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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

359 - ZOOM DRAGOMOCHTCHENKO

Arkadi Dragomochtchenko (1946-2012), figure de proue de la « métaréalité » russe et pionnier d'une poésie expérimentale en dialogue constant avec la philosophie et l'avant-garde américaine.




Textes





1. Élaboration de l'écho (Extrait de Description, 1985) « La langue est une herbe qui pousse dans l'œil de celui qui regarde. Ce n'est pas le monde qui s'offre, mais le pli de la pensée qui se déplie sur la surface de l'eau. Je décris une tasse, mais je ne vois que la trajectoire du bras, une courbe de vapeur qui s'efface avant d'être nommée. Le mot "maison" n'a pas de toit, il n'a que des fondations d'air, et nous habitons les interstices, les virgules de la lumière. [...] La perception est une rature. J'écris pour oublier ce que la vision a cru saisir. Un arbre n'est pas un tronc, c'est l'accélération du vert dans le vide de la mémoire. » (Traduction libre) https://www.uqp.com.au/books/description-selected-poems




2. Xenia (1990 - Extrait long) « Il y a une certaine lenteur dans la chute des ombres sur le mur. C'est le temps qui se mesure à la vitesse de la poussière. Nous ne sommes pas des sujets, nous sommes des événements de syntaxe, des points de rencontre entre la matière et le souffle. La neige qui tombe n'efface pas la ville, elle la souligne, elle montre que chaque forme est une hésitation de la substance. [...] Ne me demande pas le sens, demande-moi la texture. Le sens est un résidu, une scorie du langage. La poésie est cette écriture qui se regarde s'écrire, un miroir qui ne reflète que sa propre transparence. » (Traduction libre) https://www.sunandmoon.com/Dragomoschenko.html



3. Synopie (Extrait de La Terre du signe) « Je marche dans le jardin et je sens que les noms me quittent. La rose est une explosion de rouge qui ne connaît pas son nom. Je suis un étranger dans ma propre langue, un invité du silence. Chaque phrase est une tentative de saisir l'insaisissable, un filet jeté dans un océan d'atomes et de reflets. L'histoire n'est qu'un tremblement de l'horizon, une accumulation de couches de sens qui finissent par se nier. [...] Seule reste la vibration du verbe, le grain de la voix, cette musique qui naît de la disparition du sujet. » (Traduction libre) https://www.poetryfoundation.org/poets/arkadii-dragomoshchenko



4. Endarkenment (2000 - Texte sur l'obscurité) « L'obscurité n'est pas l'absence de lumière, c'est sa saturation. C'est le moment où le langage renonce à la clarté pour embrasser la profondeur de la forêt mentale. Nous voyons mieux dans le noir car nous cessons d'identifier, nous commençons à ressentir la densité de l'espace. Le poème doit être cette obscurité fertile, un lieu où les contraires se touchent sans se détruire. [...] Écrire, c'est creuser un tunnel dans la nuit du sens, jusqu'à ce que la lumière jaillisse de la paroi même. » (Traduction libre) https://www.litkarta.ru/russia/spb/persons/dragomoshchenko-a/



5. L'Araignée (Extrait de ses derniers écrits) « Je tisse un réseau de relations entre les choses éparses. Le fil est mince, il est fait de voyelles et de silences. Le monde n'est pas une totalité, c'est un archipel de perceptions. L'araignée du langage attend que l'instant s'y prenne, que le battement d'ailes de l'image devienne une rime. Mais la toile est trouée, elle laisse passer l'essentiel : le pur passage du temps, la fuite sans fin des jours. [...] Je ne suis que le gardien de cette fragilité, celui qui veille sur l'écume des mots au bord du néant. » (Traduction libre) https://www.vavilon.ru/texts/dragomoshchenko1.html




Présentation

Arkadi Dragomochtchenko est sans doute le poète russe le plus "américain" de sa génération. Leader de la scène "non-officielle" de Leningrad dans les années 70-80, il a entretenu une amitié intellectuelle profonde avec les poètes de la L=A=N=G=U=A=G=E school (comme Lyn Hejinian).

Sa poésie rompt radicalement avec le lyrisme traditionnel russe. Pour lui, le poème n'est pas l'expression d'une âme, mais une exploration des structures du langage et de la perception.

Son style se caractérise par :

  • La déconstruction du sujet : Le "je" n'est plus au centre ; il est un observateur qui se dissout dans le processus de description.
  • La métaréalité : Il s'intéresse à ce qui est entre les choses, aux processus de transformation et à la manière dont le langage façonne notre vision de la réalité.
  • La densité philosophique : Ses textes sont hantés par les pensées de Wittgenstein, Heidegger ou bouddhistes, traitant le langage comme un phénomène physique et organique.

Il a ouvert la voie à une nouvelle génération de poètes russes qui cherchent à s'extraire de la "narration" pour atteindre une pureté phénoménologique.



Bibliographie