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PLACE AUX POÈMES

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293 - ZOOM RIGAUT

POÈMES




Extrait des Propos amorphes


Grimpé sur mon piano, je suis l’Antéchrist coiffé d’un entonnoir de gramophone. Triomphant, j’entre en sautant sur la tête dans le hall du Péra-Palace de Constantinople et je fais tourner avec mes orteils une crécelle géante. Dieu vous bénisse, bourriques de clair de lune ! Prestige de la démence ! Faire une chose qui soit complètement inutile — un geste pur de causes et d’effets.

Je recommence. C’est comme si j’étais seul au monde. Événements de moi seul nés, de moi seul visibles ; la glace en oublie de refléter mon image. Nu, jusqu’à avoir perdu chair, os et toute consistance. Baignant sans effort (non pas au cœur d’un pauvre Rigaut) au cœur des choses.

Étonné de l’existence indépendante et contradictoire de ce Rigaut qui se jauge faussement à son raisonnement ou à sa connaissance.

Source : Le vagabond des étoiles – Jacques Rigaut, Propos amorphes vagabond-des-etoiles.com




Extrait de Lord Patchogue


Lord Patchogue naît aux USA, sur du papier à en-tête d’Allerton House, 45 East 55th Street. Il est le double de Jacques Rigaut. Cet alter ego est « vulnérabilité, mollesse, et redoute d’être changé dans une nouvelle étoffe ». Dépouillé, privé de lui-même, Patchogue formule le désespoir d’une vie dont il n’est pas le maître.

Je suis Patchogue, le raté-étalon, le prince des échecs, le roi des illusions perdues. Je porte en moi la honte de ne pas être à la hauteur de mes rêves, la honte de ne pas savoir vivre, la honte de ne pas savoir mourir. Je suis l’homme qui se regarde dans le miroir et ne se reconnaît pas, l’homme qui se cherche et ne se trouve pas, l’homme qui se fuit et ne peut s’échapper.

Je suis Patchogue, et je suis seul. Seul avec ma folie, seul avec ma lucidité, seul avec ma peur. Seul avec cette certitude que tout est vain, que tout est absurde, que tout est inutile. Seul avec cette envie de tout briser, de tout détruire, de tout anéantir. Seul avec cette obsession du suicide, cette fascination pour le néant, cette attirance pour l’abîme.

Source : La Revue des Ressources – Jacques Rigaut, Lord Patchogue larevuedesressources.org+1




Extrait de Agence générale du suicide


Je suis l’administrateur principal de l’Agence générale du suicide, société reconnue d’utilité publique. Je propose mes services à ceux qui, comme moi, ont compris l’inutilité de tout, la vanité de tout, l’absurdité de tout. Je suis là pour vous aider à franchir le pas, pour vous accompagner dans votre dernier voyage, pour vous libérer de cette vie qui n’est qu’une prison, qu’un cauchemar, qu’une farce.

Le suicide est un art, une science, une philosophie. C’est le seul geste libre dans un monde où tout est contraint, où tout est imposé, où tout est faux. Le suicide est la seule réponse possible à l’absurdité de l’existence, la seule révolte possible contre l’ordre établi, la seule échappatoire possible à la médiocrité ambiante.

Je ne vous promets pas le bonheur, je ne vous promets pas la paix, je ne vous promets rien. Je vous offre simplement la possibilité de choisir, la possibilité de dire non, la possibilité de partir. Le reste n’appartient qu’à vous.

Source : Sitaudis – Jacques Rigaut, Agence générale du suicide sitaudis.fr




Extrait de Papiers posthumes


Je suis un homme qui a tout raté. Tout. Même le suicide. Même la mort. Même l’oubli. Je suis un homme qui a tout tenté, tout osé, tout défié, et qui n’a rien obtenu, rien gagné, rien conservé. Je suis un homme qui a tout perdu avant même d’avoir quelque chose à perdre.

Je suis un homme qui a aimé la vie comme on aime une ennemie, comme on aime une trahison, comme on aime une blessure. Je suis un homme qui a haï la vie comme on hait une prison, comme on hait une chaîne, comme on hait une malédiction. Je suis un homme qui a ri de la vie comme on rit d’une farce, comme on rit d’une mascarade, comme on rit d’un cauchemar.

