Le dépôt
119 - ZOOM SAINT JOHN PERSE
POÈMES
Éloges I (poème entier, in "Éloges", 1911)
J’ai une peau couleur de tabac rouge ou de mulet, j’ai un chapeau en moelle de sureau couvert de toile blanche. Mon orgueil est que ma fille soit très-belle quand elle commande aux femmes noires, ma joie, qu’elle découvre un bras très-blanc parmi ses poules noires ; et qu’elle n’ait point honte de ma joue rude sous le poil, quand je rentre boueux.
Et d’abord je lui donne mon fouet, ma gourde et mon chapeau. En souriant elle m’acquitte de ma face ruisselante ; et porte à son visage mes mains grasses d’avoir éprouvé l’amande de kako, la graine de café. Et puis elle m’apporte un mouchoir de tête bruissant ; et ma robe de laine ; de l’eau pure pour rincer mes dents de silencieux : et l’eau de ma cuvette est là ; et j’entends l’eau du bassin dans la case-à-eau.
Un homme est dur, sa fille est douce. Qu’elle se tienne toujours à son retour sur la plus haute marche de la maison blanche, et faisant grâce à son cheval de l’étreinte des genoux, il oubliera la fièvre qui tire toute la peau du visage en dedans.
J’aime encore mes chiens, l’appel de mon plus fin cheval, et voir au bout de l’allée droite mon chat sortir de la maison en compagnie de la guenon… toutes choses suffisantes pour n’envier pas les voiles des voiliers que j’aperçois à la hauteur du toit de tôle sur la mer comme un ciel.
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Images à Crusoé (poème entier, in "Éloges", 1904–1906)
Vieil homme aux mains nues, remis entre les hommes, Crusoé ! tu pleurais, j’imagine quand des tours de l’Abbaye, comme un flux, s’épanchait le sanglot des cloches sur la Ville…
Ô Dépouillé ! Tu pleurais de songer aux brisants sous la lune ; aux sifflements de rives plus lointaines ; aux musiques étranges qui naissent et s’assourdissent sous l’aile close de la nuit, pareilles aux cercles enchaînés que sont les ondes d’une conque, à l’amplification de clameurs sous la mer…
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Anabase (extrait long, chant VII) (in "Anabase", 1924)
Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice… L’Été plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres. — Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver — et de l’éponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet.
Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. — De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…
Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire — qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pâles de la plaine ; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.
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Exil (extrait, début du poème) (in "Exil", 1942)
À nulles rives dédiée, à nulles pages confiée la pure amorce de ce chant…
D’autres saisissent dans les temples la corne peinte des autels : Ma gloire est sur les sables ! ma gloire est sur les sables !… Et ce n’est point errer, ô Pérégrin, Que de convoiter l’aire la plus nue pour assembler aux syrtes de l’exil un grand poème né de rien, un grand poème fait de rien…
Sifflez, ô frondes par le monde, chantez, ô conques sur les eaux ! J’ai fondé sur l’abîme et l’embrun et la fumée des sables. Je me coucherai dans les citernes et dans les vaisseaux creux, En tous lieux vains et fades où gît le goût de la grandeur.
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Vents (extrait, début du poème) (in "Vents", 1946)
C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde, De très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte, Qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille, En l’an de paille sur leur erre…
Ah ! oui, de très grands vents sur toutes faces de vivants ! Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses Et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d’athlètes, de poètes, C’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde, Sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses…
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PRÉSENTATION
Saint-John Perse (1887–1975), de son vrai nom Alexis Leger, est un poète et diplomate français, lauréat du prix Nobel de littérature en 1960. Né en Guadeloupe, il a marqué la poésie moderne par son lyrisme puissant et son exploration des thèmes de l’exil, de la mémoire et de la quête d’absolu. Son œuvre, profondément influencée par ses voyages et son expérience diplomatique, est une célébration de l’humanité et de la nature, mêlant mythes et réalité.
BIBLIOGRAPHIE
- Éloges (1911)
- Anabase (1924)
- Exil (1942)
- Vents (1946)
- Amers (1957)
- Chronique (1960)
- Œuvres complètes, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1972