Le dépôt
358 - ZOOM BARSKOVA
Polina Barskova (née en 1976), l'une des voix les plus singulières de la littérature russe contemporaine, qui allie une érudition de chercheuse à une poésie crue et charnelle, hantée par l'histoire.
Textes
1. Zoo (Extrait de Le Message vivant, 2007) « Dans le zoo de l'hiver, les bêtes sont de pierre, Leurs yeux de verre fixe interrogent le givre. Ici, nous marchons sur les os de la lumière, Dans cette ville-cadavre où il est dur de vivre. Leningrad est un rêve qui ne veut pas finir, Un poème de sang sur une page de neige. Les enfants aux yeux creux n'ont plus de souvenirs, Ils tournent, affamés, dans un noir manège. [...] Mais toi, mon amour, avec tes mains de pluie, Tu touches ma blessure et tu la rends sacrée. Que le monde s'effondre dans le froid et l'ennui, Si ta voix, dans le noir, continue de me créer. » (Traduction libre) https://www.polinabarskova.com/poetry
2. Le Siège (Extrait de L'herbier de Leningrad) « J'écris avec la cendre des archives brûlées. Chaque mot est une miette de pain qu'on a volée. Le temps n'est plus un fleuve, c'est une glace épaisse, Où se figent les cris, où s'arrête l'ivresse. Nous sommes les enfants de ceux qui ont survécu, Portant dans notre chair le poids du non-vécu. [...] L'histoire n'est pas un livre, c'est une bouche ouverte, Qui nous dévore encore dans la ville déserte. Il n'y a pas de héros, il n'y a que des restes, Et le rythme du vers pour conjurer la peste. » (Traduction libre) https://www.nyrb.com/products/living-pictures
3. American Melancholy (2012) « Ici, le ciel est trop large, il manque de mémoire. Les autoroutes sont des fleuves sans histoire. Je parle ma langue comme un secret coupable, Au milieu de ces gens qui mangent sur le sable. Le passé est un sac que je traîne avec moi, Rempli de noms perdus et de froidures d'autrefois. [...] On m'appelle "exilée", on me croit "arrivée", Mais je suis une ombre dans une ville ensoleillée. Mon cœur est un appartement communautaire, Où se disputent encore les vivants et la terre. » (Traduction libre) https://www.poetryfoundation.org/poets/polina-barskova
4. La Chambre d'Anna (Dédié à Akhmatova) « Tu étais assise là, dans cette pénombre d'or, Tissant avec tes mains le linceul de la mort. Le thé était froid, les murs étaient de glace, Mais ton profil de reine n'avait pas perdu sa grâce. Nous lisons tes vers comme on cherche une issue, Dans le labyrinthe noir de notre chair déçue. [...] Tu as donné une voix à celles qui se taisaient, Sous les fenêtres rouges où les juges parlaient. Maintenant c'est à nous de tenir la veillée, Dans ta chambre vide, sous la lune éveillée. » (Traduction libre) https://www.polinabarskova.com/
5. Anatomie du Poème (2015) « Un poème n'est pas une fleur, c'est un muscle qui bat, C'est un nerf mis à nu dans le froid du combat. Il ne faut pas chercher la beauté ou la rime, Mais la vérité crue qui sort de l'abîme. Le langage est une peau qu'on écorche vive, Pour que le sang du sens enfin nous arrive. [...] Écris avec ton ventre, écris avec tes dents, Car le temps nous dévore et le gouffre attend. Seul le mot qui fait mal est un mot qui délivre, Dans ce grand hôpital où nous tentons de vivre. » (Traduction libre) https://www.circe.fr/Barskova-Polina-Le-Verbe-vivant
Présentation
Polina Barskova appartient à la génération qui a vécu l'effondrement de l'URSS. Poète et historienne de la littérature, elle enseigne aux États-Unis. Son œuvre est un projet de "fouilles archéologiques" dans la mémoire collective russe, particulièrement centrée sur le Siège de Leningrad (1941-1944).
Barskova refuse l'esthétisation simpliste de la douleur. Son style se caractérise par :
- L'intertextualité : Elle dialogue constamment avec les fantômes de Mandelstam ou Akhmatova, mais avec une ironie et une crudité toutes contemporaines.
- Le grotesque et le charnel : Elle n'hésite pas à explorer la physiologie de la faim et de la survie, mêlant le langage savant aux termes les plus triviaux.
- La thématique de l'exil : Vivant en Californie, elle explore la sensation d'être une "touriste de l'histoire" et la difficulté de porter la mémoire russe dans un environnement américain saturé de confort.
Elle est la chef de file de ce qu'on appelle parfois la "nouvelle poésie documentaire", où le poème devient le lieu où les morts de l'histoire peuvent enfin reprendre la parole.
Bibliographie
- Barskova, Polina. Le Verbe vivant. Traduction de Valérie Pozner, Éditions Circé, 2010. https://www.editions-circe.fr/
- Barskova, Polina. Living Pictures. (Prose/Essais), NYRB Classics, 2022. https://www.nyrb.com/products/living-pictures
- Barskova, Polina. The Zoo in Winter: Selected Poems. Traduction de Boris Dralyuk, Melville House, 2011. https://www.mhpbooks.com/books/the-zoo-in-winter/
- Barskova, Polina. Besieged Leningrad: Aesthetic Responses to Urban Disaster. Northern Illinois University Press, 2017 (Son travail universitaire de référence). https://www.cornellpress.cornell.edu/