Le dépôt
348 - ZOOM SABA
Umberto Saba (1883-1957), le poète de Trieste, dont l'œuvre se distingue par une clarté limpide, une fidélité aux choses simples et une profondeur psychologique née de sa double culture italo-juive.
Textes
La Chèvre (La capra) « J’ai parlé à une chèvre. / Elle était seule dans le pré, elle était liée. / Repue d'herbe, mouillée / par la pluie, elle bêlait. / Ce bêlement monotone était frère / de ma douleur. Et je répondis, d'abord / pour rire, puis parce que la douleur est éternelle, / qu'elle a une voix et ne change pas. / Cette voix se faisait entendre / dans une chèvre solitaire. / Dans une chèvre au visage sémite / j’entendais la plainte de tout autre mal, / de toute autre vie. » https://www.poeticous.com/saba/la-capra?locale=fr
Trieste « J'ai traversé toute la ville. / Puis j'ai monté une pente, / populeuse au début, déserte plus haut, / fermée par un muret : / un coin où je m'assieds / seul ; et il me semble que là où elle s'achève / commence la ville. / Trieste a une grâce / revêche. Si elle plaît, / c'est comme un garçon âpre et vorace, / aux yeux bleus et aux mains trop grandes / pour offrir une fleur ; / comme un amour / avec de la jalousie. » https://www.poeticous.com/saba/trieste?locale=fr
À ma femme (A mia moglie, extrait) « Tu es comme une jeune / poule blanche, ma femme. / Ses plumes se hérissent / au vent, son cou s'incline / pour boire, et elle gratte la terre ; / mais, en marchant, elle a / ton pas lent et fier de reine. / [...] Tu es comme une abeille / qui revient le soir / à sa ruche, chargée / d'un butin de fleurs. / Tu es comme toutes les créatures / de Dieu, qui sont simples / et qui sont saintes. » https://www.poeticous.com/saba/a-mia-moglie?locale=fr
Ulysse (Ulisse) « Dans ma jeunesse j'ai navigué / le long des côtes dalmates. Des îlots / à fleur d'eau émergeaient, où rarement / un oiseau se posait à l'affût de sa proie, / couverts d'algues, glissants, sous le soleil / beaux comme des émeraudes. / [...] Aujourd'hui mon royaume / est cette terre de personne. Le port / allume pour d'autres ses lumières ; moi, au large / me pousse encore mon esprit non dompté, / et ce douloureux amour de la vie. » https://www.poeticous.com/saba/ulisse-2?locale=fr
Amai (J'ai aimé) « J'ai aimé les mots tristes et simples. / La rime fleur / avec la rime cœur, / la plus ancienne et la plus difficile au monde. / J'ai aimé la vérité qui gît au fond, / presque un rêve oublié, que la douleur / redécouvre amie. Avec crainte le cœur / s'en approche, et ne la quitte plus. » https://www.poeticous.com/saba/amai?locale=fr
Présentation
Umberto Saba occupe une place à part dans la poésie italienne du XXe siècle. Alors que ses contemporains (comme Montale ou Ungaretti) tendaient vers l'hermétisme et la fragmentation, Saba a choisi la "voie étroite" de la rancœur et de la clarté. Son œuvre de toute une vie est réunie dans un seul livre en constante expansion : le Canzoniere.
Sa poétique repose sur deux piliers :
- Le quotidien et l'honnêteté : Il refuse l'emphase et préfère chanter les rues de Trieste, les animaux, sa femme ou les jeunes gens jouant au football.
- La psychanalyse : Saba fut l'un des premiers poètes italiens à suivre une thérapie (avec Edoardo Weiss, élève de Freud). Cette introspection lui permet de lire dans les scènes ordinaires les pulsions les plus profondes de la vie et de la douleur humaine.
Bibliographie
- Saba, Umberto. Le Canzoniere. Traduction de René de Ceccatty, Éditions Points, 1988. https://www.editionspoints.com/ouvrage/le-canzoniere-umberto-saba/9782020063258
- Saba, Umberto. Ernesto. (Roman posthume), Éditions du Seuil, 1978. https://www.seuil.com/ouvrage/ernesto-umberto-saba/9782020048385
- Saba, Umberto. La Chèvre et autres poèmes. Traduction de Odette Kaan, Éditions de la Différence, 1989. https://www.ladifference.fr/
- Lavagetto, Mario. La gallina di Saba. Éditions Einaudi, 1974 (Une étude critique majeure sur la psychologie de Saba). https://www.einaudi.it/