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298 - ZOOM LUCRÈCE
textes
Éloge d'Épicure (De Rerum Natura, I)
« Lorsque l'humanité gisait à terre, sous les yeux de tous, écrasée par le poids d'une religion dont le visage, du haut des régions célestes, menaçait les mortels de son aspect horrible, un homme, un Grec, osa le premier lever ses yeux mortels vers elle et se dresser contre elle. [...] La force vive de son esprit l'emporta ; il s'avança loin, au-delà des remparts enflammés du monde, et parcourut l'immensité de l'univers par la pensée. »
https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_nature_des_choses/Traduction_Plessis/Livre_premier
Les atomes et le vide (De Rerum Natura, I)
« Toute la nature telle qu'elle est en soi repose sur deux choses : il y a les corps et il y a le vide où ces corps sont placés et où ils se meuvent en sens divers. [...] Car si le vide n'existait pas, en aucun lieu rien ne pourrait se placer, ni circuler en aucun sens. [...] Les principes des choses sont donc d'une solidité parfaite et simple, faits d'atomes dont la cohésion étroite ne laisse aucune place au néant. »
https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_nature_des_choses/Traduction_Plessis/Livre_premier
Le Clinamen ou la Liberté (De Rerum Natura, II)
« Dans leur chute en ligne droite à travers le vide, entraînés par leur propre poids, les atomes, à un moment indéterminé et en des lieux indéterminés, s'écartent un peu de la verticale, juste assez pour qu'on puisse parler d'une modification de leur mouvement. Sans cette déclinaison, tous tomberaient dans les profondeurs du vide comme des gouttes de pluie ; il n'y aurait ni rencontre, ni choc, et jamais la nature n'aurait rien créé. »
https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_nature_des_choses/Traduction_Plessis/Livre_deuxieme
Contre la peur de la mort (De Rerum Natura, III)
« La mort n'est donc rien pour nous et ne nous touche en rien, puisque la nature de l'âme est mortelle. [...] Quand nous ne serons plus, quand se sera produite la séparation du corps et de l'âme qui font de nous un seul être, rien ne pourra plus nous atteindre, nous qui ne serons plus, rien ne pourra émouvoir nos sens, quand même la terre se mêlerait à la mer et la mer au ciel. »
https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_nature_des_choses/Traduction_Plessis/Livre_troisieme
Suave mari magno (De Rerum Natura, II)
« Il est doux, quand les vents soulèvent les vagues sur la vaste mer, de contempler du rivage les rudes travaux d'autrui ; non qu'on trouve un plaisir joyeux à voir souffrir, mais parce qu'il est doux de voir de quels maux on est soi-même exempt. Il est doux aussi de regarder les grands combats de la guerre rangés dans les plaines, sans prendre part au danger. Mais rien n'est plus doux que d'occuper les hauts lieux fortifiés par la science des sages. »
https://fr.wikisource.org/wiki/De_la_nature_des_choses/Traduction_Plessis/Livre_deuxieme
présentation
Lucrèce (v. 98 - 55 av. J.-C.) est l'auteur d'un poème unique au monde : De Rerum Natura (De la nature des choses). Disciple passionné d'Épicure, il utilise la splendeur de l'hexamètre latin pour exposer une doctrine matérialiste et atomiste. Son but est éminemment thérapeutique : en expliquant que tout (le monde, l'âme, les dieux) est composé d'atomes et de vide, il veut guérir l'homme de la superstition et de la peur de la mort.
Sa poésie est d'une puissance visuelle extraordinaire. Il est le poète de l'invisible qui devient visible par la métaphore : la poussière dans un rayon de soleil pour expliquer le mouvement des atomes, ou le miel sur le bord d'une coupe pour expliquer pourquoi il "sucre" sa philosophie ardue avec les charmes de la poésie. Son concept de clinamen (la légère déviation des atomes qui permet la rencontre et donc la liberté) reste l'une des intuitions les plus fascinantes de l'Antiquité.
bibliographie
- Lucrèce, De la nature, traduction de Henri Clouard, Garnier, 1964.
- Lucrèce, De la nature des choses, traduction d'Alfred Ernout, Les Belles Lettres, collection Budé, 1920.
- Bollack, Jean, La Pensée de Lucrèce, Les Éditions de Minuit, 2003.
- Serres, Michel, La Naissance de la physique dans le texte de Lucrèce, Minuit, 1977.
- Greenblatt, Stephen, Quattrocento (sur la redécouverte du manuscrit de Lucrèce), Flammarion, 2013.