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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

174 - ZOOM COHEN

Leonard Cohen (1934-2016). Avant d'être l'icône de la chanson mondiale, Cohen était un poète et romancier reconnu au Canada. Son œuvre est une exploration incessante de la spiritualité (entre judaïsme et bouddhisme zen), du désir charnel, de la perte et de cette "fêlure" par où passe la lumière. Sa poésie est à la fois élégante, mélancolique et d'une ironie salvatrice.





I. Suzanne (Poème original)


Suzanne t’emmène avec elle vers son endroit près du fleuve

Tu peux entendre les bateaux passer, tu peux passer la nuit près d’elle

Et tu sais qu’elle est à moitié folle, mais c’est pour ça que tu veux être là Et elle te sert du thé et des oranges qui viennent de Chine

Et juste au moment où tu veux lui dire que tu n’as pas d’amour à lui donner

Elle t’attrape sur sa longueur d’onde et elle laisse le fleuve répondre

Que tu as toujours été son amant.

Et tu veux voyager avec elle, et tu veux voyager aveugle

Et tu sais qu’elle te fera confiance car tu as touché son corps parfait

Avec ton esprit.

Et Jésus était un marin quand il marchait sur l’eau

Et il a passé longtemps à regarder du haut de sa tour solitaire

Et quand il a su pour de bon que seuls les hommes qui se noient peuvent le voir Il a dit :

« Tous les hommes seront des marins, alors, jusqu’à ce que la mer les libère »

Mais lui-même fut brisé, bien avant que le ciel ne s’ouvre

Abandonné, presque humain, il a coulé comme une pierre sous votre sagesse.


Source : Leonard Cohen, Parasites du paradis, Éditions Points




II. Hallelujah (Extraits)


J'ai entendu dire qu'il y avait un accord secret

Que David jouait et que cela plaisait au Seigneur

Mais tu ne te soucies pas vraiment de la musique, n'est-ce pas ?

Ça se passe comme ça : la quarte, la quinte

La mineure tombe, la majeure s'élève

Le roi déchu compose l'Hallelujah.


Ta foi était forte mais tu avais besoin de preuves

Tu l'as vue se baigner sur le toit

Sa beauté et la lumière de la lune t'ont renversé

Elle t'a attaché à une chaise de cuisine

Elle a brisé ton trône, et elle a coupé tes cheveux

Et de tes lèvres elle a tiré l'Hallelujah.


J'ai fait de mon mieux, ce n'était pas grand-chose

Je n'ai rien senti, alors j'ai appris à toucher

J'ai dit la vérité, je n'suis pas venu pour te duper

Et même si tout s'est mal passé Je me tiendrai devant le Dieu du Chant Avec rien sur ma langue qu'un Hallelujah.


Source : Leonard Cohen, Le Livre de la Miséricorde, Éditions Points




III. Anthem (Extrait long)


Les oiseaux ont chanté au lever du jour

Recommence une fois de plus

Je les ai entendus dire : Ne t’occupe pas de ce qui est passé

Ou de ce qui doit encore arriver.

Sonne les cloches qui peuvent encore sonner

Oublie ton offrande parfaite

Il y a une fêlure en toute chose

C'est ainsi que la lumière peut entrer.

Tu peux additionner les parts

Mais tu n'auras pas le tout

Tu peux mobiliser les cœurs

tu n'auras pas l'âme

Chaque système a sa faille

Par où le vent de la vérité s'installe.


Source : Leonard Cohen, L'Énergie des esclaves, Éditions 10/18




IV. Pour Anne (Texte intégral)


Avec toi partie, les oiseaux ne chantent plus. Avec toi partie, le ciel est une ardoise vide. Avec toi partie, je marche dans les rues comme un homme qui a perdu son ombre et qui cherche un mur où s'adosser.

Mais je me souviens de ta peau, de cette odeur de pluie et de jasmin, et je sais que quelque part, dans une pièce que je ne connais pas, tu enlèves tes bijoux et tu déposes ta journée comme on dépose un fardeau inutile.

C'est là que je te rejoins, par le seul pouvoir de la mémoire, et que nous recommençons ce dialogue que la mort même ne pourra pas interrompre.


Source : Leonard Cohen, Épices de la terre, Éditions Points




V. Mille baisers de profondeur (Extrait)

Les chevaux de la passion sont partis

Les lévriers du désir se sont endormis

Je me tiens au milieu de la route

Et je regarde le temps qui s'étire.

J'ai déposé mes armes, mon orgueil,

Et cette couronne de laurier qui pesait si lourd.

Je ne cherche plus à gagner le monde

Ni à convaincre les anges de ma valeur.

Je descends simplement l'escalier,

Marche après marche, vers ce silence

Où l'on ne compte plus les pertes

Mais où l'on savoure la paix de l'abandon.

L'amour n'est pas une victoire,

C'est une reddition sans condition.

Je te donne ce qu'il reste de moi,

Ces quelques vers et ce souffle court,

Et je plonge, une dernière fois,

À mille baisers de profondeur.


Source : Leonard Cohen, Book of Longing, Éditions du Seuil




Présentation

Leonard Cohen est le poète de l'élégance sacrée et profane.

  • Le mélange des genres : Sa force réside dans sa capacité à mêler le vocabulaire biblique à celui de la chambre à coucher. Pour lui, l'acte d'amour et la prière sont deux faces d'une même pièce.
  • Le retrait et le retour : Sa vie a été marquée par des périodes de retrait total (cinq ans dans un monastère zen sur le Mont Baldy) suivies de retours fracassants sur scène. Cette tension nourrit une poésie de l'épure et de la sagesse.
  • L'esthétique de la perte : Cohen chante ceux qui ont échoué, les "Beautiful Losers". Il transforme la défaite en une forme de noblesse, affirmant que c'est dans nos faiblesses que réside notre humanité la plus pure.


Bibliographie


1. Poésie et Chansons

  • Épices de la terre (Spice-Box of Earth), Éditions Points.
  • Le Livre de la Miséricorde (Book of Mercy), Éditions Points.
  • Le Livre du Désir (Book of Longing), Éditions du Seuil.

2. Romans

  • Jeux de dames (The Favourite Game), Éditions Points.
  • Les Perdants magnifiques (Beautiful Losers), Éditions Points.

3. Études et biographies

  • Christophe Lebold, Leonard Cohen : L'Homme qui voyait tomber les anges, Éditions du Camion Blanc.
  • Sylvie Simmons, I'm Your Man: The Life of Leonard Cohen, Éditions Points.