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212 - ZOOM POÈTES D'AMÉRIQUE DU SUD
Voici un panorama de la poésie d'Amérique latine, un continent où le verbe poétique est indissociable de la terre, de l'engagement politique et de la recherche métaphysique.
Textes
1. Pablo Neruda - Hauteurs de Macchu Picchu (Extrait de Chant Général, Chili) « Monte avec moi, amour américain. Baisons avec moi les pierres secrètes. [...] Regarde-moi du fond de la terre, laboureur, tisserand, berger muet : dompteur de lamas de la haute solitude : maçon de l’échafaudage défié : porteur de l’eau larmoyante des Andes : joaillier des doigts écrasés : agriculteur tremblant sur la semence : potière versée dans ton argile : apportez à la coupe de cette nouvelle vie vos vieilles douleurs ensevelies. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Chant-general
2. Octavio Paz - Pierre de Soleil (Extrait long, Mexique) « un fleuve qui va, s'incurve, avance et recule, fait un détour et arrive toujours : un marcher tranquille de fleuve entre des arcs de ponts et de forêts, entre les astres, [...] un chemin de cristaux entre des feuilles que le vent efface en les touchant, un corps de lumière par l'ombre dévoré, une écriture de feu sur le jade, un gouffre où l'âme se perd et se retrouve, un monde de reflets où rien n'est vrai que le mouvement de la lumière sur l'eau. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Poesie-Gallimard/Libre-memoire
3. César Vallejo - Les Hérauts noirs (Poème complet, Pérou)
« Il y a des coups dans la vie, si forts... Je ne sais pas ! Des coups comme la haine de Dieu ; comme si devant eux, le ressac de tout ce qu’on a souffert s’engorgeait dans l’âme... Je ne sais pas !
Ils sont peu ; mais ils sont... Ils ouvrent des sillons obscurs dans le visage le plus farouche et l’épaule la plus forte. Ce sont peut-être les poulains de barbares Attila ; ou les hérauts noirs que nous envoie la Mort.
[...]
L'homme... Pauvre... pauvre ! Il tourne les yeux, comme quand sur l'épaule un appel nous surprend ; il tourne des yeux fous, et tout le vécu stagne, comme une mare de culpabilité, dans son regard.
Il y a des coups dans la vie, si forts... Je ne sais pas ! » https://www.poetes.com/vallejo/herauts.php
4. Gabriela Mistral - L'Ange Gardien (Extrait, Chili) « Mon ange gardien a des pieds de velours et des ailes qui sentent le thym et le miel. Il ne dort jamais, il veille sur mes jours, même quand le ciel est noir comme le fiel. Il me murmure des mots de terre et d'étoiles, il me guide à travers les ronces du chemin. Quand la peur sur mon âme jette ses voiles, il prend avec douceur ma main dans sa main. » https://www.persee.fr/doc/hispa_0018-2176_1946_num_48_1_3043
5. Jorge Luis Borges - L'Art Poétique (Extrait, Argentine) « Regarder le fleuve fait de temps et d'eau Et se souvenir que le temps est un autre fleuve, Savoir que nous nous perdons comme le fleuve Et que les visages passent comme l'eau. [...] Parfois le soir un visage Nous regarde du fond d'un miroir ; L'art doit être comme ce miroir Qui nous révèle notre propre visage. » https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Bibliotheque-de-la-Pleiade/Oeuvres-completes-I8
Présentation
La poésie en Amérique du Sud est une force tellurique qui a su s'affranchir de l'influence européenne pour créer ses propres mythologies. Elle commence véritablement sa révolution avec le Modernisme de Rubén Darío, mais atteint sa maturité au XXe siècle.
- Le souffle épique : Pablo Neruda incarne cette poésie-fleuve, capable de chanter aussi bien les oignons du marché que l'histoire tragique du continent.
- La métaphysique et le labyrinthe : En Argentine, Borges transforme la poésie en une méditation sur le temps, les miroirs et l'infini, tandis qu'au Mexique, Octavio Paz (Prix Nobel comme Neruda et Mistral) explore l'érotisme et le sacré.
- La douleur humaine : Le Péruvien César Vallejo apporte une langue brisée, viscérale, qui exprime la souffrance de l'indien et de l'opprimé avec une modernité radicale.
- La voix des femmes : Gabriela Mistral, première lauréate du Nobel en Amérique latine, a ouvert la voie à une poésie de la maternité, de l'éducation et de la tendresse mêlée de tragédie.
Bibliographie
- Neruda, Pablo, Chant Général, trad. par Claude Couffon, Gallimard, coll. « Poésie ».
- Paz, Octavio, Liberté sur parole, trad. par Jean-Clarence Lambert, Gallimard, coll. « Poésie ».
- Vallejo, César, Poèmes humains, trad. par François Maspero, Seuil, 2011.
- Borges, Jorge Luis, L'Or des tigres, trad. par Nestor Ibarra, Gallimard, 1972.
- Anthologie, Poésie ibéro-américaine, sous la direction de Federico de Onís, UNESCO, 1954.