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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

356 - BRODSKY

Joseph Brodsky (Iossif Brodski, 1940-1996), prix Nobel de littérature en 1987. Dernier des "quatre grands" russes (protégé d'Akhmatova), il incarne l'exil, la rigueur métaphysique et la poésie comme "accélérateur de la pensée".




Textes



1. Grande Élégie à John Donne (1963 - Extrait long) « John Donne s'est endormi, et tout dort avec lui. / Dorment les murs, le lit, les draps, tout se recueille, / Le sol et le plafond, les marches de la nuit, / Et le rideau de fer de la fenêtre close. / Tout s'est tu. La vaisselle, les livres, les buffets, / La table de cuisine et les verres d'eau vide, / Le linge dans l'armoire et les souliers usés, / Dorment dans le silence, immobiles et rigides. / [...] Dorment les anges, seuls, car les démons ne dorment pas, / Ils hantent les couloirs de l'âme dévastée. / Mais John Donne dort, il a franchi le pas, / Vers ce pays de l'ombre où la chair est pesée. / [...] Ô mon âme, pourquoi pleures-tu dans le noir ? / Le poète est parti, mais son chant est ici. / Il est le pont jeté entre le cri et l'espoir, / Entre le temps qui meurt et l'éternel merci. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Du-monde-entier/Poemes-1961-1987



2. Fin de siècle (1989 - Extrait long) « Le siècle s'en va, comme un vieux chien galeux, / Vers les marges du temps, vers l'oubli de la neige. / Nous avons cru aux dieux, nous avons cru aux feux, / Et nous n'avons trouvé que l'ombre d'un cortège. / La liberté est là, comme un fruit trop mûr, / Qui pourrit sur la branche avant qu'on ne le goûte. / Nous marchons dans la ville, entre le mur et le mur, / Et nous ne savons plus le nom de notre route. / [...] La poussière des empires recouvre nos chaussures, / Le langage s'efface devant le cri du fer. / Tout ce qui fut brillant n'est plus qu'une souillure, / Et le paradis ressemble étrangement à l'enfer. / Pourtant, il reste encore le rythme de la vague, / Le sel de l'Atlantique et le goût de la mer, / Car si le monde est fou, si l'espérance est vague, / Le vers est le seul roc dans cet univers amer. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Poemes-choisis2



3. Dans les chambres de Venise (Extrait de Fondamenta degli Incurabili) « L'eau est le miroir du temps, elle est sa forme, / Elle coule et s'immobilise dans le même instant. / Venise est un navire de pierre qui s'endort, / Entre l'azur du ciel et le noir de l'étang. / [...] J'ai cherché dans tes yeux le reflet de la mort, / Je n'ai trouvé que l'eau, limpide et souveraine. / Tout ce qui fut vivant, tout ce qui fut l'effort, / S'abîme dans le chant d'une sourde sirène. / La beauté est le seul rempart contre le vide, / Une dentelle d'ombre sur un front de granit. / Que le temps nous emporte, que la chair se ride, / Le regard, une fois, a touché l'infini. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Cabinet-des-Lettres/Fondamenta-degli-Incurabili




4. Vers sur l'hiver (1967) « L'hiver arrive, avec ses dents de loup, / Il dévore la plaine et le bois solitaire. / Le givre est un linceul qui se pose sur nous, / Et le silence est l'unique langage de la terre. / [...] On allume les feux, on ferme les volets, / On attend que la nuit nous livre son mystère. / Mais le froid est en nous, il est notre secret, / Le froid de la pensée, le froid de la prière. / [...] Ne cherche pas le sud, ne cherche pas l'oiseau, / Le voyage est fini, la route est effacée. / Il n'y a plus de rive, il n'y a plus de bateau, / Il n'y a que le gel dans l'âme fracassée. » https://www.poeticous.com/brodsky/winter-canto?locale=fr



5. Halte dans le désert (1966 - Extrait) « On a détruit l'église pour construire un hangar, / On a chassé les saints pour loger les machines. / Mais la poussière d'or flotte encore dans l'air rare, / Et l'odeur de l'encens se mêle à l'essence fine. / [...] Nous sommes les héritiers de ce vide sacré, / Nous habitons les ruines d'un monde qui fut grand. / Tout ce que nous disons a déjà été narré, / Par des bouches de marbre, par des cœurs de géant. / [...] Ma patrie est ailleurs, elle est dans la voyelle, / Dans l'accent qui s'élève et le vers qui se lie. / Je ne suis qu'un passant, une ombre accidentelle, / Qui cherche dans le mot une seconde vie. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Du-monde-entier/Poemes-1961-1987




Présentation


Joseph Brodsky est le poète de la "distance métaphysique". Jugé pour "parasitisme" par l'URSS en 1964, il fut exilé dans le Grand Nord avant d'être contraint à l'émigration en 1972. Son œuvre est un pont entre la tradition classique russe et la poésie anglo-saxonne (Donne, Auden).

Pour Brodsky, la poésie n'est pas une simple expression de soi, mais un impératif linguistique. Il considérait que le langage est plus ancien que l'homme et que le poète est son instrument. Son style se caractérise par :

  • L'extension métaphorique : Il pousse une image jusqu'à ses limites logiques.
  • Le stoïcisme : Une vision du monde lucide, souvent froide, où l'individu doit faire face seul au Temps (son grand sujet).
  • La structure : Une fidélité absolue à la rime et au mètre, qu'il voyait comme des "accélérateurs mentaux" empêchant la pensée de s'enliser dans le sentimentalisme.



Bibliographie