérieurement leur ponctualité névrotique
un incendie du tonnerre de brest possède un sens aigu de la contradiction thermique il éclaire tout en aveuglant il révèle en détruisant il simplifie en compliquant il réduit en cendres les meubles vintage mais agrandit soudain l'espace entre les idées de la mode mobilière voilà pourquoi joe pastry prétend qu'il existe des braises architectes et des flammes décoratrices
les pompiers arrivent alors avec leurs grandes échelles de phrases liquides leurs virgules en caoutchouc leurs parenthèses à haute pression ils conjuguent le verbe mouiller à tous les temps du présent urgent le feu répond dans un dialecte crépitatoire que seuls les peupliers comprennent parfaitement cette conversation dure parfois plusieurs heures aucun philologue n'en possède encore la grammaire fumigène entière
joe pastry distingue soigneusement la fumée de la renommée la première monte naturellement la seconde cherche les escaliers de tapis rouges et les estrades fleuries toutes deux finissent pourtant par disparaître dans le plafond des illusions atmosphériques il recommande donc de respirer davantage les questions que les réponses les premières noircissent moins les poumons
il y a des incendies qui dévorent les granges d'autres les bibliothèques d'autres encore les colères assassines soigneusement empilées comme du bois sec derrière les coteaux joe pastry préfère de beaucoup ceux qui pyromanisent les certitudes vernies on retrouve souvent après son passage quelques herbes légèrement roussies et l’odeur d’un mégot cependant plus respirables
l'incendie du tonnerre de brest adore les mots inflammables enthousiasme embrasement braise brasier bras dessus bras dessous brasilia bratislava bientôt le langage tout entier commence à crépiter les syllabes prennent des couleurs orangées les consonnes deviennent charbonnières les voyelles soufflent sur les voyelles jusqu'à produire des incendelles petites étincelles alphabétiques dont les dictionnaires ont extrêmement peur de la contagion
joe pastry affirme enfin que les cendres ne sont pas des restes elles sont des brouillons très avancés de la poussière laquelle travaille depuis plusieurs milliards d'années à la réduction discrète de l'univers chaque grain connaissant un secret que les montagnes ont totalement oublié depuis leur adolescence minérale
nota beuneuh la présente notule constate avec une sérénité esssentiellement combustible que l'incendie du tonnerre de brest constitue un phénomène pyrotechnophilosophique de première nécessité imaginaire toute ressemblance avec un feu véritable serait un regrettable malentendu calorilogique joe pastry rappelle que les incendies concrets doivent être éteints sans délai tandis que les incendies symboliques peuvent continuer à brûler joyeusement dans la cheminée cérébrale de la transprose incandescente en cours de flambaffichage