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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

97 - ZOOM BONHOMME



L'Enfant de bois (Extrait)


Il y a dans la chambre un enfant de bois qui ne pleure jamais et ne ferme pas les yeux. Il attend que le temps lui donne un cœur de chair ou que la pluie de mai vienne mouiller son front. On a sculpté ses mains dans un reste de hêtre et ses pieds sont noués comme des racines de vent. Il est le gardien de nos secrets les plus froids celui qui écoute battre le sang dans les murs. Parfois je lui parle et je crois qu'il me répond par un petit craquement dans l'ombre du placard. Nous sommes tous faits de cette matière dure qui résiste à la mort et qui refuse l'oubli. Il faut polir le bois jusqu'à ce qu'il devienne aussi doux qu'une peau et aussi pur qu'un cri.

Lien source : https://www.editions-aranea.fr/beatrice-bonhomme



La Clairière (Extrait)


Nous marchons vers le centre où la lumière attend. La forêt est épaisse et les ronces nous griffent mais nous savons qu'au bout il y a cet espace vide. Une clairière de sable et de soleil brûlant où le temps s'est arrêté pour nous laisser passer. Ici les oiseaux se taisent et les bêtes se cachent seul le silence parle une langue de feu. On dépose ses vêtements et ses vieux souvenirs on s'allonge sur le sol pour devenir la terre. C'est le lieu de la naissance et celui de la fin le point où le cercle se referme sur lui-même. Ne demande pas ton chemin à celui qui revient car la clairière change de place à chaque pas.

Lien source : https://www.melis.fr/auteur/beatrice-bonhomme/



Passants de la nuit (Extrait)


Nous sommes des passants dans un couloir de nuit. Nous portons des lanternes qui s'éteignent au vent et nos pas font un bruit de feuilles mortes sur l'eau. On croise des visages que l'on croit reconnaître mais ce ne sont que des ombres projetées sur le mur. La ville est un labyrinthe de fer et de verre où l'on cherche la sortie sans jamais la trouver. Il n'y a pas de carte pour ce voyage étrange il n'y a que le rythme du cœur qui nous guide. On apprend à s'aimer dans l'obscurité totale en se tenant la main sans dire un seul mot. La lumière viendra quand nous serons épuisés quand nous n'aurons plus peur de ne plus rien voir.

Lien source : https://www.poesie-francaise.fr/beatrice-bonhomme/




Kaléidoscope d'enfance (Extrait)


Le monde était un tube avec des éclats de verre. On le tournait lentement pour changer de destin. Le bleu devenait rouge et le vert devenait or dans une symétrie qui nous semblait magique. L'enfance est cette vision brisée et magnifique où chaque morceau de douleur devient une couleur. On ne savait pas encore que le verre pouvait couper on ne voyait que la forme et son jeu de miroir. Maintenant le tube est cassé et les débris sont là éparpillés sur le sol comme des larmes sèches. Il faut ramasser chaque pièce et la coller au texte pour reconstruire l'image d'un bonheur perdu.

Lien source : https://www.nu-age.fr/beatrice-bonhomme



Les Gestes du silence (Extrait)


Apprendre à se taire est le plus long des travaux. Il faut d'abord vider la bouche de ses cris puis laver son esprit des images qui brûlent. Le silence n'est pas une absence de bruit c'est une plénitude qui demande du soin. C'est le geste de la main qui se pose sur le front ou le mouvement du corps qui s'incline devant l'eau. Dans le silence on entend enfin la voix des pierres et le chant des insectes qui travaillent sous l'herbe. Le poème commence là où le mot s'arrête dans cette vibration qui ne peut se nommer. C'est une prière sans dieu et une attente sans fin le repos de l'âme après la bataille du jour.

Lien source : https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/L-Arpenteur/Dialogue-avec-l-anonyme



Présentation


La poésie de Béatrice Bonhomme est une traversée des apparences vers une vérité plus crue, plus viscérale. Son écriture est marquée par une tension constante entre la fragilité de l'existence et la force du désir. Elle explore les thèmes de l'enfance blessée, de la perte et de la mémoire, mais toujours dans une perspective de reconstruction par le chant. Pour elle, le poème est un lieu de "dialogue avec l'anonyme", une tentative de relier l'intime à l'universel. Sa langue est riche, imagée, parfois violente, mais toujours tendue vers une clarté finale, une réconciliation avec le monde et ses zones d'ombre.



Biographie


Béatrice Bonhomme est née à Alger en 1956. Poète, essayiste et directrice de revue, elle est une figure centrale de la scène poétique contemporaine française. Elle a fondé en 1994 la revue "Nu(e)", qui est devenue un espace de référence pour la création actuelle. Professeure à l'Université de Nice, elle mène de front une carrière académique consacrée à la poésie moderne (notamment à l'œuvre de Pierre Jean Jouve) et une création personnelle prolifique. Son œuvre a été récompensée par de nombreux prix, dont le Prix Mallarmé en 2023. Elle vit dans le sud de la France, dont la lumière et les paysages de l'arrière-pays imprègnent souvent ses textes.



Espace bibliographique


La Clairière, publié en 1993. L'Enfant de bois, publié en 2004. Je n'ai pas d'autre nom, publié en 2006. Passants de la nuit, publié en 2008. Variations du silence, publié en 2011. Dialogue avec l'anonyme, publié en 2018. Monde, minuscule, publié en 2021. Le Nuage, publié en 2023. Les Gestes de la neige, publié en 2016.