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PLACE AUX POÈMES

LIVRE ZOOM

47 - ZOOM ALFERI


POÈMES



Extrait de Kub Or (1994)


Un cube d’or se pose sur la table

il est lourd il est léger il est là il n’est pas là

Un cube d’or se pose sur la langue

il est doux il est amer il est mot il est silence

Un cube d’or se pose sur le monde

il est plein il est vide il est tout il n’est rien



Extrait de Les Allures naturelles (1991)


Le cheval avance le cheval recule

le cheval tourne le cheval s’arrête

Le cheval est une phrase

qui se déploie le cheval est un mot

qui se replie

Le cheval est une allure naturelle

le cheval est une allure artificielle





Extrait de Sentimentale journée (1998)



Je me lève je me lave je m’habille je me regarde

Je sors je marche je respire je pense

Je vois j’entends je touche je sens

Je rentre je m’assieds je me tais

je me souviens




Extrait de Brefs (2020)


Un mot un autre mot un troisième mot

Une phrase une autre phrase une troisième phrase

Un sens un autre sens un troisième sens

Un silence un autre silence un troisième silence




Extrait de La Voie des airs (2004)


L’air est léger l’air est lourd l’air est partout

l’air n’est nulle part

L’air est un souffle l’air est un vent l’air est une voix

l’air est un chant

L’air est une voie l’air est un chemin l’air est une pensée

l’air est un poème








La vitesse


Le paysage défile par la vitre comme une phrase que l'on ne peut pas relire. Chaque poteau est une ponctuation chaque arbre un mot que le vent a gommé. Il ne s'agit pas d'arriver quelque part mais de tenir le rythme de la disparition. L'œil est une caméra fixée sur le flou cherchant dans le mouvement une forme de repos. Tout est une question de synchronisation entre le battement du cœur et le moteur entre le souffle court et la route longue. La vitesse est la seule vérité du voyageur celle qui empêche les souvenirs de se fixer et les images de devenir des prisons de verre.

Lien source : https://www.p-o-l.fr/index.php?spec=livre&numero=33


Sentimentale (Extrait)


Tu es là et tu n'es pas là. C'est le paradoxe de la présence filmée. On voit ton visage sur l'écran mais on ne sent pas la chaleur de ta peau. L'amour est un montage d'instants fragiles une suite de plans-séquences sans fin. On cherche le raccord parfait celui qui nous permettra de croire à l'histoire. Mais le son est décalé par rapport à l'image et les mots arrivent toujours trop tard quand l'émotion a déjà changé de camp. Il faut apprendre à aimer dans le désordre à accepter le grain de la pellicule et le bruit blanc de la solitude à deux.

Lien source : https://www.p-o-l.fr/index.php?spec=livre&numero=305



Kub or


Le cube est la forme de la pensée solide. Il tient dans la main comme un dé secret. On peut le poser sur n'importe quelle face il présentera toujours le même aspect de rigueur. Mais à l'intérieur tout bouge et tout fermente. C'est une boîte noire remplie d'étincelles un réservoir de possibles qui attendent l'eau. Il suffit d'un geste pour dissoudre la structure pour libérer le bouillon de culture du sens. La poésie est ce concentré de monde qu'il faut savoir diluer avec soin pour ne pas se brûler la langue avec le sel. Chaque face est un poème qui s'ignore en attendant que le temps le mette à table.


Lien source : https://www.p-o-l.fr/index.php?spec=livre&numero=34



Intime


Je te regarde dormir dans la lumière bleue. L'ordinateur ronronne comme un chat de fer. C'est cela l'intimité du siècle nouveau : un partage de réseaux et de silences tactiles. On écrit sur le sable des écrans plats des messages qui s'effacent dès qu'on les lit. On n'a plus besoin de papier pour s'aimer il suffit d'une connexion et d'un peu d'électricité. Mais le corps réclame son dû de poids et de chair il veut sortir de la boucle des algorithmes. Je pose ma main sur ton épaule réelle et je sens que le monde est encore là juste sous la surface lisse des apparences.

Lien source : https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&numero=410



Hors sol


Nous vivons dans des étages de vent. Le sol est devenu une hypothèse lointaine. On marche sur des moquettes de nuages en regardant les avions passer à hauteur d'yeux. C'est une vie suspendue par des fils d'acier une existence en apesanteur contrôlée. On ne cultive plus la terre mais l'image on ne récolte plus que des pixels de lumière. Mais parfois l'ascenseur tombe en panne et l'on redécouvre la pesanteur du sang. On se souvient que l'on vient du bas de la boue noire et du silence des racines. On attend alors que la machine redémarre en espérant ne pas avoir perdu le fil de l'air.

Lien source : https://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&numero=1418


Présentation


Pierre Alferi occupe une place centrale dans la poésie contemporaine par sa capacité à intégrer les nouvelles technologies et les formes visuelles à l'écriture. Son travail est une recherche constante sur la vitesse, le montage et la perception. Refusant le lyrisme traditionnel, il pratique une "poésie de recherche" qui emprunte au cinéma ses techniques de cadrage et de raccord. Pour Alferi, le poème est une partition visuelle et sonore qui doit capter l'instabilité du monde moderne, ses flux de données et ses solitudes connectées. Son style est d'une élégance sobre, utilisant l'ellipse et la prose découpée pour créer un espace de pensée libre et mouvant.


Biographie


Pierre Alferi est né en 1963 à Paris (fils du philosophe Jacques Derrida). Philosophe de formation, il s'est rapidement tourné vers la littérature et les arts visuels. Fondateur, avec Christian Prigent, de la revue La Revue de Littérature Générale dans les années 90, il a contribué à redéfinir les enjeux de la création poétique en France. Auteur prolifique, il a publié des romans, des essais et des recueils de poèmes principalement chez P.O.L, tout en réalisant des films expérimentaux et des pièces sonores. Il fut également un enseignant influent aux Beaux-Arts de Paris. Il est décédé en 2023, laissant derrière lui une œuvre polymorphe qui est l'une des plus marquantes de sa génération.


Espace bibliographique

  • Les Allures naturelles (P.O.L, 1991)
  • Kub or (P.O.L, 1994)
  • Sentimentale (P.O.L, 1999)
  • La Vitesse (P.O.L, 2001)
  • Hors sol (P.O.L, 2018)
  • Divers chaos (P.O.L, 2020)
  • Et la manière (P.O.L, 2021)
  • Le cinéma des poètes (Essai, 2003)