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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

127 - ZOOM SENGHOR

Femme noire (Chants d'ombre)



Femme nue, femme noire

Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !

J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.

Et voilà qu’au cœur de l’Été et de Midi, je te découvre

Terre promise, du haut d’un haut col calciné

Et ta beauté me foudroie en plein plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.


Femme nue, femme obscure

Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche

Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est

Tam-tam sculpté, tam-tam tendu qui gronde sous les doigts du Vainqueur

Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.


Femme nue, femme noire

Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali

Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau

Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire

À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.


Femme nue, femme noire

Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel,

Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.



Prière aux Masques (Chants d'ombre)


Masques ! Ô Masques ! Masque noir masque rouge, vous masques blanc-et-noir Masques aux quatre points d'où souffle l'Esprit Je vous salue dans le silence ! Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion. Vous gardez ce lieu forclos à toute rire de femme, à tout sourire qui se fane Vous distillez cet air d'éternité où je respire l'air de mes Pères. Masques aux visages sans masque, dépouillés de toute ride comme de toute fossette Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur l'autel de papier blanc À votre image, écoutez-moi ! Voici que meurt l'Afrique des empires — c'est l'agonie d'une princesse pitoyable Et aussi l'Europe à qui nous sommes liés par le nombril. Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l'on commande Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement. Que nous répondions présents à la renaissance du Monde Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche. Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines et des canons ? Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l'aurore ? Dites, qui rendrait la mémoire de l'espoir à l'homme aux linceuls de vison ? Ils nous disent les hommes du coton du café de l'huile Ils nous disent les hommes de la mort. Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur.




Joal (Chants d'ombre)


Joal ! Je me rappelle. Je me rappelle les signares à l’ombre verte des vérandas Les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève. Je me rappelle les fastes du Couchant Où Koumba N’Dofène voulait faire tailler son manteau royal. Je me rappelle les festins de funérailles fumant du sang des troupeaux égorgés Du bruit des querelles, des rhapsodies des griots. Je me rappelle les voix païennes rythmant le Tantum Ergo Et les processions et les palmes et les arcs de triomphe. Je me rappelle la danse des filles nubiles Les chœurs de lutte — oh ! la danse finale des jeunes hommes, buste Penché élancé, et le cri amoureux des femmes — Kor Siga ! Je me rappelle, je me rappelle… Ma tête rythmant Quelle marche lasse le long des jours d’Europe où parfois Apparaît un jazz orphelin qui sanglote, sanglote, sanglote.




Neige sur Paris (Hosties noires)


Seigneur, vous avez visité Paris par ce jour de votre naissance Parce qu'il devenait mesquin et méchant. Vous l'avez purifié par le froid incorruptible Par la neige blanche. [...] Mon cœur, Seigneur, s'est fondu comme neige sur les toits de Paris Au soleil de votre douceur. Il est doux à mes ennemis, à mes frères aux mains blanches sans neige À cause aussi de ce bassin de mains de rosée, le soir, le long de mes joues brûlantes. Je ne sais quand cela fut, le souvenir est si vieux que je le confonds avec l'enfance. Seigneur, je ne sortirai pas ma réserve de haine, je le sais, pour les diplomates qui montrent leurs canines de loups Et qui demain barbouilleront le jour d'une chair de papier. Mon cœur, Seigneur, s'est fondu comme neige sur les toits de Paris.



Jardin de France (Chants d'ombre)


Calme jardin de France, où l'été se repose Dans l'ombre des charmilles et le parfum des roses. Rien ne bouge. Le temps semble avoir arrêté Sa course vagabonde au seuil de cette été. L'eau du bassin s'endort sous les larges nénuphars Et le soleil décline en de longs cris de fards. Mais mon cœur bat plus vite à l'appel de la terre Où dorment mes aïeux dans leur paix millénaire. Jardin de France, ô toi si pur et si discret, Tu gardes dans tes fleurs un si doux secret Que je n'ose troubler par mon chant de voyageur Le silence sacré qui descend dans mon cœur.


Lien source : Léopold Sédar Senghor, Œuvres poétiques - Éditions du Seuil

« © Éditions du Seuil pour l'ensemble de l'œuvre poétique de L.S. Senghor ».


Présentation

Senghor est le poète de la symbiose. Senghor veut "unir". Sa poésie est caractérisée par :

  • Le Rythme : Ses poèmes sont faits pour être dits, chantés, accompagnés par le kora ou le tam-tam. Le rythme est pour lui l'architecture de l'être.
  • La Négritude : C'est la reconnaissance fière des valeurs culturelles du monde noir, non pas contre les autres, mais comme une contribution au "Rendez-vous du Donner et du Recevoir".
  • L'Humanisme : Sa langue est celle de la France, mais son âme est celle du Sénégal. Il a "civilisé" la langue française en y injectant les sèves de l'Afrique.

Biographie Express


Léopold Sédar Senghor (1906-2001) a été le premier président du Sénégal indépendant. Agrégé de grammaire, académicien français, il a prouvé que l'on pouvait être un homme d'État puissant tout en restant un poète à l'écoute de "l'invisible".



Œuvres Poétiques Majeures


Ce sont les recueils essentiels où puisent la plupart des anthologies.

  • Chants d’ombre (1945) : Son premier recueil, où l'on trouve Femme noire et Joal. C'est le livre de l'enfance retrouvée et de l'affirmation de la Négritude.
  • Hosties noires (1948) : Un recueil hanté par la Seconde Guerre mondiale, le sort des tirailleurs sénégalais et la fraternité dans la souffrance.
  • Éthiopiques (1956) : Contient le célèbre poème Congo et Chaka. C'est ici que sa poésie devient plus politique et épique.
  • Nocturnes (1961) : Des poèmes plus intimes, souvent écrits pour être accompagnés d'instruments traditionnels (kora, balafon).
  • Lettres d’hivernage (1973) : Une poésie de la maturité, plus sereine et amoureuse.

2. Essais et Pensée (Liberté)

Senghor a regroupé ses discours, préfaces et articles sous le titre générique de Liberté. C'est là qu'il théorise la Négritude et l'Humanisme de l'Universel.

  • Liberté 1 : Négritude et Humanisme (1964)
  • Liberté 2 : Nation et Voie africaine du socialisme (1971)
  • Liberté 3 : Négritude et Civilisation de l’Universel (1977)

3. Anthologies de référence


  • Léopold Sédar Senghor, Œuvre poétique, Éditions du Seuil (Points Poésie). C'est le volume de poche le plus complet, regroupant tous les recueils.
  • Léopold Sédar Senghor, Poésie complète, Éditions du CNRS (coll. Planète libre). Une édition critique monumentale pour les chercheurs.
  • Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française (1948) : Présentée par Senghor avec la célèbre préface de Jean-Paul Sartre, « Orphée noir ». Un livre historique.

4. Biographies et Études


  • Janet Vaillant, Vie de Léopold Sédar Senghor (Seuil, 2006) : Une biographie très complète sur son parcours politique et littéraire.
  • Jean-Michel Djian, Léopold Sédar Senghor : Genèse d'un imaginaire francophone (Gallimard, 2005).