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E-poésies

E-poésies 1 - Air - J. Fortin - C. Condello - N. Dartiguelongue - S. Desrosiers - F. Cissé - M. Hellwig - P Andreani - L. Lagrange - C. Condello - L. Michel - S. Dard - M. A. Bruch -

TANGO SUR LE PAS DE LA PORTE

Quand tu pars, je reste  sur le pas de la porte à envier  l'élan des tiens vers cette vie  que je ne connais pas mais que j'envie

Quand je pars, tu restes  dans mes pas et le reste  tu me suis comme mon ombre  mais sans soleil je sombre

Quand tu pars, je reste  espérant que tu m'aimeras  un p'tit peu plus en revenant  avec le charme qu'ont les absents

Quand je pars, tu restes  sans mon pull, sans ma veste  je me retrouve nu, j'ai froid  où est passée la flamme en moi?

Quand tu pars, je reste  quand tu restes, je pars  tango à distance, nous dansons  par jeu de « pars »  nous nous aimons.

Air 

 

***


L'œil maltraité par ces centaines d'images se referme sur son globe desséché. Tout ce qu'il a vu d'horrible cette seconde-là persiste sur l'écran miniature de sa paupière. Ce théâtre nain rappelle de manière sinistre la télévision nationale et son convoi de bêtises. Puis les restes de lumière s'effritent en une fine poussière jaune ; la rumeur des commentateurs faibli et l'anxieux s'endort enfin dans son tombeau de sommeil. Le photographe regarde son négatif et hésite un instant avant de le plonger dans la solution révélatrice. L'ampoule électrique suce dans le mur l'énergie de sa rubescente lueur.

 

Jérôme Fortin


***


Aux quatre vents

 

Nos pas foulent l’instant

avec respect

le lichen

la mousse

les glaces éphémères

bleuies par le nord

 

le temps qui passe

sans que rien ne passe

 

toutes nos richesses

même enfouies

nos raretés si belles

et imprévisibles

qui nous définissent

 

trop souvent invisibles

ou alors offertes

comme un trophée qui s’exhibe

 

nos mémoires émiettées

aux quatre vents

de l’absence

 

Christophe Condello

 

***


Chante Joie

Au Village des Ristes. Le Peuple aux Rises Mines.

Embage ses Voix de Laments et de Leurs. Accents de Tout Hagrin.

Les Ristes Hâment leurs Masures. En Champs. En Bourg. Et en Labour. Mais le Blé Riste fâne.

Au loin ce Peuple Neuf du Lament.. contemple le Tabac. Volute de la Guerre. De la Ville aux Etoiles.

Ils n’en savent rien sinon qu’elle brûle. Toujours. Et que sa Danse Noire. Enfant des flammes.. s’élève.. s’étend.. et masque à eux le Ciel le Soleil et les Astres.. qu’ils auraient pu avoir.

Ainsi le Peuple Riste est resté oublié et servant de la Cendre et la Suie. En Faim Toujours. Et ses Ombres Igrent. Igrent de plus en plus. Encore toujours vers la Ville. Et deviennent des Etranges.

Alors pour ceux qui restent. Demi vifs et bien aigres. Saisis d’Amine et d’Esespoir. Il y a le Chante Joie.

Quand trop meurent dans le Noir.

Au Temps choisi, il se blanc le Visage. Se vêt le Nez de Rouge. Et chante Mille fois le Mot le même jusqu’à Plus-Son. « Joie » « Joie » «Joie ». Il ne dort pas. Il ne se lève pas. Il chante. Il Hurle sous la Cendre. Scande le mot Joie. Il ne dort pas le Prêtre Chante Joie. Il scande. Il est Roi.

Et sans ciller il tombe. Pourtant. Toujours il ne dort pas. Il meurt avec sa voix. Et son Peuple un tout petit instant.. Vivotte de bonne et sèche chair. De bon et sec Silence. Et puis élit un nouveau Roi.

Ils Elles Igrent ou Chantent Joie.

 

Nathan Dartiguelongue

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Indicible

 

Colombes et papillons se sont envolés.

 

Paysages, plaines et rivières que tu égares au fond de ta poche.

Comme seuls bagages : tes origines, une peluche et des comptines d’enfant.

Derrière toi, ta mère, ton père.

Sang et cendres.

Te hantent, la peur, les flammes, l’éphémère.

Tes petits pas pèsent lourd, déjà trop de corbeaux sur tes jeunes épaules.

Au bout de ton horizon, une terre d’accueil.

