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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

368 - ZOOM ROUD

Textes



Le monde n'est pas seulement ce que nous voyons, c'est aussi ce que nous pressentons derrière le voile des apparences. En marchant sur les hauts plateaux du Jorat, j'éprouve parfois le sentiment que la terre devient transparente, qu'elle laisse passer une lueur venue d'ailleurs. Un paysan qui sème, un jeune homme qui se repose à l'orée d'un bois, ce ne sont pas seulement des silhouettes dans un paysage, ce sont des signes, des témoins d'une alliance perdue et retrouvée. La beauté est une blessure qui nous oblige à regarder plus loin, à chercher dans le rythme des saisons et le travail des hommes une raison de ne pas désespérer. Chaque fleur des champs, chaque pli d'une colline est une parole adressée à celui qui sait écouter le silence du monde avec ferveur. https://www.rts.ch/archives/tv/culture/en-direct-avec/3436034-gustave-roud.html




Je regarde Aimé qui travaille dans le champ voisin, ses gestes sont lents, précis, accordés à la terre depuis des siècles. Il y a dans cette harmonie entre l'homme et son outil quelque chose qui me dépasse et me fascine. Moi, le poète, je ne suis qu'un spectateur inutile, un étranger qui tente de fixer sur le papier une vérité qu'ils possèdent sans avoir besoin de mots. Leur silence est une prière, leur fatigue est une offrande. Je voudrais pouvoir échanger mes phrases contre la certitude de leurs mains, contre cette acceptation tranquille du destin qui les lie au cycle des semailles et des moissons. La poésie est ma façon de les rejoindre, de combler la distance qui me sépare de cette vie immédiate et charnelle que je ne fais qu'effleurer. https://www.revue-etudes.com/article/gustave-roud-le-poete-du-jorat-14282



Le soir descend sur les granges et les vergers, une buée bleue s'élève des creux du terrain. C'est l'heure où les morts semblent revenir parmi nous, non pas comme des fantômes effrayants, mais comme des présences amicales qui habitent encore les lieux qu'ils ont aimés. Le passé n'est pas mort, il est simplement devenu invisible, il s'est fondu dans la texture de l'air et la couleur des pierres. En écrivant, je tente de maintenir ce dialogue interrompu, de redonner un visage à ceux que le temps a emportés. Ma solitude se peuple de ces ombres chères, et la maison devient un temple où chaque souvenir est une petite lampe allumée contre l'oubli. La nuit n'est pas une fin, elle est le berceau d'une mémoire plus profonde. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3324151z



Il faut accepter la part d'ombre qui est en nous, comme la terre accepte l'hiver. Rien ne peut fleurir sans ce temps de retrait et de secret. La souffrance n'est pas un accident, c'est le labour nécessaire à la croissance de l'âme. Parfois, le ciel est si bas qu'on croit étouffer, et puis, soudain, une déchirure dans les nuages laisse passer un rayon qui transforme tout. C'est dans ces instants de grâce imprévisible que l'on comprend le sens de notre passage ici-bas. Nous ne sommes que des pèlerins en quête d'un paradis que nous portons déjà en nous sans le savoir. La poésie est le bâton de ce pèlerinage, le guide fragile qui nous aide à ne pas perdre le sentier dans le brouillard du doute. https://www.letemps.ch/culture/gustave-roud-poete-lombre-de-lumiere



La photographie est pour moi une autre forme d'écriture, une manière de saisir l'instant avant qu'il ne se fane. Fixer la lumière sur le visage d'un ami ou sur l'écorce d'un arbre, c'est tenter d'arrêter le temps, de sauver de l'anéantissement une parcelle de beauté pure. Mais l'image n'est qu'un reflet, un miroir de mon propre désir de permanence. Le vrai poème reste toujours au-delà de ce que je peux montrer ou dire. Il est dans l'espace qui sépare deux battements de cœur, dans l'ineffable d'un regard qui se perd à l'horizon. Je reste le guetteur d'une aurore qui ne finit pas de naître, le serviteur d'une lumière qui ne connaît pas de déclin, même au plus profond de la forêt la plus sombre. https://www.fondation-roud.ch/le-poete/



Présentation de l'auteur


Gustave Roud, né en 1897 à Saint-Légier et mort en 1976 à Carrouge, est un poète, photographe et traducteur suisse essentiel de la littérature romande. Ayant vécu presque toute sa vie dans la ferme familiale du Jorat, il a construit une œuvre solitaire et profonde, centrée sur la relation entre l'homme et le paysage rural. Son écriture, d'une grande exigence formelle, mêle la prose poétique à une méditation métaphysique sur la présence des êtres et la fuite du temps. Traducteur de grands auteurs allemands comme Hölderlin, Novalis ou Rilke, il a su insuffler à la langue française une dimension sacrée et pastorale. Son influence sur les générations suivantes de poètes, notamment Philippe Jaccottet, a été immense, faisant de lui une figure tutélaire de la poésie de l'intériorité.



Bibliographie

Adieu, Aujourd'hui, 1927. Petit traité de la marche en plaine, Aujourd'hui, 1932. Pour un moissonneur, Guilde du Livre, 1941. Air de la solitude, Mermod, 1945. Requiem, Payot, 1967. Campagne perdue, Bibliothèque des Arts, 1972.