Le dépôt
323 - ZOOM IERONIM
Textes de Ioana Ieronim, poète roumaine née en 1947
Le triomphe
Ils ont apporté le triomphe dans des sacs,
Comme on apporte le blé au moulin.
Ils l'ont versé sur la place publique
Et ont attendu qu'il lève,
Mais le triomphe était fait de sable
Et le vent l'a éparpillé dans nos yeux.
Maintenant nous pleurons tous une victoire
Que personne n'a vue,
Pendant que les sacs vides
Servent de lampions pour la nuit.
https://www.poezie.ro/index.php/poetry/13654497/Triumful
La maison du Saxon
Le mur est resté debout,
Mais la langue qui l'a construit s'est tue.
Les fenêtres regardent vers l'Ouest
Pendant que les racines poussent vers l'Est.
C'est une géométrie du départ :
Une porte qui ne s'ouvre plus que pour le temps,
Un toit qui retient les nuages
Pour qu'ils ne voient pas le vide à l'intérieur.
La mémoire est une clé
Qui ne tourne plus dans la serrure.
https://www.romanianliteraturenow.org/authors/ioana-ieronim/
Le témoin
Je n'étais pas là quand cela s'est passé,
Pourtant je sens le froid de l'acier sur ma peau.
L'histoire n'a pas besoin de spectateurs,
Elle se contente de survivants.
Chaque mot que j'écris est un aveu,
Une trace de pas dans la cendre d'un incendie
Que je n'ai pas allumé.
Être témoin, c'est porter un miroir
Dans une chambre obscure.
https://www.agonia.ro/index.php/poetry/183184/Martorul
Le passage
Nous traversons les jours comme des ponts suspendus,
Sans regarder le gouffre sous nos pieds.
La peur est un fil de soie,
Le courage est une corde de chanvre.
Entre les deux, il y a le vent
Qui nous raconte des histoires d'oiseaux
Qui ont oublié comment voler.
Le passage est plus important
Que la rive qui nous attend.
https://revistafamilia.ro/?p=4231
L'alphabet de soie
Il existe une langue que nous parlons en dormant,
Un alphabet de soie et de murmures.
Les voyelles sont des caresses,
Les consonnes sont des battements de cœur.
Au réveil, nous avons tout oublié,
Sauf cette sensation de légèreté
Qui nous fait croire, le temps d'un café,
Que nous sommes encore des anges.
Ioana Ieronim
https://www.versu.ro/poezie/i/ioana-ieronim-alfabetul-de-matase.html
La langue de l'ombre
Chaque maison a une langue
Que l'on n'apprend qu'en partant.
Les murs murmurent des noms oubliés
Et le plancher craque sous le poids des souvenirs.
C’est une grammaire du silence
Où les verbes sont des absences
Et les adjectifs des traces de poussière.
https://www.romanianliteraturenow.org/authors/ioana-ieronim/
L'architecte
Celui qui bâtit la mémoire
N'utilise ni pierre ni ciment.
Il prend le reflet de la lune sur le ruisseau
Et le tisse avec le cri d'un oiseau nocturne.
La structure est invisible,
Mais elle résiste aux tempêtes de l'oubli
Mieux que les pyramides.
https://revistafamilia.ro/?p=4231
Topographie
Ici se trouvait le jardin,
Ici la porte qui grinçait.
Le temps a effacé les limites,
Mais mon corps se souvient de la distance
Entre le pommier et la peur.
La carte est gravée sous ma peau,
Un réseau de chemins qui ne mènent nulle part.
https://www.agonia.ro/index.php/poetry/183184/Martorul
La seconde vie
Les objets ont une seconde vie
Quand nous cessons de les utiliser.
Ils commencent à rêver de la mine et de la forêt,
De leur état sauvage avant la forme.
Une chaise redevient un arbre dans le noir,
Un couteau se souvient de la foudre.
C’est leur façon de nous ignorer.
https://www.versu.ro/poezie/i/ioana-ieronim-alfabetul-de-matase.html
Présentation
Ioana Ieronim (pseudonyme d'Ioana Moroiu) occupe une place singulière dans la poésie roumaine contemporaine. Son œuvre est profondément marquée par l'histoire multiculturelle de la Transylvanie, notamment à travers son cycle majeur sur le triomphe d'un village saxon dévasté par l'exode et le temps. Sa poésie n'est pas une simple nostalgie, mais une archéologie du sensible qui interroge la permanence des lieux face à l'impermanence des hommes.
Son style se caractérise par une précision quasi cinématographique et une économie de moyens qui laisse toute la place à l'image. Elle traite le langage comme un matériau documentaire, capable de fixer les nuances de la mémoire collective et individuelle. Diplomate et traductrice, elle a su intégrer une dimension cosmopolite à sa réflexion sur l'identité, faisant du poème un espace de rencontre entre les cultures et les époques. Sa voix est calme, mais elle possède une autorité morale qui naît de son observation minutieuse des "petites" histoires écrasées par la "grande" Histoire.
Bibliographie
Ieronim, Ioana. Le triomphe du village (Triumful sfertului). Éditions Litera, 1992. https://www.printrecarti.ro/6082-ioana-ieronim-triumful-sfertului.html
Ieronim, Ioana. L'alphabet de soie (Alfabetul de mătase). Éditions Eminescu, 1980. https://www.anticariat-unu.ro/alfabetul-de-matase-de-ioana-ieronim-1980-p102315
Ieronim, Ioana. Zoogeography. Traduction par Adam Sorkin, Northwestern University Press, 2005. https://nupress.northwestern.edu/9780810123410/zoogeography/
Ieronim, Ioana. Quand les arbres sont devenus des pierres (Când arborii au devenit pietre). Éditions Cartea Românească, 1984. https://www.bcucluj.ro/ro/biblio/ioana-ieronim
Sorkin, Adam J. Modern Romanian Poetry: An Anthology. Bloodaxe Books, 2004 (incluant une large sélection d'Ieronim). https://www.bloodaxebooks.com/ecs/product/modern-romanian-poetry-699