Des mains étrangères se tendent vers toi.

 

Susy Desrosiers


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La nuit

 

La nuit n'est pas moins longue dans les cimetières, si l'ombre de l'Homme est plus forte que la mort, l'empreinte d'un soleil marche dans le bruit dehors et ces noms sur la pierre vont eux aussi renaitre, le cimetière ferme et ceci est mon corps et je n'ai plus de sang seulement ma prière, pardonnez gens qui passez de demain et d'hier à celui qui n'est plus qu'amour parmi les morts.


Facinet Cissé


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Décider un mouvement à reculons

Pour compenser

 

Maheva Hellwig

 

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"Journal épileptique" (extraits)

 

je voudrais l’unité du

corps avec lui-même des

organes de la rate

de l’intestin du foie

que chacun cesse de fonctionner séparément

je voudrais que cette page de livre vole

jusqu’à moi

je ne m’en irais pas vers elle

 

il faut vivre la vie comme elle vient 

même si ça fait battre le cœur dissymétrique

 

c’est en avant, c’est devant nous

c’est avant la naissance

c’est après la nuisance

 

 

Pierre Andreani


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L’ignominie, l’injustice de la vie qui dure sans pitié pour l’autre 

 

L’aidant épuisé 

 

Ce monstre qui dévore cerveau et corps sans discernement

 

Il s’approprie il envahit rictus grimaçant 

 

La bête immonde est en place inutile de résister l’aidant est le perdant

Mort souhaitée contre toute morale 

 

Seule délivrance des âmes des corps sains


Laurence Lagrange

 


Libertad:

 

 

La liberté, mon fils, c'est bien plus que ce que tu crois

elle s'écrit à-même le ciel, la terre et la mer

elle se dessine dans la vie que tu vois et celle que tu ne connais pas

dans la lueur espérée des verres que l'on a bu

dans le parfum des femmes qu'on a connu 

et dans le sang de nos ancêtres disparus

lente et furtive elle ne manque pas d'air

la liberté, mon fils, c'est une prière divine posée comme un baume sur nos maux à l'âme

elle s'invite discrètement sur les mélodies d'un groupe de jazz

elle imbibe le coton ramassé par des esclaves noirs 

et elle contemple en souriant tous les prêtes, imams, rabbins sorciers, griots, chamans....

elle est l'ennemie jurée de l'injustice

elle est la lumière d'une bougie au plus profond des ténèbres

elle hurle parfois si fort qu'elle réussit à faire taire quelques fusils

la liberté est une conscience qui navigue de Pablo Neruda à Nelson Mandela

elle a le souffle de la révolte de Che Guevara, 

elle a des yeux à Tian'anmen et des soubresauts au Tibet

c'est le cœur d'en enfant qui bat dans tes bras

la liberté, mon fils, c'est Dieu quand il n'existe pas

c'est Gainsbourg et Mallarmé qui trinquent 

c'est Cocteau et Rimbaud qui s'exclament lors de belles nuits d'été

et qui veillent avec toi pour toujours

dans la fumée des vers lancés parmi tant d'autres

dans l'arrière-cour trop étroite d'un café millénaire

 

Christophe Condello

 


« Lettre de feu »


J’ai rêvé cette nuit que je traversais la France de bas en haut, de haut en bas, de fond en comble,

comme on lève une main

Mais mes points d'arrivée étaient trop excentrés de mes sources de désirs

Je parcours le monde le jour et la nuit

Je traverse des lumières poreuses des couleurs hideuses

je m'agite entière dans des cartes postales

je coupe des morceaux de terre des grands voiles

du ciel que j'ajoute à mes soutes

je fais du monde, de ses cent visages

une lettre de feu

que je t’envoie, essoufflée

et tu ne me réponds pas

Je sens encore les morsures du requin sur l’épaule

les bouquets de roches et d’azur vif posés sur ma table

Le monde est un puzzle, un trésor qui se déplie sur des nuits géantes

je l’agite, je le plie, le recouvre de saveurs, le mélange aux dieux des danses et du rythme

il prend sous mes mains

des allures de nymphes éclatées par des eaux trop gourmandes,

des allures soyeuses qui crissent sur des rails qui entaillent ses peaux

pour la seconde où ton buste vers moi s’est tourné

j’avais enveloppé dans des aquariums itinérants des sabres calcinés qui brisent les chaînes qui

