Le dépôt
198 - ZOOM NOVALIS
1. Hymnes à la Nuit – Hymne I (1800)
La Nuit est le royaume de l’amour, le royaume du rêve et de la mort. C’est là que se dissout toute séparation, que s’unissent les contraires, que l’âme se fond dans l’infini. Ô Nuit, tu es ma bien-aimée, tu es ma consolation, tu es ma patrie !
Quand le jour s’éteint et que les ombres montent des vallées, quand la lune, pâle et douce, se lève comme un visage d’amante, alors mon cœur se remplit d’une joie secrète. Je sens que je ne suis plus seul, que je suis entouré d’une présence invisible, que les morts veillent sur moi, que les étoiles murmurent des secrets éternels.
Ô Sophie ! Toi qui es partie trop tôt, toi qui es devenue une étoile, je te vois dans la nuit, je t’entends dans le silence. Tu n’es pas morte, tu vis dans une lumière plus pure, tu es l’étoile qui me guide. La nuit est notre royaume, notre éternel rendez-vous.
Les hommes craignent la nuit, ils allument des feux pour la chasser, ils remplissent le silence de bruit. Mais moi, je l’aime, cette nuit qui m’enveloppe comme un manteau, qui me révèle ce que le jour cache. Dans la nuit, je vois les dieux, je vois l’âme du monde, je vois l’amour qui unit toutes choses.
Ô Nuit, enseigne-moi à mourir, enseigne-moi à renaître. Que je puisse, comme toi, dissoudre les frontières, unifier les contraires, et devenir un avec l’éternel.
Source : Novalis, Hymnes à la Nuit, trad. Philippe Jaccottet, Fata Morgana, 1990
2. Henri d’Ofterdingen – Le rêve de la fleur bleue (1802)
Henri rêvait qu’il errait dans une forêt sombre, où les arbres semblaient murmurer des mots anciens. Soudain, il vit au loin une lumière bleue, douce et mystérieuse, comme une étoile tombée sur terre. Il s’approcha, et découvrit une fleur d’un bleu profond, plus belle que tout ce qu’il avait jamais vu. Une voix lui dit : « Cette fleur est le symbole de la poésie, de l’amour et de la quête infinie. Celui qui la cherche trouvera le chemin de son âme. »
Henri tendit la main pour la cueillir, mais la fleur se transforma en une jeune fille aux yeux bleus, qui lui sourit et disparut. Il se réveilla en sursaut, le cœur battant, et sut que sa vie ne serait plus jamais la même. Il devait partir, quitter sa maison, son père, ses habitudes, pour chercher cette fleur, pour chercher l’inconnu.
« Où vas-tu, mon fils ? » lui demanda son père. « Je cherche la fleur bleue, père. Je cherche ce qui donne un sens à la vie. » « Mais cette fleur n’existe pas, dit son père. C’est un rêve. » « Peut-être, répondit Henri. Mais je dois la chercher, même si je ne la trouve jamais. Car c’est dans la quête que je vivrai. »
Et ainsi commença son voyage, à travers des forêts, des montagnes, des villes étranges, où il rencontra des sages, des fous, des poètes et des prophètes. Chacun lui parlait de la fleur bleue, mais personne ne savait où elle poussait. Certains disaient qu’elle était au fond de l’âme, d’autres qu’elle n’était qu’un symbole, d’autres encore qu’elle n’existait que dans les rêves.
Un soir, Henri arriva dans une vallée où les gens vivaient en harmonie avec la nature. Ils chantaient des hymnes à la nuit, ils parlaient aux arbres et aux rivières. Là, il rencontra Mathilde, une jeune fille qui semblait porter en elle la lumière de la fleur bleue. Elle lui dit : « La fleur que tu cherches est en toi. Elle est l’amour, la poésie, la foi en l’invisible. »
Henri comprit alors que la quête n’était pas de trouver, mais de devenir. La fleur bleue n’était pas un but, mais un chemin, une façon de voir le monde, de l’aimer, de le transformer par la poésie et l’amour.
Source : Novalis, Henri d’Ofterdingen, trad. Albert Béguin, José Corti, 1999
3. Fragments (1797–1801)
La poésie est la véritable philosophie. Elle est l’art de rendre sensible l’invisible, de faire parler le silence, de donner une âme aux choses. Le poète est un magicien qui transforme le monde par le pouvoir des mots.
La nuit est le vrai jour de l’âme. C’est dans l’obscurité que nous voyons la lumière intérieure. Les étoiles ne brillent que dans la nuit, et les rêves ne naissent que dans le silence.
L’amour est la clé de tout. Il unit ce qui est séparé, il guérit ce qui est brisé, il révèle ce qui est caché. Sans amour, le monde n’est qu’un désert.
La mort n’est pas une fin, mais un passage. Elle est comme la nuit qui précède un nouveau jour. Ceux que nous aimons ne meurent jamais, ils deviennent des étoiles dans notre cœur.
