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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

126 - ZOOM SHÉHADÉ

. « Je sors d’un beau pays... » (Poésies I)


Je sors d’un beau pays où l’on tue les oiseaux Pour faire des bonheurs avec leurs plumes Où les rivières marchent sur des pieds de verre Vers des mers qui n’ont jamais eu de nom.

Il y avait là-bas une femme qui m'aimait Avec des mains si douces qu'elles effaçaient mon visage Et des yeux qui étaient des fenêtres ouvertes Sur des jardins où personne n'était jamais entré.

Mais le vent est venu, un vent de sable et d'ombre, Il a emporté la maison et le silence Et je suis resté seul sur le chemin du monde Avec pour tout bagage le souvenir d'un parfum.



« Il y a des jardins... » (Poésies II)


Il y a des jardins qui n'ont plus de pays Et des oiseaux qui n'ont plus de nom Le vent passe sur les lèvres Comme une eau qui a oublié sa source.

Ne demande pas au jour la raison de sa clarté Ni au sommeil pourquoi il ressemble à la mort Car la beauté est un secret qui se déplace Entre l'herbe et ton regard.

J'ai bâti une maison de verre pour tes silences Et un chemin de sable pour tes pas perdus Pour que tu puisses être là sans jamais être pris Comme l'odeur du jasmin dans le soir qui commence.



« La neige arrive... » (Poésies III)


La neige arrive dans les jardins Avec ses mains blanches et ses pieds de laine Elle pose ses doigts sur le cœur des roses Et tout devient silence et tout devient prière.

Les enfants ont caché leurs cerceaux dans la grange Les oiseaux sont partis vers des cieux plus cléments Et moi j'attends devant la cheminée éteinte Le retour de l'ombre qui habitait ma voix.

Car la vie n'est qu'un flocon qui tombe Un instant d'éclat avant de se fondre Dans l'immense oubli de la terre froide Où dorment les racines de nos anciens rêves.



« Écoute... » (Le Nageur d'un seul amour)


Écoute la chanson de la pluie sur le toit C'est le bruit que fait le temps quand il s'ennuie C'est le murmure des ombres qui se cherchent Dans le labyrinthe des heures oubliées.

Ne cherche pas à comprendre ce que dit le vent Il parle une langue que seul le cœur devine Une langue de sel, de lumière et de vide Où les mots se transforment en oiseaux de passage.

Tout ce qui est précieux est invisible à l'œil Comme la source qui coule sous la pierre lourde Comme l'amour qui grandit dans le secret des âmes Et qui finit par briller plus fort que le soleil.



V. « La mort est un grand navire... » (Poésies VII)


La mort est un grand navire qui s'éloigne Sans bruit, sans vagues, sans adieux déchirants Elle emporte avec elle les rires et les larmes Et les secrets que nous n'avons jamais dits.

Il ne reste sur le rivage que quelques traces Un coquillage vide, un peu d'écume blanche Et le souvenir d'une voix qui chantait Sous les étoiles froides de la nuit infinie.

Mais ne pleure pas sur ce qui s'en va Car rien ne se perd dans le royaume des ombres Tout devient lumière, tout devient musique Dans le jardin de cristal où les âmes se reposent.



Lien source : Georges Schéhadé, Œuvres complètes - Éditions Gallimard




Biographie


Georges Schéhadé est né à Alexandrie mais a vécu l'essentiel de sa vie à Beyrouth. Poète et dramaturge acclamé (auteur de L'Histoire de Vasco), il fut l'ami des plus grands, de Saint-John Perse à Éluard. André Breton voyait en lui le seul capable de rendre au surréalisme sa dimension de "merveilleux" sans la violence. Il a traversé les tragédies du Liban avec une élégance douloureuse, refusant toujours de laisser la politique souiller la pureté de son chant. Pour lui, la poésie était une courtoisie de l'âme.


Espace bibliographique


  • Rodogune Sinne (1928)
  • Poésies I, II, III (Regroupées en un volume chez Gallimard)
  • L'Écolier Sultan (Théâtre)
  • Le Nageur d'un seul amour (1985)