Le dépôt
144 -ZOOM BOSQUET
Alain Bosquet (1919-1998), poète de l'exil, du doute et du langage. Né à Odessa, ayant vécu en Belgique puis aux États-Unis avant de s'installer en France, il a traversé le siècle avec une conscience aiguë de la fragilité de l'être. Sa poésie, d'abord marquée par le surréalisme, s'est épurée pour devenir une interrogation constante sur le pouvoir et les limites des mots.
I. Je ne suis pas d'ici
Je ne suis pas d'ici.
Je suis d'un peu plus loin.
Mon pays est une ombre où le soleil se cache,
Une terre de vent où l'on n'a pas besoin
De planter des drapeaux ou de couper des racines.
Je parle une langue qui s'invente en marchant,
Avec des mots de pluie et des voyelles de givre.
Je n'ai pas de maison, j'ai le ciel pour penchant,
Et la soif de l'exil pour seule façon de vivre.
Source : Alain Bosquet, Je ne suis pas d'ici, Éditions Gallimard
II. Le Doute
Le doute est mon pain, le doute est mon vin.
Je regarde ma main et je ne sais plus
Si c'est ma main qui écrit ou le destin
Qui dessine des signes sur le papier nu.
Le monde est une image qui se déchire
Dès qu'on essaie de la nommer trop fort.
Il faut savoir se taire ou savoir mentir
Pour ne pas réveiller l'ombre de la mort.
Source : Sélection de poèmes, Le Printemps des Poètes
III. La Parole
Le mot « oiseau » ne sait pas voler.
Le mot « feu » ne brûle pas les doigts.
Nous passons notre vie à essayer de coller
Des étiquettes de papier sur le froid.
Mais la vérité est ailleurs, dans le cri
De l'animal qui meurt sans rien demander,
Ou dans le silence blanc de celui qui écrit
Et qui voit sa mémoire s'effondrer.
Source : Alain Bosquet, Paroles de poète, Archives INA / Gallimard
IV. L'Exil
On n'emporte jamais sa terre à sa semelle.
On n'emporte que le bruit du vent dans les arbres,
Et l'odeur du café, et la voix fraternelle
Qui s'éteint doucement sous un ciel de marbre.
L'exil n'est pas un lieu, c'est un état d'esprit,
Une façon de regarder le monde de travers,
Comme si chaque ville était un livre écrit
Dans une langue étrange dont on ignore les vers.
Source : Alain Bosquet, Le Tourment de Dieu, Éditions Grasset
V. Testament
Je laisse au monde mes doutes et mes silences,
Mes poèmes qui sont des ponts sur le néant.
Je n'ai pas de certitudes, j'ai des patiences,
Et le désir d'être, au moins un instant, présent.
Ne cherchez pas mon âme dans les dictionnaires,
Elle s'est envolée avec les mots perdus.
Je suis devenu un peu d'air, un peu de terre,
Et le souvenir d'un homme qui a trop attendu.
Source : Alain Bosquet, Derniers poèmes, Éditions de la Différence
Présentation
Alain Bosquet est le poète de la "condition métèque" (selon ses propres mots) et de l'incertitude.
- Le langage comme énigme : Pour lui, le langage est à la fois indispensable et traître. Il passe sa vie à interroger la distance entre les mots et les choses.
- L'humanisme du doute : Contrairement aux poètes à certitudes, Bosquet construit une œuvre sur la fragilité. Il refuse les systèmes clos et les idéologies.
- Une œuvre-fleuve : Poète, romancier, essayiste et traducteur, il a été un passeur immense, faisant découvrir en France de nombreux poètes étrangers (notamment américains et russes).
Bibliographie
1. Œuvres poétiques majeures
- Je ne suis pas d'ici (1991), Gallimard. (Son œuvre la plus célèbre sur l'exil).
- Le Tourment de Dieu (1987), Grasset. (Une interrogation métaphysique puissante).
- Demain sans moi (1994), Gallimard.
2. Éditions complètes
- Œuvres poétiques complètes, Éditions de la Différence (3 volumes).
3. Essais et traductions
- La Poésie américaine (Anthologie), de nombreux volumes chez divers éditeurs.
- Une mère russe (Roman autobiographique), Grasset.