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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

186 - ZOOM THOREAU

 Pour Henry David Thoreau (1817-1862), le poème n'était pas un simple exercice de style, mais une extension de sa marche dans les bois : une manière de capturer la « rosée de la pensée ».

Ses vers sont à son image : austères, imprégnés de philosophie stoïcienne et d'un amour mystique pour la nature sauvage. Il ne cherchait pas à plaire, mais à être aussi vrai qu'un granite du Massachusetts.



I. La Nature (Texte intégral)


Ô Nature ! Je suis ton enfant, Je ne demande pas d'autre mère que toi. Laisse-moi reposer sur ton sein sauvage, Loin du tumulte et de la loi des hommes. Ton silence est ma musique, Ton ciel étoilé est mon seul toit.

Je vois ta beauté dans chaque feuille, Dans chaque murmure du vent dans les pins. Tu n'as pas besoin de temples ni d'autels, La forêt est ta cathédrale éternelle. Ceux qui te cherchent avec un cœur pur Trouveront en toi la paix et la vérité.

Laisse-moi vivre simplement, comme l'oiseau, Sans souci du lendemain ni du passé. Que chaque aube soit pour moi un nouveau monde, Et chaque crépuscule une prière de gratitude. Je suis à toi, Nature, tout entier, Et dans tes bras, je trouve ma liberté.


Source : Henry David Thoreau, Poèmes, Éditions Finitude




II. Brume (Texte intégral)


Fille de la mer et de la terre, Voile de gaze sur le visage du monde, Tu rampes dans les vallées au petit jour Et tu caches les montagnes sous ton manteau gris. Tu es le rêve de la terre qui s'éveille, L'haleine humide du matin qui hésite.

Tu effaces les frontières et les chemins, Tu rends le familier étrange et lointain. Sous tes plis, le monde devient mystère, Un royaume d'ombres et de silences. Tu nous rappelles que tout est éphémère, Que la clarté n'est qu'un instant entre deux brumes.

Mais quand le soleil perce ton armure, Tu t'évapores en perles de rosée, Laissant derrière toi une terre lavée, Plus verte, plus pure, plus réelle. Ô Brume, messagère de l'invisible, Tu es la poésie même de l'air.


Source : Henry David Thoreau, Walden, Éditions Le Mot et le Reste



III. Ma vie a été le poème (extrait)


Ma vie a été le poème que j'aurais voulu écrire, Mais je ne pouvais pas à la fois le vivre et le dire. Le chant des oiseaux, le bruit de la hache, L'eau claire de l'étang qui brille sous la glace, Voilà mes rimes, voilà mes vers, Écrits sur la page immense de l'univers.

Pourquoi chercher des mots compliqués, Quand le silence des bois est si éloquent ? Le véritable poète est celui qui agit, Qui fait de chaque geste une œuvre d'art. Construire sa maison, cultiver son champ, C'est cela, la véritable poésie du vivant.

Je n'ai pas besoin de gloire ni de lauriers, La satisfaction du travail accompli me suffit. Si j'ai pu marcher un jour en homme libre, Si j'ai pu voir la lumière à travers les pins, Alors mon poème est achevé, Et je peux m'endormir, en paix avec le destin.


Source : Henry David Thoreau, Poèmes, Éditions Finitude



IV. La Liberté (Texte intégral)


La liberté n'est pas un don des gouvernements, C'est un état de l'âme, une force de l'esprit. Elle ne réside pas dans les lois ni les décrets, Mais dans le refus de se laisser enchaîner par les besoins. Celui qui possède peu est le plus libre des hommes, Car il n'a rien à perdre, sinon ses propres chaînes.

Marchez seul dans la forêt à minuit, Et vous saurez ce que signifie être libre. Le vent ne vous demande pas votre passeport, Les étoiles ne se soucient pas de votre rang. Vous êtes seul face à l'immensité, Et dans cette solitude, vous trouvez votre force.

Ne vendez pas votre âme pour un confort illusoire, Ne sacrifiez pas votre intégrité pour une place au soleil. Mieux vaut vivre dans une cabane avec la vérité, Que dans un palais avec le mensonge. La liberté est une plante sauvage, Elle ne pousse que sur le sol de la simplicité.


Source : Henry David Thoreau, La Désobéissance civile, Éditions Mille et une nuits




V. Inspiration (Extrait )


Si avec une lumière basse je peux voir, C'est grâce à cette flamme intérieure qui ne s'éteint pas. Elle ne vient pas des livres, elle ne vient pas des hommes, Elle jaillit de la source profonde de l'être. C'est un murmure, une intuition, une certitude, Qui me guide quand le monde devient obscur.

C'est elle qui me fait voir l'invisible dans le visible, L'éternel dans l'éphémère, le grand dans le petit. Elle transforme la corvée en joie, La solitude en une compagnie divine. Sans elle, je ne serais qu'une ombre parmi les ombres, Avec elle, je suis un fils de la lumière.

Ô Muse de la forêt, Muse du silence, Continue de m'habiter, de m'inspirer. Fais que ma vie soit un chant de clarté, Un hommage permanent à la beauté du monde. Et quand la flamme vacillera enfin, Qu'elle s'éteigne comme un jour qui a bien servi.


Source : Henry David Thoreau, Journal, Éditions Finitude




Présentation


Pour Thoreau, la poésie était indissociable de sa philosophie Transcendantaliste.

  • L'unité avec le cosmos : Ses poèmes cherchent à abolir la barrière entre l'homme et la nature. Il ne décrit pas le paysage, il se fond en lui.
  • L'éthique de la simplicité : On retrouve dans ses vers la même économie que dans sa vie à Walden. Pas d'ornements inutiles, une langue directe et souvent rugueuse, qui rappelle les écrits des poètes de l'Antiquité grecque qu'il admirait tant.
  • La vie comme œuvre : Sa citation la plus célèbre sur le sujet reste : « Mon existence a été mon plus beau poème ». Il considérait que le rythme des saisons et le travail manuel étaient les formes de versification les plus pures.


Bibliographie


  • Poèmes, Éditions Finitude. (La seule édition française regroupant l'essentiel de sa poésie).
  • Walden ou la vie dans les bois, Éditions Le Mot et le Reste.
  • Journal (1837-1861), Éditions Finitude. (Où l'on trouve de nombreux fragments poétiques).
  • Thoreau, le sauvage, par Michel Onfray, Éditions Bouquins.