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PLACE AUX POÈMES

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125 _ ZOOM SÉNAC

POÈMES


« Matinales de mon peuple »

(poème entier, in Matinales de mon peuple, 1961)



Je marche dans les rues de ma ville Où les enfants aux pieds nus Courent après des rêves en lambeaux. Le soleil se lève sur les toits de tôle, Sur les murs lépreux, Sur les visages creusés par la faim.

Je marche et je chante Pour ceux qui n’ont plus de voix, Pour ceux dont les mains sont des racines Arrachées à la terre natale. Je chante l’aube qui se lève Sur les bidonvilles et les barricades, Sur les femmes voilées de silence, Sur les hommes qui partent sans retour.

Je chante la colère qui gronde Dans les poings serrés, Dans les yeux qui refusent de pleurer. Je chante l’espoir qui germe Comme un blé sauvage Sous les pavés de la ville.

Je chante parce que je suis vivant, Parce que je porte en moi La mémoire de ceux qui sont tombés, Parce que je crois en la force des mots Pour briser les chaînes.

*(Source : Œuvres poétiques, Actes Sud, 1999)



« Aux héros purs »

(poème entier, in Aux héros purs, 1962)


À vous qui êtes tombés Sans autre arme que votre cœur, Sans autre bouclier que votre foi, Je dédie ces mots comme des fleurs.

Vous qui avez marché Sous le soleil de plomb, Vous qui avez crié Votre soif de justice, Votre faim de liberté, Votre amour de la terre,

Vous qui avez résisté Aux tortures et aux mensonges, Vous qui avez gardé Votre dignité intacte, Même dans les cachots, Même sous les coups,

Je vous salue, frères, Sœurs de lumière et de sang. Votre sacrifice n’est pas vain. Vos noms sont gravés Dans le granit des montagnes, Dans le sable du désert, Dans le cœur de ceux qui luttent encore.

Un jour, vos enfants Marcheront sans peur, Un jour, vos petits-enfants Connaîtront un pays libre. Et ce jour-là, Vos visages souriants Brilleront dans le ciel Comme des étoiles.

*(Source : Babelio – Œuvres poétiques)



« La Rose et l’Ortie »

(poème entier, in La Rose et l’Ortie, 1964)


Je suis la rose qui pousse Entre les pierres du chemin, Je suis l’ortie qui brûle Les doigts de ceux qui m’arrachent.

Je suis l’amour qui résiste Aux vents de la haine, Je suis la colère qui gronde Dans le silence des nuits.

Je suis le poète qui chante Même quand les mots se brisent, Je suis l’homme qui marche Même quand le sol se dérobe.

Je suis la lumière qui perce Les murs de la prison, Je suis l’ombre qui danse Sur les murs de la liberté.

Je suis la voix qui crie Quand toutes les bouches se taisent, Je suis le souffle qui passe Et qui emporte les mensonges.

Je suis la rose et l’ortie, La douceur et la révolte, La beauté qui naît De la lutte et de l’espoir.

*(Source : Poezibao – Anthologie permanente)



« Citoyens de beauté »

(poème entier, in Citoyens de beauté, 1967)


Nous sommes les citoyens de beauté, Ceux qui marchent la tête haute Sous le ciel immense, Ceux qui portent en eux Le feu et la lumière.

Nous sommes les gardiens des rêves, Ceux qui refusent l’ombre, Ceux qui allument des étoiles Dans la nuit des hommes.

Nous sommes les bâtisseurs d’espoir, Ceux qui élèvent des ponts Entre les cœurs divisés, Ceux qui plantent des arbres Dans les déserts de la haine.

Nous sommes les amoureux de la vie, Ceux qui embrassent le monde, Ceux qui dansent sur les ruines, Ceux qui chantent Même quand la voix tremble.

Nous sommes les citoyens de beauté, Et notre patrie est là Où les hommes se reconnaissent frères, Où les mains se tendent, Où les cœurs s’ouvrent.

*(Source : Actes Sud – Œuvres poétiques)



5. « Avant-corps »


(poème entier, in Avant-corps, 1968)

Je suis l’homme qui avance Avec son corps en avant, Son cœur à nu, Ses yeux grands ouverts.

Je suis l’homme qui porte Les cicatrices de la lutte, Les stigmates de l’amour, Les marques de la liberté.

Je suis l’homme qui parle Avec des mots simples, Des mots qui brûlent, Des mots qui guérissent.

Je suis l’homme qui écoute Le chant du vent, Le murmure des vagues, Le cri des opprimés.

Je suis l’homme qui rêve D’un monde sans chaînes, D’une terre sans frontières, D’un ciel sans nuages.

Je suis l’homme qui lutte, Qui tombe et qui se relève, Qui pleure et qui rit, Qui vit et qui aime.

Je suis l’avant-corps, Celui qui précède, Celui qui annonce, Celui qui espère.

*(Source : En attendant Nadeau – Œuvres complètes)



PRÉSENTATION


Jean Sénac (1926–1973) est un poète franco-algérien, figure majeure de la littérature méditerranéenne et engagée. Né à Béni-Saf, il a vécu entre Oran et Alger, et a rejoint la lutte pour l’indépendance algérienne dès 1955. Son œuvre, à la fois sensuelle, politique et métaphysique, explore l’amour, la révolte, la liberté et la quête d’identité. Assassiné en 1973, il laisse une poésie solaire et tragique, où le lyrisme se mêle à l’engagement, et où chaque mot est un acte de résistance.



BIBLIOGRAPHIE

  • Le Soleil sous les armes (1957)
  • Matinales de mon peuple (1961)
  • Aux héros purs (1962)
  • La Rose et l’Ortie (1964)
  • Citoyens de beauté (1967)
  • Avant-corps (1968)
  • Œuvres poétiques (Actes Sud, 1999, réédition 2019)