Le dépôt
148 - ZOOM CADOU
René Guy Cadou (1920-1951), l'une des figures les plus pures et les plus aimées de la poésie française. Chef de file de l'École de Rochefort, ce poète de la "fraternité" a vécu une vie brève et intense, centrée sur l'amour pour sa femme Hélène, l'amitié et la célébration du quotidien.
Instituteur de campagne, il a su transformer le plus humble des paysages en un espace sacré, loin des salons parisiens et de l'intellectualisme froid.
I. Les Amis
Il y a des amis qui sont comme des paysages
On y marche longtemps sans jamais s'égarer
Ils ont le goût du pain et le parfum des âges
Et le cœur aussi grand qu'un ciel de liberté.
On se retrouve un soir au bord d'une rivière
On ne dit rien du tout mais on se comprend bien
Il suffit d'un regard pour faire une lumière
Et pour chasser la nuit qui rôde sur le chemin.
Source : René Guy Cadou, Hélène ou le Règne végétal, Éditions Seghers
II. Je t'attendais
Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires
Dans les années de sécheresse où le blé ne vient pas
Je t'attendais ainsi qu'on attend le martyre
Ou le premier oiseau qui chantera là-bas.
Et tu es venue là par la porte entrouverte
Avec ton beau visage et tes yeux de clarté
Et la maison soudain m'a semblé moins déserte
Puisque tu apportais avec toi l'été.
Source : René Guy Cadou, Hélène ou le Règne végétal, Poésie-Gallimard
III. S'il restait une nuit
S'il restait une nuit au milieu de ma vie
Une seule nuit d'ombre où je puisse chanter
Je l'offrirais au vent, à la pluie, à l'envie
De n'être plus qu'un mot dans ta gorge arrêté.
Car tout ce que j'ai dit n'était que ton silence
Tout ce que j'ai bâti n'était que ton oubli
Et je n'ai de bonheur que dans cette présence
Qui me redonne au monde avant d'être fini.
Source : Sélection de poèmes, Le Printemps des Poètes
IV. L'Instituteur
Je suis celui qui va le long de la rivière
Et qui parle tout seul aux arbres du chemin
J'apprends aux petits enfants la lumière
Et le nom des oiseaux qui chantent le matin.
Ma vie est un jardin où fleurissent les heures
Sans faire plus de bruit qu'un pétale de fleur
Et je ne cherche rien au-delà des demeures
Où l'on sait le secret du pain et du bonheur.
Source : René Guy Cadou, Poésies choisies, Éditions Seghers
V. Ode à la mort prochaine
Je ne vous verrai plus, ô visages d'amis
Le rideau va tomber sur le dernier décor
Mais je pars sans regret vers le pays promis
Où la vie et la mort ne font plus qu'un seul corps.
Ne pleurez pas sur moi, gardez ma souvenance
Comme un peu de soleil au creux de votre main
Je ne suis plus qu'un cri, je ne suis qu'une absence
Qui vous attend là-bas au bout de votre faim.
Source : René Guy Cadou, Les Biens de ce monde, Éditions de la Baconnière
Présentation
René Guy Cadou est le cœur vibrant de l'École de Rochefort.
- Le refus de l'engagement politique : Contrairement aux surréalistes ou aux poètes de la Résistance, Cadou prônait un "engagement envers l'homme". Sa poésie célèbre la vie immédiate : la table, la lampe, la forêt, l'épouse.
- Le lyrisme végétal : Il existe chez lui une fusion entre l'homme et la nature. Le "Règne végétal" n'est pas un décor, c'est un partenaire.
- Hélène : Sa femme fut sa seule et unique muse. Son œuvre est un immense chant d'amour, l'un des plus émouvants de la langue française, écrit alors qu'il se savait condamné par la maladie.
Bibliographie
1. Œuvres poétiques majeures
- Hélène ou le Règne végétal (1952) : Son chef-d'œuvre posthume.
- Les Biens de ce monde (1951) : Recueil de la fin, d'une sérénité bouleversante.
- Poésies choisies, préface de Michel Manoll, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'édition de référence).
2. Prose et correspondance
- Mon enfance est à tout le monde (1948) : Un récit autobiographique lumineux.
- Correspondance avec Hélène, Éditions du Rocher.
3. Études et hommages
- Hélène Cadou, C'était René Guy Cadou, Éditions du Rocher.
- Michel Manoll, René Guy Cadou (collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers).