Le dépôt
388 - ZOOM DU FU
Textes
Le pays est en ruine mais les montagnes et les fleuves demeurent. Au printemps la ville se couvre d une herbe épaisse et sauvage. Ému par les temps troublés les fleurs versent des larmes et la séparation d avec les miens fait sursauter mon cœur au cri de l oiseau. Les feux de la guerre brûlent depuis trois mois déjà et une lettre de la famille vaut plus que tout l or du monde. Je gratte mes cheveux blancs qui s affinent tant qu ils ne peuvent plus supporter le poids de l épingle. La splendeur des palais s est envolée comme la fumée et seule reste la détresse des humbles sous le ciel indifférent. Je marche parmi les décombres cherchant une trace de l ancienne paix alors que le vent d automne gémit déjà dans les roseaux du rivage. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5425048r
La pluie fine de nuit vient avec le vent et humecte les choses en silence. Les nuages sont noirs sur les chemins de la campagne et seule la lanterne du bateau brille sur le fleuve. Au matin je verrai la ville de Chengdu rouge de fleurs lourdes de pluie. Il y a une pitié dans l eau qui tombe sur la terre assoiffée une tendresse que les hommes ont oubliée dans leur fureur de conquête. Je cultive mon petit jardin de simples et je regarde les pétitionnaires se presser à la porte des puissants. Mieux vaut la pauvreté dans la dignité qu une charge de ministre dans un empire qui s effondre. Ma chaume est percée mais mon cœur est vaste comme les plaines du sud. Je bois une tasse de thé amer en songeant à la fragilité de nos destinées. https://www.wdl.org/fr/item/7334/
Les chars grincent et les chevaux hennissent les hommes marchent avec l arc et les flèches à la ceinture. Les parents les épouses et les enfants courent à leur suite et la poussière cache le pont de Xianyang. Ils agrippent les vêtements des soldats en pleurant et leurs cris montent jusqu aux nuages. On demande aux partants où ils vont et ils répondent que le service de la frontière n a pas de fin. À quinze ans ils partaient vers le Nord à quarante ils labourent encore les terres des garnisons de l Ouest. Le sang coule sur les frontières comme l eau d une mer et l Empereur veut toujours étendre son domaine. Ne savez vous pas que dans les villages de l Est les ronces poussent là où l on semait le grain ? Les femmes tiennent la charrue mais les sillons sont de travers et le cœur du peuple est brisé. https://archive.org/details/selectedpoemsofd00dufuuoft
Dans ma jeunesse j ai parcouru les provinces et j ai cru que le monde était une fête éternelle. J ai rencontré Li Po et nous avons bu ensemble sous la lune partageant nos rêves de gloire et de liberté. Mais le temps a passé et j ai vu la face sombre de l existence. J ai vu mes enfants mourir de faim alors que les greniers des riches débordaient. J ai vu les fonctionnaires corrompus vendre la justice au plus offrant. Ma poésie n est pas un jeu de lettré mais un cri de douleur pour ceux qui n ont pas de voix. Je veux que mes vers soient des témoins de la vérité des miroirs où le pouvoir peut voir sa propre laideur. Un poète doit être le pinceau de l histoire celui qui consigne la peine du laboureur et le soupir du banni car c est là que se trouve la véritable humanité. https://www.gutenberg.org/files/239/239-h/239-h.htm
Le vent souffle fort sur les hauteurs du fleuve Yangtsé et les singes crient leur tristesse dans les arbres. Je suis un vieillard seul sur un bateau loin de ma terre natale et la maladie ronge mes dernières forces. Je regarde les feuilles tomber sans fin et le fleuve couler sans repos. Dix mille lieues de voyage et une vie de tristesse voilà tout ce qui me reste. Je monte sur la terrasse pour voir le coucher du soleil et je songe à tous ceux que j ai aimés et qui ne sont plus. La gloire littéraire n est qu un nom sur une tombe et mes écrits ne sont que des feuilles mortes emportées par le courant. Pourtant si un seul de mes vers peut apporter un peu de chaleur à un homme dans la nuit alors je n aurai pas vécu en vain. Le silence m attend et je l accueille comme un ami fidèle. https://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/318.html
Présentation de l auteur
Du Fu (ou Tu Fu), né en 712 et mort en 770, est souvent considéré comme le plus grand poète de l histoire de la Chine aux côtés de son ami Li Po. Surnommé le Poète Historien ou le Saint de la Poésie, il a vécu l une des périodes les plus sombres de la dynastie Tang marquée par la rébellion d An Lushan. Sa poésie se distingue par un réalisme saisissant une profonde compassion pour les souffrances du peuple et une maîtrise technique inégalée de la forme poétique. Fonctionnaire malheureux et voyageur malgré lui il a su transformer ses échecs personnels et les tragédies de son époque en une œuvre d une portée universelle. Son influence sur la littérature chinoise japonaise et coréenne est incommensurable faisant de lui le modèle de l intellectuel engagé et du poète de la conscience.
Bibliographie
Recueil des poèmes de Du Fu (Du Gongbu Ji). Poésies de l époque Tang (Tangshi Sanshou). Chants des chars de guerre (Bingju Xing). La chaumière brisée par le vent d automne (Maowu wei qiufeng suo po ge). Huit poèmes sur les ruminations d automne (Qiuxing bazhou).