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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

146 - ZOOM SALABREUIL

Jean-Philippe Salabreuil (1940-1970), l’un des poètes les plus fulgurants et les plus tragiques de la seconde moitié du XXe siècle. Protégé de Jean Cayrol, il a laissé une œuvre incandescente, marquée par une lutte acharnée entre la lumière du langage et les ténèbres de la psychose.

Sa poésie est une « fête de la faim », un cri métaphysique d'une densité rare qui s'est interrompu brutalement par son suicide à l'âge de 30 ans.

Il à publié un premier livre de poèsie chez Gallimard : 

“La liberté des feuilles” 

et obtenu 2 prix littéraires pour ce livre. 

Un second livre paru chez Gallimard : 

“Juste retour d’abîme” 

et un troisième livre de poésie :

“L’Inespèré 

Il figure dans de nombreuses encyclopédies de littérature et poésie et sera dans celle qui paraîtra en 2026 qui rassemblera les principaux écrivains de poésie du XXe siècle chez Gallimard. 

Le plus accessible de ses livres (car c’est une écriture savante et sans ponctuation) est son premier livre “La Liberté des Feuilles” où la nature est omniprésente et où on aime se confondre avec le végétal minéral cosmique et ou l’on ressent là malgré tout la jeunesse de l’auteur.



I. La terre est une orange de feu


La terre est une orange de feu que je pèle avec mes dents,

Un fruit mûr qui saigne sur l'autel de mes nuits.

Je ne cherche pas le repos, je cherche l'incendie,

Le point précis où le mot devient un cri de chair.

Tout ce qui brûle est mien : le soleil, l'insulte, l'amour,

Et la cendre des jours que je ramasse à pleines mains.

Je suis le prêtre d'une église qui s'effondre,

Chantant la gloire du vide sous un ciel de soufre.


Source : Jean-Pierre Salabreuil, La Justice de la lune, Éditions du Seuil



II. L'Ange de l'abîme


L'ange est venu me voir avec ses ailes de fer,

Il a posé sur ma langue un charbon ardent.

Depuis, je ne parle plus le langage des hommes,

Je ne connais que le chant du métal et du vent.

On me dit fou parce que je regarde le noir,

Mais le noir est le miroir où Dieu se regarde.

Je marche sur le fil d'un rasoir imaginaire,

Saluant le gouffre comme un ami de longue date.


Source : Jean-Pierre Salabreuil, L'Inespéré, Éditions du Seuil


III. Poème de la faim


J'ai faim de tout ce qui ne s'achète pas,

Faim du silence qui précède l'orage,

Faim du regard de l'aveu qui ne dit mot,

Et de la nudité des pierres sous l'orage.

Le monde nous offre des miettes de confort,

Mais mon âme réclame le festin des étoiles.

Je préfère mourir de soif au milieu du désert

Que de boire à la coupe d'une paix sans étoiles.


Source : Sélection de textes, Le Printemps des Poètes



IV. La nuit remue mon sang


La nuit remue mon sang comme un bâton de glace,

Elle réveille les monstres qui dorment dans mes veines.

Je ne suis plus qu'un champ de bataille déserté

Où les mots se battent contre l'ombre souveraine.

Chaque poème est une plaie que je referme avec peine,

Un lambeau de lumière arraché au néant.

Ne cherchez pas la paix dans mes phrases de haine,

Je ne suis qu'un enfant qui hurle devant l'océan.


Source : Jean-Pierre Salabreuil, La Justice de la lune (Extraits), Poezibao



V. Testament du silence


Je vous laisse ma part de soleil et de boue,

Mes visions de cristal et mes rêves de plomb.

Je m'en vais vers le lieu où les cercles se nouent,

Là où le cri s'éteint pour devenir le nom.

Ne gardez de moi qu'un écho dans le vent,

Une trace de pas sur le sable qui brûle.

Je n'ai jamais été tout à fait un vivant,

Seulement une lueur qui se perd dans la cellule.


Source : Jean-Pierre Salabreuil, L'Inespéré (Notice Gallimard/Seuil)


Présentation


Jean-Pierre Salabreuil appartient à cette lignée de poètes pour qui l’écriture est une épreuve de vérité absolue.

  • Un langage convulsif : Sa poésie refuse le calme. C’est un flux d’images violentes, baroques, où le corps humain se mêle aux éléments cosmiques (soleil, lune, astres).
  • L’influence du Surréalisme et du Romantisme noir : S’il a été influencé par la modernité, il y a chez lui un souffle qui rappelle les grands illuminés du XIXe siècle.
  • La solitude ontologique : Son œuvre témoigne d'un isolement profond. Pour Salabreuil, le poème est le seul territoire où l'individu peut exister face à l'absurdité du monde.

Bibliographie


1. Œuvres majeures (Éditions originales au Seuil)

  • L'Inespéré (1969) : Son premier recueil remarqué, d'une force d'images inouïe.
  • La Justice de la lune (1970) : Publié l'année de sa mort, recueil de la maturité tragique.

2. Rééditions et Anthologies

  • Jean-Pierre Salabreuil, L'Inespéré / La Justice de la lune, préface de Jean Cayrol, coll. « Points Poésie », Le Seuil. (L'édition de référence indispensable).

3. Études et hommages

  • Jean Cayrol, Les corps étrangers (où il évoque la figure de Salabreuil).
  • Numéro spécial de la revue Poésie consacré à Jean-Pierre Salabreuil.