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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

118 - ZOOM SACHS

Nelly Sachs (1891-1970), la « poétesse de l'Holocauste », dont la parole incandescente a transformé les cendres de l'histoire en une métaphysique de la survie et du sacré.


Ô les cheminées

Ô les cheminées Sur les habitations de la mort si ingénieusement tracées, Quand le corps d'Israël, en fumée, S'en alla par l'air, Tandis qu'un ramoneur d'étoiles recevait une étoile Qui devenait noire, Ou était-ce un rayon de soleil ?

Ô les cheminées ! Routes de liberté pour la poussière de Jérémie et de Job, Qui les a conçues et pierre sur pierre a bâti Le chemin pour les évadés de fumée ?

Ô les habitations de la mort, Invitantes pour l'hôte qui fut autrefois un homme, Qui entre par la porte du noir Et ressort par le toit de lumière.

Lien source : Éditions Gallimard - Dans les demeures de la mort


Chœur des rescapés

Nous les rescapés, De nos os on a déjà sculpté les flûtes de la mort, Sur nos tendons on a déjà passé les archets du malheur — Nos corps fument encore De leur dernier chant. Nous les rescapés, Les boucles de la pendaison pendent encore devant nos cous, Les sabliers se remplissent encore de notre sang. Nous les rescapés, Les vers de la peur nous rongent encore le cœur. Notre étoile est enfouie dans la poussière. Nous vous en prions : Montrez-nous lentement votre soleil. Menez-nous de point en point vers une autre étoile. Laissez-nous apprendre à nouveau le silence.

Lien source : Éditions Denoël - Éclipse d'étoile


Si les prophètes surgissaient

Si les prophètes surgissaient Par les portes de la nuit, Cherchant une oreille comme une patrie, Oreille des hommes, Obstruée d'orties, Sauriez-vous écouter ?

Si la voix des prophètes Faisait éclater les murs du sommeil, Et gravait dans vos mains le signe de la douleur, Sauriez-vous lire ?

La parole est une plaie ouverte, Un cri qui ne veut pas mourir. Si les prophètes revenaient, Ils ne parleraient pas de l'avenir, Mais de ce sang qui crie sous vos pieds Et que vous ne voulez pas entendre.

Lien source : Éditions Gallimard - Céli, qui ne sait plus


Vers le Vide

Ne cherche pas ton nom dans le vent, Il est écrit dans la cendre du matin. Tout ce que nous avons possédé S'en est allé par la porte de la faim. Mais le vide n'est pas une absence, C'est le lieu où la lumière se repose, Avant de devenir une nouvelle naissance, Une épine, un souffle, une rose. Nous marchons dans le désert du langage, En portant nos morts comme des reliques, Jusqu'à ce que le dernier visage Devienne enfin une musique.

Lien source : Éditions Verdier - Nelly Sachs, Poèmes




Présentation



L'œuvre de Nelly Sachs est une réponse déchirante et mystique à la Shoah. Sa poésie ne décrit pas l'horreur de manière réaliste ; elle la transpose dans un univers de symboles bibliques, de métaphores minérales et cosmiques. Pour elle, le langage lui-même a été blessé et doit être reconstruit. Influencée par le Zohar (la mystique juive) et le hassidisme, elle voit dans la souffrance d'Israël une métaphore de la condition humaine universelle : un passage par l'obscurité pour atteindre une « patrie invisible ». Son écriture est une plainte liturgique d'une beauté spectrale.


Biographie


Nelly Sachs est née en 1891 à Berlin dans une famille juive aisée. Elle mène une vie discrète consacrée à la musique et à la danse jusqu'à l'arrivée des nazis. En 1940, grâce à l'intervention de l'écrivaine Selma Lagerlöf, elle parvient à s'enfuir in extremis vers la Suède avec sa mère. Exilée à Stockholm, elle apprend le suédois et commence à écrire ses poèmes de mémoire et de deuil. Sa rencontre épistolaire et spirituelle avec Paul Celan sera fondamentale pour son œuvre tardive. En 1966, elle reçoit le Prix Nobel de littérature (conjointement avec Shmuel Yosef Agnon). Elle s'éteint en 1970, le jour même des obsèques de Paul Celan.


Espace bibliographique


  • Dans les demeures de la mort (1947)
  • Éclipse d'étoile (1949)
  • Et personne n'en sait davantage (1957)
  • Fuite et métamorphose (1959)
  • Signes dans le sable (Théâtre, 1962)
  • Céli, qui ne sait plus (1965)
  • Énigmes en feu (1966)
  • La quête de Nelly Sachs (Correspondance avec Paul Celan)