La nature est un livre sacré. Chaque fleur, chaque arbre, chaque rivière est une lettre de Dieu. Le poète doit apprendre à lire ce livre, à entendre la voix de la terre.
La folie est parfois la plus haute forme de sagesse. Ceux que le monde appelle fous sont souvent ceux qui voient au-delà des apparences.
La poésie doit être une religion, et la religion une poésie. Les deux ne font qu’un : elles élèvent l’âme vers l’infini.
Source : Novalis, Fragments, trad. Maurice Maeterlinck, Gallimard, 1975
4. Les Disciples à Saïs (1798)
Les disciples se rassemblèrent autour du maître, dans le temple de Saïs, où les murs étaient couverts de hiéroglyphes et de symboles mystérieux. Le maître leur dit :
« La nature est un temple, et chaque chose en elle est un symbole. Les pierres parlent, les plantes prient, les animaux rêvent. Mais l’homme a oublié ce langage. Il ne voit plus que la surface des choses, il ne comprend plus leur âme.
Le poète est celui qui se souvient. Il écoute le chant des sphères, il lit les signes cachés dans le vent, il voit la lumière qui brille dans les ténèbres. Il est le pont entre le visible et l’invisible.
Mais attention : la poésie n’est pas un jeu. Elle est une mission sacrée. Celui qui touche aux mystères doit le faire avec respect, avec amour, avec humilité. Car les dieux se cachent dans les mots, et les mots peuvent blesser ou guérir.
Un disciple demanda : « Maître, comment reconnaître la vérité ? » Le maître répondit : « La vérité n’est pas ce que tu vois, mais ce que tu sens. Elle n’est pas dans les livres, mais dans ton cœur. Elle n’est pas une réponse, mais une question.
Un autre disciple demanda : « Maître, pourquoi souffrons-nous ? » Le maître répondit : « La souffrance est le feu qui purifie. Elle brûle ce qui est faux, elle révèle ce qui est vrai. Sans souffrance, il n’y a pas de croissance, pas de transformation.
Un troisième disciple demanda : « Maître, où est Dieu ? » Le maître sourit et dit : « Dieu est partout où tu le cherches. Il est dans la fleur qui s’ouvre, dans l’enfant qui rit, dans le vieux qui pleure. Il est dans le silence de la nuit, dans le chant de l’aube. Il est en toi, si tu oses le voir. »
Source : Novalis, Les Disciples à Saïs, trad. Armel Guerne, Gallimard, 1975
5. Cantiques spirituels (1802)
Quand le soir descend sur la terre, Quand les ombres s’allongent et que les étoiles s’allument, Alors mon âme s’élève vers toi, ô Seigneur, Comme une prière, comme un chant.
Je ne te vois pas, mais je te sens, Je ne t’entends pas, mais ta voix résonne en moi. Tu es le silence qui parle, Tu es l’obscurité qui éclaire.
Je ne te demande pas des miracles, Je ne te demande pas la richesse ou la gloire. Je te demande seulement de rester avec moi, De m’apprendre à aimer, à espérer, à croire.
Car la vie est un voyage, Et souvent le chemin est sombre. Mais si tu es là, même la nuit devient lumière, Même la douleur devient bénédiction.
Je ne sais pas où je vais, Mais je sais que tu m’accompagnes. Je ne sais pas ce que demain apportera, Mais je sais que tu es là.
Source : Novalis, Cantiques spirituels, trad. Philippe Jaccottet, Fata Morgana, 1990
Présentation
Novalis, de son vrai nom Friedrich von Hardenberg, est un poète, philosophe et écrivain allemand, né en 1772 et mort en 1801. Il est l’une des figures centrales du romantisme allemand, connu pour son lyrisme mystique, sa quête de l’absolu et son exploration des thèmes de la nuit, de l’amour, de la mort et de la nature. Son œuvre, bien que brève, est d’une profondeur et d’une originalité exceptionnelles, mêlant poésie, philosophie, science et spiritualité.
Novalis est marqué par deux rencontres décisives : celle de Sophie von Kühn, une jeune fille de 12 ans qu’il épouse secrètement et qui meurt deux ans plus tard, et celle de Julie von Charpentier, sa seconde fiancée. Ces expériences inspirent ses œuvres majeures, où se mêlent nostalgie, idéalisme et une vision transcendantale du monde. Il meurt à 28 ans, laissant une œuvre inachevée mais d’une influence durable sur la littérature et la pensée.
Bibliographie sélective
Œuvres majeures :
- Hymnes à la Nuit (1800)
- Henri d’Ofterdingen (1802, roman inachevé)
- Les Disciples à Saïs (1798)
- Fragments (1797–1801)
- Cantiques spirituels (1802)
Traductions en français :
- Œuvres complètes, trad. Maurice Maeterlinck et Armel Guerne, Gallimard, 1975.
- Hymnes à la Nuit, trad. Philippe Jaccottet, Fata Morgana, 1990.
- Henri d’Ofterdingen, trad. Albert Béguin, José Corti, 1999.