Le dépôt
132 - ZOOM SEGALEN
POÈMES ET TEXTES
1. « Stèles » (extrait, in Stèles, 1912)
Je te salue, toi qui, sans visage et sans nom,
Passes, ô voyageur, sur les routes du monde.
Ton pas léger effleure un sol que je frémis
D’avoir, le premier, foulé de mes sandales lourdes.
Je suis celui qui grave et qui sème les pierres dressées.
Mon œuvre est lourde et lente, et je la scelle au granit.
Mais toi, qui passes, sans voir, sans lire, sans comprendre,
Tu es mon frère en silence et mon égal en nuit.
Je t’offre ce signe obscur, cette marque éphémère,
Ce hiéroglyphe vain que le lichen ronge.
Prends-le. Il est à toi. C’est un peu de ma poussière,
Un peu de mon sang séché, un peu de mon songes.
Et si tu ne sais pas lire, si tu ne sais pas voir,
Si tu ne sais pas entendre le murmure des stèles,
Passe, et que ton ombre, un instant, repose sur moi.
Je serai ton ombre aussi, fraternelle et fidèle.
Lire le texte complet sur Stèles (Gallimard, 1973).
2. « Le Double » (extrait long, in Équipée, 1929, posthume)
Je suis celui qui se promène sur le bord de lui-même,
Je suis celui qui se regarde passer,
Sans haine, sans amour, sans pitié. Je suis l’autre.
Je suis celui qui se souvient d’un geste avant de l’accomplir,
Qui pressent sa propre fin dans chaque pas qu’il fait,
Qui se voit vieillir en regardant un enfant.
Je suis l’étranger à moi-même.
Je suis celui qui écrit pour ne pas mourir,
Qui trace des signes sur le sable mouvant,
Qui bâtit des temples éphémères
Et qui sait que le vent les effacera.
Je suis celui qui aime les masques,
Qui se cache pour mieux se révéler,
Qui joue à être un autre
Pour ne pas cesser d’être soi.
Lire le texte complet sur Équipée (Gallimard, 1986).
3. « Les Immémoriaux » ( in Les Immémoriaux, 1907)
Le roi Kopa, assis sur la pierre plate du conseil,
Écoutait les anciens parler des temps anciens.
Le vent soulevait les pans de son manteau de tapa,
Et ses yeux, fixes, semblaient voir au-delà des montagnes.
— « Écoutez, dit-il, écoutez la voix des dieux.
Elle parle dans le bruissement des feuilles,
Dans le chant des coquillages sacrés,
Dans le silence des nuits sans lune.
Les dieux ne sont pas morts.
Ils dorment.
Ils attendent que les hommes se souviennent.
Ils attendent que les pierres parlent,
Que les stèles se dressent à nouveau.
Un jour, ils se réveilleront.
Un jour, ils marcheront parmi nous,
Et les hommes reconnaîtront leurs visages,
Car les dieux sont nos pères oubliés. »
Les anciens se turent.
Le vent se tut aussi.
Seul le bruit de la mer, lointain, montait vers eux,
Comme un souvenir qui ne veut pas mourir,
Comme une promesse qui ne veut pas s’éteindre.
Lire le texte complet sur Les Immémoriaux (Gallimard, Folio, 1995).
4. « Thibet » (extrait, in Équipée, 1929, posthume)
Je t’ai cherché, pays des neiges et des vents,
Où les moines en rouge murmurent des prières anciennes.
Je t’ai cherché dans les plis des montagnes,
Dans les vallées où l’ombre est plus bleue que le ciel.
Je t’ai cherché comme on cherche un rêve,
Un souvenir d’avant la naissance,
Une patrie perdue, un royaume oublié.
Je t’ai cherché parce que tu n’existes pas.
Les caravanes passent, lentes, sous les drapeaux à prières.
Les yacks traînent leurs ombres sur les sentiers de pierre.
Les moines psalmodient des mots qui ne sont plus des mots,
Mais des souffles, des silences, des appels.
Je suis venu. J’ai vu tes murs de terre séchée,
Tes temples aux toits d’or usé par le temps,
Tes dieux aux yeux clos, indifférents et sages.
Je suis venu, et je n’ai rien compris.
Pourtant, quelque chose en moi a reconnu ce lieu.
Quelque chose en moi a tremblé, comme un écho.
Comme si j’avais déjà marché sur ces pierres,
Comme si j’avais déjà prié devant ces dieux.
Lire le texte complet sur Équipée (Gallimard, 1986).
5. « Peintures » (extrait, in Peintures, 1916, posthume)
Je suis celui qui peint avec le vent,
Qui trace des lignes sur l’eau,
Qui sculpte des visages dans la brume.
Mon pinceau est l’aube, ma palette est le soir.
Je peins les montagnes qui ne sont pas,
Les rivières qui n’ont jamais coulé,
Les forêts où personne ne s’est perdu.
Je peins ce qui n’a jamais été vu.
Les hommes passent devant mes tableaux.
Ils ne voient que des taches, des ombres,
Des formes qui se dissolvent.
Ils ne savent pas que c’est eux que je peins.
Je peins leur désir d’ailleurs,
Leur nostalgie d’un pays qu’ils n’ont jamais connu,
Leur peur de ce qui n’a pas de nom.
Je peins l’invisible.
Un jour, peut-être, ils comprendront.
Un jour, peut-être, ils verront
Que mes couleurs sont leurs larmes,
Que mes lignes sont leurs pas.
Lire le texte complet sur Peintures (Gallimard, 1974).
PRÉSENTATION
Victor Segalen (1878–1919) est un médecin, poète, archéologue, ethnographe et écrivain voyageur, figure majeure de la littérature française du début du XXe siècle. Né à Brest, il a vécu une vie d’aventurier intellectuel, explorant la Chine, la Polynésie et le Tibet, tout en développant une œuvre poétique, philosophique et anthropologique d’une rare originalité. Son écriture, à la fois lyrique et rigoureuse, mêle exotisme, métaphysique et archéologie, et explore des thèmes comme l’altérité, la mémoire, le sacré et l’éphémère.
Segalen est surtout connu pour :
- Stèles (1912), recueil de poèmes en prose inspirés de l’épigraphie chinoise.
- Les Immémoriaux (1907), roman ethnographique sur la Polynésie.
- Équipée (posthume, 1929), recueil de poèmes et récits de voyage.
- Peintures (posthume, 1916), méditations poétiques sur l’art et l’invisible.
Son œuvre, à la croisée de la poésie et de l’ethnologie, a influencé des générations d’écrivains et de penseurs, de Claudel à Le Clézio, en passant par Bachelard et Michaux.
BIBLIOGRAPHIE
- Stèles (1912)
- Les Immémoriaux (1907)
- Équipée (1929, posthume)
- Peintures (1916, posthume)
- Essai sur l’exotisme (1978, posthume)
- Œuvres complètes (2 vol., Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1995)