alourdissent des goélands somptueux

Ceux qui bravent des continents de soufre et d’argile

pour prendre la couleur des Enfers et la diluer

comme un filtre d’amour sur le monde enneigé

j’avais réuni sur une terre immaculée la totalité

de mes trésors de voyage qui ouvrait sous les pas de celui qui le traverse

des parcelles de souffles célestes, qui tombent sur ses yeux et les remplissent de voies lactées,

des milliers d’étoiles

Il ne me reste qu’un lointain souvenir de toi

Et j’ai les mains qui coulent

Et j’ai les mains qui pleurent

des pluies

d’étoiles

filantes

Je ne te toucherai pas

Car déjà j’ai la peau qui brûle au souvenir de ta voix

Tu es tous les dieux de mon ciel

L’objet de tous mes voyages mes pensées et mes mots

En excès sur tous mes mondes

Ta main qui m'effleurera me tuera


Lolita Michel

 

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Nuit de rouille  

Je renifle  la terre de mes ancêtres  celle qui m’a vue grandir  et devenir mère

Quelle heure est-il  dans le silence  de l’absence

Sur les fils barbelés  j’accroche mes rêves

 

Sandy Dard

 

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Café du métro – angle de la rue de Rennes et rue du Vieux Colombier – 6è arrondissement – lundi 3 octobre à 10h50

 

 

 

J'ai trouvé une place juste à côté de la bouche de métro Saint-Sulpice et les passants sont obligés de longer ma table de très près – me frôlant parfois. J'ai habité rue de Rennes entre mes dix et mes treize ans et demi. Ce fut mon premier logement parisien et la rue de Rennes représentait pour moi la quintessence de Paris – la colonne vertébrale de la capitale et sa substantifique moelle. Forcément: à douze ans on se croit au centre de la vie, peu conscient de l'espace et du temps en-dehors de son propre corps. À l'époque je voyais Saint Germain, en bas de la rue, comme un pôle négatif, vers les cendres refroidies des sinistres années cinquante, après lesquelles Juliette Greco avait haï les dimanches, et la Tour Montparnasse, en haut, polarisant toutes les attractions et les motifs d'excitation, colorée, musicale, moderne et vivante. Aujourd'hui cette rue est pleine d'une froide austérité automnale mais, dans ma mémoire, le soleil des années 80 irradiait tout le quartier et jusqu'à mes rêves nocturnes. Non pas que mon enfance fut radieuse de bout en bout – loin de là ! – mais mon esprit devait être suffisamment vierge et impressionnable pour capter les rares rayons de passage. Je m'attendais à trouver ce matin dans cette rue une population chic et bourgeoise mais les visages et les tenues respirent plutôt les longs labeurs sans joie et les réveils déjà las et fatigués. Beaucoup ont le smartphone en ligne de mire et plongent dans les entrailles du métro sans le quitter des yeux – tel l'homme grenouille s'agrippant à son maigre tuba – et il y a sans doute dans les téléphones portables cette vertu d'oxygénation trop sous-estimée. J'habitais il y a quarante ans au-dessus du cinéma nommé à présent l'Arlequin : il s'appelait en ce temps-là le Cosmos et ne passait exclusivement que des films soviétiques dont, ma mère et moi, nous observions les affiches avec un mélange de crainte et de réprobation, comme si une horde de chars russes allait sortir de cette salle et nous écrabouiller illico. Nous regardions aussi la boîte de nuit attenante, et sa glauque enseigne titrée "le Caramel", avec un dégoût mêlé de pitié, tant les hurlements féminins de ce lieu de perdition scandaient scandaleusement (ou horripilaient horriblement) nos pauvres sommeils en lambeaux.

Tout cela n'existe plus maintenant, sauf dans ma tête et peut-être dans celle de ces hurleuses en détresse.

Et, sous le torrent de la mémoire, il m'apparaît que cette préadolescence ne fut pas si lumineuse qu'on veut bien le dire mais, au fin fond de certaines ténèbres je trouvais matière à projeter de jolies et bizarres fantasmagories et les rares bouquets d'étincelles prenaient d'autant plus de relief et de panache. 

 

Marie-Anne Bruch

 

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Langueur

 

j’ai épuisé ma plume

jusqu’au bout de moi

jusqu’à plus rien

la gorge pleine de roches

ma voix s’étrangle

mes mains deviennent muettes

 

je m’égare dans mes silences

 

***

 

j’erre dans des ailleurs

habite des espaces

qui ne m’appartiennent pas

 

j’incarne des chairs inconnues

respire une autre vie

me perds dans de nouveaux visages

 

je meurs une fois de plus

 

 

Susy Desrosiers