Le dépôt
151 - ZOOM BERIMONT
Luc Bérimont (1915-1983), l'une des figures les plus solaires et terriennes de l'École de Rochefort. Poète, romancier et homme de radio (producteur de la célèbre émission La Fine Fleur), il a célébré la nature, l'amour et la condition humaine avec une ferveur charnelle et une langue d'une grande vitalité.
Son œuvre est un chant de plein air, une ode à la "vie immédiate" qui refuse l'obscurité pour la clarté du partage.
I. Les noces de la terre
Je t’ai prise à la terre avec tes mains d’argile Et ton regard de source où s’abreuve le vent. Nous avons habité les demeures fragiles Et mangé le pain noir des pauvres et des vivants.
Le monde était pour nous une pomme à mordre Une fête sauvage au milieu des forêts. Nous n'avions pas besoin de lois ou de désordre Puisque l'amour brûlait au cœur de nos secrets.
Source : Luc Bérimont, Les Loups de mer, Éditions Seghers
II. Le pain de l'amitié
Il faut savoir donner ce que l’on a reçu : Un peu de cette joie qui tremble sur les lèvres, Le souvenir d’un soir où l’on s’est reconnu Dans la fraternité des luttes et des fièvres.
Le pain n’est bon que si l’on peut le partager Comme on partage un ciel, une route, un silence. Rien n’est à nous, sinon ce désir d’alléger Le poids de l’ombre humaine et de sa défaillance.
Source : Luc Bérimont, L'Herbe à tonnerre, Éditions Grasset
III. La fête des vivants
Je chante pour celui qui bêche son jardin Et qui ne sait pas trop si le ciel lui répond. Je chante pour l’oubli, pour le vin, pour le pain, Et pour le sang qui bat le rythme de nos ponts.
La poésie n’est pas un luxe pour les morts Mais un cri de santé poussé dans la lumière. Il faut aimer la vie à en rompre le sort Et bénir chaque instant comme une grâce entière.
Source : Sélection Luc Bérimont, Le Printemps des Poètes
IV. La maison de vent
Ma maison n'a pas d'huis, ma maison n'a pas d'âme
Sinon celle du vent qui traverse les bois.
J'y accueille la nuit, j'y accueille la flamme
Et le secret des voix qui ne parlent que bas.
On y entre pieds nus, on y dépose l'heure
Comme on pose son sac au bord du grand chemin.
Il suffit d'être là, dans la paix des demeures,
Pour sentir l'univers palpiter dans sa main.
Source : Luc Bérimont, Poésies choisies, Éditions Gallimard
V. Le dernier jour
Quand je devrai partir, ne fermez pas les yeux
Laissez-moi regarder une dernière fois
Le mouvement de l'herbe et le bleu des vieux cieux
Et le vol de l'oiseau qui se perd dans les bois.
Je ne regrette rien de cette grande aventure
Où j'ai brûlé mon temps comme un bois de sapin.
Je retourne au silence, je retourne à la pure
Simplicité des eaux qui n'ont plus de destin.
Source : Luc Bérimont, L'Évidence même, Éditions de la Différence
Présentation
Luc Bérimont incarne l'optimisme tragique de Rochefort.
- Un lyrisme charnel : Sa poésie est sensorielle. On y sent l'odeur de la terre humide, la chaleur du soleil, le goût du fruit. Il refuse les abstractions pour célébrer la matière.
- Le passeur de chansons : À la radio, il a découvert et soutenu de nombreux auteurs-compositeurs-interprètes (Léo Ferré, Jacques Brel, Barbara). Pour lui, la poésie devait être "chantable" et populaire.
- La résistance par la beauté : Ayant commencé à écrire sous l'Occupation, il a fait de la célébration de la vie un acte de résistance morale contre la barbarie.
Bibliographie
1. Œuvres poétiques majeures
- Les Loups de mer (1943), Éditions Seghers.
- L'Herbe à tonnerre (1958), Grasset.
- Poésies choisies, coll. « Poésie/Gallimard ». (L'anthologie essentielle pour découvrir son œuvre).
2. Romans et récits
- Le Bois et la Cendre, Éditions Albin Michel.
- Le Carré de la fortune, Éditions Grasset.
3. Études de référence
- Jean-Louis Bory, Luc Bérimont, collection Poètes d'aujourd'hui, Seghers.
- Max-Pol Fouchet, de nombreux articles de soutien sur la "santé" poétique de Bérimont.