Le dépôt
354 - ZOOM MANDELSTAM
Textes
1. L'Insomnie (Extrait de La Pierre, 1913)
« L’insomnie. Homère. Les voiles tendues.
J’ai lu jusqu’au milieu la liste des vaisseaux :
Cette longue lignée, ce vol de grues blanches
Qui s’éleva jadis au-dessus de l’Hellade.
Comme un vol de grues vers des frontières étrangères
— L’écume divine sur la tête des rois — Où cinglez-vous ?
Si Hélène n’était pas là,
Que vous importerait Troie, ô guerriers achéens ?
Et la mer, et Homère — tout est mû par l’amour.
Qui donc dois-je écouter ? Voici qu’Homère se tait,
Et la mer noire, en discourant, tempête
Et s’approche de mon chevet dans un lourd fracas. » https://lebruitdutemps.fr/livres/oeuvres-completes
2. Tristia (1918 - Texte intégral)
« J’ai étudié la science des adieux
Dans les plaintes nocturnes, les cheveux défaits.
Les bœufs mâchent leur foin, l'attente se prolonge,
C'est la dernière heure des veilles de la ville,
Et je vénère le rituel de la nuit des gardiens,
Quand, soulevant le fardeau du voyage,
Des yeux rougis regardaient dans le lointain
Et qu'au cri des femmes se mêlait le chant des muses.
Qui peut savoir, au mot d'adieu,
Quelle sorte de séparation nous est préparée ?
Que nous promet le cri du coq,
Quand le feu brûle sur l'acropole ?
Et dans l'aube d'une vie nouvelle,
Quand le bœuf mâche paresseusement dans l'étable,
Pourquoi le coq, héraut de la vie neuve,
Bat-il des ailes sur les murs de la cité ?
Et j'aime l'usage du dévidage :
La navette va et vient, le fuseau bourdonne.
Regarde : allant au-devant de toi, comme une écume légère,
La vaillante Délia vole pieds nus !
Oh, que notre vie est un tissu bien pauvre,
Que le langage de la joie est indigent !
Tout a déjà été, tout se répétera,
Seul le moment de la reconnaissance nous est doux. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Tristia-et-autres-poemes
3. Le luthier (1931 - Cycle de l'Arménie)
« Je me suis détourné du calife de Bagdad,
Pour une rose dont le sang m'est monté au visage.
J'ai vu comment le monde est un luthier de génie,
Qui façonne des cœurs avec des éclats de bois.
L'Arménie, pays des pierres et des cris,
Où le soleil est un forgeron au bras nu,
Où chaque montagne est un autel de silence,
Où chaque parole est un grain de grenade.
J'ai mangé ton pain noir, j'ai bu ton eau de neige,
J'ai dormi sur tes routes, parmi les bergers.
Et j'ai senti en moi l'histoire se figer,
Comme le givre luit sur les sommets sacrés.
Ô peuple de l'alphabet, ô peuple de la pierre,
Toi qui portes ton nom comme un bouclier d'airain,
Apprends-moi à tenir debout dans la tempête,
Apprends-moi à mourir sans lâcher mon destin. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Du-monde-entier/L-Armenie
4. Vers sur le soldat inconnu (1937 - Extrait)
« Cet air doit être un témoin.
Sa rumeur
Est celle du sang des tranchées.
C'est lui, le soldat,
Qui, du fond de la fosse, avec son crâne vide,
Interroge le ciel et les astres muets.
Les mondes se pressent, ils veulent être vus,
Dans l'obscurité totale des orbites de fer.
Et l'homme, avec son pas de prisonnier,
Marche sur la terre comme sur une écorce de mort.
L'ombre du futur me mord la nuque,
Et le passé s'effondre comme un mur de sable.
Mais je reste debout, témoin de l'invisible,
Parmi les décombres de l'esprit et du temps.
Que ma voix soit le fer, que mon chant soit la pierre,
Que chaque mot soit un os qui craque sous le pas.
Nous ne mourons pas seuls, nous mourons avec l'âge,
Dans le fracas des siècles qui se brisent sur nous. » https://www.poeticous.com/mandelstam/the-unknown-soldier?locale=fr
5. L’Épigramme contre Staline (1933) « Nous vivons sans sentir sous nous le pays, Nos paroles à dix pas ne s'entendent plus, Mais là où l'on entame une amorce de causerie, On se rappelle toujours le montagnard du Kremlin. Ses doigts épais sont comme des vers, graisseux, Et ses mots sont justes comme des poids de plomb. Ses moustaches de cafard ont un air de rire, Et les tiges de ses bottes brillent.
Tout autour, une tourbe de chefs au cou grêle, Il joue avec ces demi-hommes de services. L'un siffle, l'autre miaule, un autre pleurniche, Lui seul tonne et montre le doigt. Comme des fers à cheval, il forge décret sur décret : À l'un dans l'aine, à l'autre au front, au sourcil, à l'œil. Chaque exécution est pour lui une fête, Et le torse large du Géorgien. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Épigramme_contre_Staline
Présentation
Ossip Mandelstam est le poète de la résistance par la forme. Son esthétique acméiste n'est pas une simple école littéraire, c'est une éthique : face au chaos de la Révolution et à la terreur stalinienne, il oppose la structure rigoureuse du vers, qu'il compare à l'architecture gothique ou à la statuaire antique.
Son œuvre est un pont entre la Méditerranée antique (Homère, Rome) et la steppe russe. Il croyait en la "philologie" comme une force de vie : le mot n'est pas un outil de propagande, mais un organisme vivant porteur de toute l'histoire humaine. Sa vie est un "martyre pour le mot" ; il a consciemment choisi la vérité du poème contre la sécurité du silence. Son exil à Voronej, où il compose ses derniers cahiers, est l'un des sommets du lyrisme mondial, où la détresse physique se transforme en une musique visionnaire et absolue.
Bibliographie
- Mandelstam, Ossip. Œuvres complètes. (Édition bilingue), Éditions Le Bruit du temps, 2018. https://lebruitdutemps.fr/livres/oeuvres-completes
- Mandelstam, Ossip. La Pierre. Traduction de Jean-Claude Schneider, Éditions Le Bruit du temps, 2011. https://lebruitdutemps.fr/livres/la-pierre
- Mandelstam, Nadejda. Contre tout espoir. (Trois volumes), Éditions Gallimard, coll. "Témoins". https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Temoins/Contre-tout-espoir-I
- Dutli, Ralph. Mandelstam, mon temps, ma bête. Éditions Le Bruit du temps, 2012. https://lebruitdutemps.fr/livres/mandelstam-mon-temps-ma-bete