Je suis un homme qui a écrit pour ne rien dire, qui a parlé pour ne rien communiquer, qui a vécu pour ne rien accomplir. Je suis un homme qui a tout brûlé derrière lui, qui a tout détruit autour de lui, qui a tout emporté avec lui. Je suis un homme qui n’a laissé que des cendres, que des ruines, que des ombres.

Source : Gallimard – Jacques Rigaut, Papiers posthumes gallimard.fr




Extrait de Roman d’un jeune homme pauvre


Je suis un jeune homme pauvre, mais je ne suis pas un pauvre jeune homme. Je suis un jeune homme qui a tout, sauf l’argent. Je suis un jeune homme qui a la jeunesse, la beauté, l’intelligence, le talent, l’audace, la folie. Je suis un jeune homme qui a tout pour réussir, sauf la chance.

Je suis un jeune homme qui a rêvé de gloire, de richesse, de puissance, et qui n’a obtenu que la misère, l’échec, l’oubli. Je suis un jeune homme qui a cru en lui, qui a cru en la vie, qui a cru en l’amour, et qui n’a trouvé que la trahison, la solitude, la mort.

Je suis un jeune homme qui a tout perdu, mais qui n’a rien regretté. Je suis un jeune homme qui a tout brûlé, mais qui n’a rien pleuré. Je suis un jeune homme qui a tout défié, mais qui n’a rien craint. Je suis un jeune homme qui a tout osé, mais qui n’a rien obtenu.

Je suis un jeune homme pauvre, mais je suis un jeune homme libre. Libre de tout, libre de tous, libre de moi. Libre de vivre, libre de mourir, libre de disparaître.

Source : Babelio – Jacques Rigaut, Roman d’un jeune homme pauvre babelio.com



PRÉSENTATION


Jacques Rigaut, né le 30 décembre 1898 à Paris et mort par suicide le 6 novembre 1929 à Châtenay-Malabry, est une figure majeure et énigmatique de la littérature française du début du XXe siècle. Poète, écrivain et dandy, il incarne l’esprit dadaïste et l’avant-garde des Années folles, tout en restant en marge des mouvements littéraires de son époque. Son œuvre, à la fois brève et intense, est marquée par une ironie glacée, une obsession du suicide, et une distance radicale avec la vie et la littérature.

Issu d’un milieu petit-bourgeois, Rigaut s’engage volontairement dans l’armée en 1916 et participe à la Première Guerre mondiale, expérience qui le marque profondément. De retour à Paris, il fréquente les cercles dadaïstes et surréalistes, où il se lie d’amitié avec des figures comme André Breton, Paul Éluard, Philippe Soupault, et Man Ray. Malgré son immersion dans ce milieu, il refuse toute étiquette et cultive une indépendance farouche, tant dans sa vie que dans son écriture.

Son œuvre, principalement composée de textes courts, d’aphorismes, de poèmes en prose et de fragments, est publiée de manière éparpillée dans des revues comme Action et Littérature. Ses écrits les plus célèbres, Propos amorphes et Lord Patchogue, révèlent un style à la fois cynique, lyrique et désespéré, où se mêlent humour noir, autodérision et une fascination pour l’échec et la mort. Rigaut y explore des thèmes comme l’absurdité de l’existence, la quête d’absolu, et la révolte contre les conventions sociales et littéraires.

En 1924, il épouse Gladys Barber, une riche héritière américaine, et vit un temps à New York, où il développe son alter ego littéraire, Lord Patchogue, personnage qui incarne sa vulnérabilité et son désespoir. De retour en France, il sombre dans l’alcool, la drogue et une vie nocturne effrénée, qui inspire son œuvre et précède son suicide à l’âge de trente ans. Ce geste ultime, qu’il avait longuement médité et annoncé dans ses textes, achève de faire de lui une légende, un « suicidé magnifique » dont la vie et l’œuvre ne font qu’un.

Jacques Rigaut laisse derrière lui une œuvre fragmentaire mais puissante, qui influence des générations d’écrivains et d’artistes. Son style, à la fois précis et onirique, mêle la provocation à la mélancolie, et son personnage, entre dandy et marginal, continue de fasciner par son radicalisme et sa modernité.



BIBLIOGRAPHIE