Le dépôt
394 - ZOOM AL-MUTANABBI
Textes
Le cheval, la nuit et le désert me connaissent, ainsi que le sabre, la lance, le papier et la plume. J'ai parcouru les terres les plus arides et affronté les tempêtes les plus sombres, porté par une ambition qui dépasse la mesure des hommes ordinaires. Mon âme est un feu que rien ne peut éteindre, une soif de gloire qui se moque des frontières et des dangers. On m'appelle le poète du pouvoir, mais je suis surtout le poète de ma propre volonté. Les rois passent et les empires s'écroulent, mais mes vers restent gravés dans la mémoire du vent. Je ne flatte pas les princes par faiblesse, je leur prête ma langue pour qu'ils accèdent à l'éternité. Ma parole est un glaive tranchant qui sépare le vrai du faux, la grandeur de la médiocrité. Je marche seul sur le chemin des cimes, là où l'air est rare et où seuls les aigles osent s'aventurer. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5425048r
Si tu vois poindre les dents du lion, ne va pas croire que le lion te sourit. Le monde est une jungle où la force est la seule loi que le destin respecte. J'ai vu la trahison se cacher sous les manteaux de soie et la lâcheté se parer des titres les plus nobles. Mon cœur est un roc que les vagues de l'adversité n'ont jamais pu briser. Je préfère mourir debout, l'épée à la main, plutôt que de vivre un seul jour dans l'ombre de la honte. La vie est un combat de chaque instant, une lutte pour la dignité qui ne souffre aucun compromis. Mes poèmes sont des cris de guerre, des hymnes à la virilité et au courage. Je ne crains personne car je porte en moi une lumière que les ténèbres du tombeau ne pourront jamais étouffer. La gloire n'est pas un don du ciel, c'est une conquête de l'esprit sur la matière. https://www.wdl.org/fr/item/7334/
Toute vie est une douleur, mais la douleur de l'âme noble est plus profonde que celle du troupeau. Je regarde les hommes s'agiter pour des miettes de pouvoir, oubliant que la mort les attend au détour du chemin. Ils craignent la fin de leurs jours, alors qu'ils devraient craindre la fin de leur honneur. Je suis le poète de l'amertume et de la lucidité, celui qui voit sous le masque des vanités. Mon exil n'est pas une fuite, c'est une ascension vers une vérité que les foules ignorent. J'ai bu à la coupe de la connaissance et j'y ai trouvé un goût de cendre. Pourtant, je continue de chanter, car le chant est la seule trace que nous laissons sur le sable du temps. Ma solitude est mon royaume, et mes vers sont les seuls sujets fidèles qui ne me trahiront jamais. https://archive.org/details/poemsalmuta00almuuoft
Le destin est un archer qui ne manque jamais sa cible, et nous sommes ses proies consentantes. J'ai voyagé de Bagdad à Alep, du Caire aux montagnes d'Iran, cherchant partout un homme qui soit à la hauteur de mes rêves. J'ai trouvé des palais magnifiques et des cœurs étroits, des trésors immenses et des esprits misérables. La poésie est mon refuge contre la sottise universelle, ma forteresse contre le mépris du temps. Chaque mot que j'écris est une perle arrachée aux profondeurs de mon tourment. Je ne cherche pas la pitié, je cherche l'admiration. Que les siècles à venir se souviennent de moi comme de l'homme qui a défié les califes par la seule puissance de sa rime. Ma demeure n'est pas faite de pierre, elle est bâtie sur le souffle des générations qui réciteront mes vers jusqu'à la fin des temps. https://www.gutenberg.org/files/239/239-h/239-h.htm
Quand l'heure de mon dernier combat arrivera, je ferai face au destin avec le même sourire que j'ai adressé à mes amis et à mes ennemis. On dira que j'ai été tué par mes propres paroles, par l'orgueil d'avoir voulu être plus qu'un simple mortel. C'est vrai : j'ai voulu être le prophète de la beauté et du courage. Ma plume se repose enfin, mais mon ombre continue de hanter les déserts de l'Orient. Ne pleurez pas sur ma dépouille, car l'esprit ne peut être enfermé dans un linceul. Écoutez le bruit du vent dans les palmes, le galop des chevaux dans la nuit : c'est là que je réside. Mon poème est fini, mais son écho ne s'arrêtera jamais. Je pars vers l'infini avec la certitude d'avoir été Al-Mutanabbi, celui dont le nom suffit à faire trembler les faibles et à exalter les braves. https://www.ndl.go.jp/portrait/e/datas/318.html
Présentation de l'auteur
Al-Mutanabbi, de son vrai nom Abu al-Tayyib Ahmad ibn al-Husayn, né en 915 à Koufa et mort assassiné en 965 près de Bagdad, est considéré comme le plus grand poète de langue arabe de tous les temps. Son surnom, Al-Mutanabbi (celui qui se prétend prophète), témoigne de son immense orgueil et de son ambition sans limites. Poète de cour itinérant, il fut le chantre du prince hamdanide Sayf al-Dawla à Alep, dont il célébra les victoires contre l'Empire byzantin dans des odes épiques d'une puissance inégalée. Son œuvre se caractérise par une maîtrise technique parfaite, un sens de la sentence morale et une expression exaltée de l'ego. Sa poésie, qui mêle l'héroïsme, la sagesse désabusée et une fierté farouche, a façonné l'esthétique et la pensée arabes pendant plus d'un millénaire, faisant de lui l'icône indépassable du poète chevalier.
Bibliographie
Diwan al-Mutanabbi (Recueil complet de ses poèmes). Sayfiyyat (Odes à Sayf al-Dawla). Kafuriyyat (Satires contre Kafur de l'Égypte). L'Ode du départ. Épîtres sur la condition humaine.